« Je vois tous les jours au cabinet des gens qui sont cassés à 55 ans » : généraliste, il reverse ses honoraires à la caisse de grève
Par Louise Claereboudt le 23-03-2023

« Le Dr Burnay participera au mouvement de grève reconductible de grève générale et reconductible à compter du 7 mars 2023 et ce jusqu’au retrait du projet injuste de réforme des retraites. Le Président Macron et son Gouvernement s’obstinent à vouloir passer en force malgré le rejet massif de la population, ne laissant comme seul choix le blocage pour se faire entendre. Ils sont les seuls responsables des désagréments à venir », peut-on lire en lettres noires.

Crédit : Dr Burnay
Pour l’heure, le généraliste aux près de 1800 patients n’a reçu que de la reconnaissance. « Hier je suis allé en visite chez un patient de 94 ans que j’adore. Il lisait l’article du Courrier picard sur moi. Il n’a pas beaucoup de sous mais, à la fin de la visite, il m’a sorti une enveloppe avec 50 euros dedans pour la caisse de grève », raconte-t-il, ému. Il tient toutefois à préciser qu’il ne se sert pas « de [son] rôle de médecin pour corrompre les consciences », citant le serment d’Hippocrate. « J’essaie de ne pas parler de politique au cabinet et en politique, j’essaie de ne pas mettre en avant le fait que je suis médecin. » « Mais il ne faut pas se voiler la face », le fait qu’il soit soignant « porte un message ». « Mes camarades disent que c’est rare de voir un médecin tenir ce discours. » Mais le Dr Burnay ne prétend pas pour autant être un « héros ».
Sécu, retraites : même combat
Cette lutte contre le néolibéralisme et le capitalisme est en effet intrinsèquement liée à son exercice médical, explique-t-il. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il s’est engagé. « On est tous conscients qu’il y a beaucoup de déterminants sociaux en matière de santé. Dans mon cabinet, je me sentais un peu limité. J’avais l’impression de faire du symptomatique et ne pas pouvoir agir sur l’étiologie des problèmes de santé des concitoyens et sur la dégradation du système de santé qui, rappelons-le, était un des meilleurs du monde, si ce n’est le meilleur. J’avais l’impression de vider l’océan à la petite cuillère. J’ai voulu agir un peu plus sur les causes plutôt que sur les conséquences. » Ainsi, le trentenaire estime que « c’est en luttant sur un plan politique », qu’il peut « jouer [son] rôle » de médecin.
A ses yeux, ce sont les politiques d’austérité budgétaire qui ont mené le système de santé à sa perte, « compressant les coûts » et imposant de « soigner en fonction d’une enveloppe » au lieu de partir des besoins des Français. « Je suis plutôt pour revenir à une idée plus communiste » de la Sécurité sociale, avance-t-il, « même si c’est un gros mot par chez nous ». « Chacun cotise selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. » Alors que les médecins libéraux sont eux aussi engagés dans un bras de fer avec l’Etat et la Cnam sur la future convention médicale, le Dr Burnay estime que « les retraites et la branche maladie sont le même combat. C’est une question de lutte contre un projet libéral et contre le capitalisme. »
Lui n’a pas pris par aux manifestations de médecins libéraux contre le projet conventionnel de la Cnam. Car s’il comprend et partage « leur souffrance » et « leurs plaintes » liées au « manque de moyens », la réponse proposée par ses pairs – « qui était essentiellement la revalorisation de l’acte à 50 euros » – n’était « pas la bonne ». « Moi, je ne demande pas à gagner plus d’argent. Il ne faut pas déconner, on fait partie des 10% de la population les mieux rémunérés ! », s’agace le généraliste, qui milite pour un encadrement de tous les salaires : « pas plus de 5000 et pas moins de 2000 euros ». « Les gens ne peuvent pas entendre » ce discours, « et à raison ! » « Il faut quand même être un peu déconnecté pour ne pas voir que les gens sont pris à la gorge », déplore celui qui défend une vision « humaniste » de la médecine.
L’Abbevillois démonte par ailleurs l’argument qui est de dire : « J’ai beaucoup travaillé, j’ai sacrifié ma jeunesse, j’ai beaucoup de responsabilités donc je dois gagner beaucoup d’argent. » « On ne mérite rien. On est pour la plupart issus de classes sociales très favorisées, on n’aurait jamais pu faire médecine si on était nés avec des parents smicards. Ce n’est pas avoir sacrifié sa jeunesse que d’avoir passé 10 ans à obtenir une formation d’excellence à un coût très faible. Pour moi, sacrifier sa jeunesse, c’est commencer à bosser à l’usine à 16 ou 17 ans ou comme caissière avec un revenu minable. Nous, nous avons une garantie d’avoir des revenus assez élevés, une reconnaissance qui reste très importante », argumente le généraliste, qui assume de ne pas faire consensus.
Défendant « une politique économique plutôt socialiste voire communiste », le médecin regrette que ce discours « ne soit pas entendu » sur « les forums de médecins » et plus globalement dans le corps médical. Loin de vouloir un jour endosser une fonction de représentation – « ce n’est pas dans mon caractère » – il préfère « lâcher un peu l’affaire en général ». Attaché au secteur 1, il observe non sans inquiétude le mouvement en faveur d’un déconventionnement collectif qui est né. « Certains ont l’impression de lutter contre le Gouvernement mais c’est juste l’aboutissement du projet néolibéral. C’est triste », pense-t-il.
Sur un plan « éthique » mais aussi « stratégie », les libéraux devraient plutôt « prendre part » aux revendications des Français. Face à un Gouvernement « fermé au dialogue », mieux vaut à ses yeux « obtenir le soutien de la population ». Le Dr Julien Burnay poursuit un rêve : « Je ne rêve que d’une chose, c’est que dans le moment particulier que l’on vit, il y ait une défense de la Sécu et des cortèges de médecins dans les manifestations. »