Le chantage a l’emploi mensonger par le lobby des pesticides dénoncé par associations et journaux

« Polluants éternels » : quels sont les effets des PFAS sur la santé ?

Seize millions d’Européens, dont deux millions de Français, seraient affectés par des pathologies (cancers, baisse de la fertilité, problèmes cardio-vasculaires…) dues à une exposition aux substances per- et polyfluoroalkylées. 

Par Gary Dagorn et Stéphane Horel

Publié le 23 février 2023 à 06h00, mis à jour le 23 février 2023 à 18h55

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/02/23/polluants-eternels-quels-sont-les-effets-des-pfas-sur-la-sante_6162939_4355770.html

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LÉA GIRARDOT POUR « LE MONDE »

Peu étudiées avant les années 2000, quasi inconnues du public, les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS) sont pourtant omniprésentes dans les produits que nous utilisons et consommons, dans l’environnement, et aussi dans nos organismes. Classés comme toxiques, bioaccumulables et persistants, ces « polluants éternels », qui se déclinent en des milliers, voire des millions de composés chimiques, ne se dégradent pas dans l’environnement et constituent l’une des plus graves contaminations auxquelles le monde est aujourd’hui confronté.

« FOREVER POLLUTION PROJECT », UNE ENQUÊTE SUR LA CONTAMINATION DE L’EUROPE AUX PFAS

Pendant plusieurs mois, Le Monde et ses partenaires du « Forever Pollution Project » ont réuni des milliers de données pour construire une carte « de la pollution éternelle ». Celle-ci montre pour la première fois l’ampleur de la contamination de l’Europe par les substances per- et polyfluoroalkylées (PFAS), des composés toxiques et persistants dans l’environnement.

Cette enquête collaborative a été lancée par Le Monde (France), NDR, WDR et la Süddeutsche Zeitung (Allemagne), Radar Magazine et Le Scienze (Italie), The Investigative Desk et NRC (Pays-Bas), avec le soutien financier de Journalismfund.eu et d’Investigative Journalism for Europe (IJ4EU). Ont ensuite rejoint le projet Knack (Belgique), Denik Referendum (République tchèque), YLE (Finlande), Reporters United (Grèce), SRF (Suisse), Datadista/El Diario.es (Espagne), Watershed Investigations/The Guardian (Royaume-Uni), avec le soutien d’Arena for Journalism in Europe pour la coordination internationale.

Face à cette menace, la prise de conscience politique est tardive : le gouvernement français vient de lancer un plan d’action national, et un projet d’interdiction de toute la famille des PFAS est engagé au niveau européen. Des projets qui se heurtent aux résistances des industriels. Pourtant, les effets sur la santé sont nombreux.

Dans le sang de toute la population

En France, des PFAS (en particulier le PFOS et PFOA, des PFAS « historiques », interdits depuis 2009 et 2019) sont présentes dans le sang de la totalité de la population, adultes et enfants, comme l’a montré le programme de biosurveillance Esteban en 2020. Des travaux scientifiques conduits sur la population des Etats-Unis parviennent au même constat, ou presque : les PFAS sont en effet retrouvées dans 97 % à 100 % des échantillons testés.

Selon les premiers résultats du programme de recherche européen HBM4EU – rendus publics en 2022 –, le sang de plus de 14 % des adolescents européens contient des PFAS qui atteignent des niveaux supérieurs à la valeur indicative de l’Autorité européenne de sécurité des aliments. Douze PFAS ont été détectées parmi les près de 2 000 échantillons collectés dans neuf pays européens, dont la France. Les valeurs les plus élevées se situaient en Europe du Nord et de l’Ouest.

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Les niveaux de PFOS et de PFOA dans le sang des populations ont tendance à décliner depuis leurs interdictions respectives. Mais ces PFAS à « chaîne longue » (composées de plus de six atomes de carbone) ont été remplacées dans les procédés industriels par d’autres PFAS, à « chaîne courte », dont la plupart sont également toxiques ; tous sont très mobiles dans l’environnement.

Depuis le milieu des années 2000, l’attention scientifique croissante a mis en évidence de nombreux effets sur la santé au travers d’enquêtes sur les animaux et d’études épidémiologiques auprès des populations les plus exposées : les employés d’usines où les PFAS sont synthétisées et utilisées, et les riverains de ces sites industriels.

Risque accru de cancers

De multiples maladies sont observées chez les personnes exposées à des doses importantes de PFOS et PFOA : problèmes cardio-vasculaires, augmentation du taux de cholestérol, perturbation de la fertilité et de la spermatogenèse, diminution de la réponse immunitaire aux vaccins (liée en particulier à une exposition au PFOA).

Ces mêmes études mettent par ailleurs en évidence un risque pour le développement du fœtus et un lien entre le niveau de PFOA dans le sang et une diminution du poids de naissance des bébés, une fréquence accrue d’hypertension artérielle ou de prééclampsie pendant la grossesse (une maladie qui associe une hypertension artérielle et la présence de protéines dans les urines), un risque accru de fausse couche, de naissance prématurée, de malformations congénitales et d’enfants mort-nés. On observe également des atteintes de la glande thyroïde et des rectocolites hémorragiques (inflammations de l’intestin), même si les données restent à ce stade limitées sur ces pathologies.

Associé à un risque accru de cancers du rein et des testicules, le PFOA a été classé « cancérogène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer, en 2016. Puisque la majorité des travaux scientifiques se sont concentrés sur le PFOS et le PFOA, les connaissances des effets de la plupart des autres PFAS sont encore limitées, en particulier concernant leur caractère cancérogène.

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Si la qualité et la quantité des données varient selon les types de PFAS, un rapport du Conseil nordique des ministres, considéré comme une référence, a tenté d’estimer le « coût de l’inaction » face à cette pollution. D’après les estimations, 15,6 millions d’Européens seraient touchés par des pathologies dues à une exposition aux PFAS. Le coût annuel des dépenses liées y est chiffré entre 52 et 84 milliards d’euros. Les problèmes d’hypertension causés par les PFAS pourraient être responsables de la mort de 10 000 personnes chaque année. En France, près de 2 millions de Français seraient affectés.

Présents dans de nombreux produits et dans l’alimentation

C’est grâce à leur grande stabilité chimique que les PFAS sont si persistants dans l’environnement. Et c’est cette persistance qui les rend si désirables pour les industriels. La chaîne d’atomes de carbone et de fluor qui les compose est une des liaisons les plus fortes et les plus stables de l’histoire de la chimie, ce qui leur confère des propriétés remarquables. Antiadhésives, antitaches, imperméabilisantes et résistantes aux hautes températures : ces qualités les ont rendues indissociables d’un grand nombre d’usages.

Pratiques dans les objets du quotidien comme les textiles déperlants ou les ustensiles de cuisine, elles servent dans des applications plus techniques comme les pièces d’avion ou d’éoliennes, les semi-conducteurs ou certains équipements médicaux. Certains conditionnements alimentaires comportent un revêtement contenant des PFAS. En 2021, des tests effectués par des organisations non gouvernementales à travers l’Europe ont montré la présence de PFAS dans la majorité des emballages de fast-food de grandes enseignes comme McDonald’s, KFC, Subway ou Dunkin Donuts.

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La nourriture constitue la source majeure d’exposition aux PFAS. Le programme européen HBM4EU estime que l’alimentation représente en effet de 97 % à 98 % de l’exposition au PFOS et au PFOA. Parmi les aliments les plus contaminés figurent les poissons et les fruits de mer. Le bétail élevé sur des terres polluées ou qui s’abreuve d’eau contenant des PFAS peut également contaminer les humains par la consommation de viande, de lait ou d’œufs.

Lorsque les PFAS pénètrent l’organisme, elles peuvent y rester de quelques jours à quelques années et ont tendance à s’accumuler avec l’âge. Certaines, comme le PFHxS, pourraient y atteindre une durée de demi-vie de plus de cinq ans : le temps nécessaire pour que le corps se libère de la moitié des molécules. Le corps humain peine en effet à excréter ces composés, en particulier les PFAS « à chaîne longue ». Si leur production a été interdite, elles sont sans doute là pour toujours.

Nos révélations sur les PFAS, ces « polluants éternels »

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Les conséquences sanitaires :    Quels sont les effets des PFAS sur la santé ?

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Les lobbys :    Le plan de bataille des industriels pour éviter l’interdiction du « poison du siècle »

Gary Dagorn et  Stéphane Horel

Le lobby des pesticides soupçonné de « chantage à l’emploi mensonger » pour s’opposer à l’interdiction des substances les plus toxiques dénonce par des ONG.

Plusieurs organisations ont effectué un signalement à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique sur un potentiel manquement du syndicat des fabricants à leurs obligations déontologiques. 

Par Stéphane MandardPublié hier à 06h55 https://www.lemonde.fr/planete/article/2023/02/21/le-lobby-des-pesticides-soupconne-de-chantage-a-l-emploi-mensonger-pour-s-opposer-a-l-interdiction-des-substances-les-plus-toxiques_6162651_3244.html

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Le lobby des pesticides a-t-il eu recours à un « chantage à l’emploi mensonger » pour tenter d’obtenir l’abrogation d’une mesure législative visant à interdire la production de pesticides ultratoxiques sur le sol français ? La question est soulevée par quatre organisations : Transparency International, Foodwatch, l’Institut Veblen et Les Amis de la Terre. Mardi 21 février, elles ont effectué un signalement à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) et aux comités de déontologie de l’Assemblée nationale et du Sénat sur un possible manquement du syndicat professionnel français des fabricants de pesticides, Phyteis (ex-UIPP).

A l’instar des parlementaires, les lobbyistes sont soumis à des obligations déontologiques. L’article 18-5 de la loi relative à la transparence de la vie publique dispose ainsi que les représentants d’intérêts doivent « s’abstenir d’obtenir ou d’essayer d’obtenir des informations ou décisions en communiquant délibérément [aux parlementaires] des informations erronées ou en recourant à des manœuvres destinées à les tromper ». En d’autres termes, ils n’ont pas le droit de mentir délibérément à leurs « cibles » pour les « manipuler » afin d’obtenir des votes favorables aux intérêts qu’ils défendent.

Pour les associations à l’origine du signalement, c’est ce qu’a fait l’UIPP en 2019 pour s’opposer à un article de la loi sur l’agriculture et l’alimentation (Egalim) du 30 octobre 2018. Son article 83 prévoit l’interdiction, à partir de 2022, de la production, sur le sol français, de pesticides interdits d’usage en Europe, parfois depuis plus de dix ans en raison de leur danger pour la santé et l’environnement mais que les géants de l’agrochimie continuent à produire pour les exporter principalement dans les pays en développement. Cette pratique commerciale, que les Nations unies qualifient d’« odieuse », rapporte chaque année des centaines de millions d’euros aux leaders du secteur, Bayer, Syngenta et BASF.

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Convaincre le gouvernement et le législateur

Comme l’avait révélé Le Monde en janvier 2020, l’UIPP a alors mené un intense lobbying, jusqu’au sommet de l’Etat, afin d’obtenir l’abrogation de cet article. Principal argument mis en avant pour convaincre le gouvernement et le législateur de faire machine arrière : l’emploi. « L’impact économique et social en France de cette mesure sera extrêmement important, avec plus de 2 700 emplois directement concernés sur nos dix-neuf sites de production répartis sur l’ensemble du territoire », préviennent les signataires – dont les patrons des entités françaises de Bayer, de Syngenta et de BASF – d’un courrier transmis au premier ministre, quelques jours après la promulgation de la loi.

L’argument des « 2 700 emplois » sera repris par d’autres parlementaires

Le lobbying finit par payer. Un amendement voté le 11 avril 2019 avec le soutien de la majorité, dans le cadre de l’adoption de la loi Pacte, relative à la croissance et à la transformation des entreprises, revient sur l’interdiction. Celle-ci est reportée à 2025 et une dérogation est prévue pour les entreprises passant des « conventions de transition » avec l’Etat. L’amendement est défendu par le sénateur de Seine-Maritime Didier Marie (socialiste) : « 2 700 emplois directs sont menacés, et plusieurs milliers en amont et en aval de la filière », expose-t-il, le 30 janvier 2019, en séance publique. L’argument des « 2 700 emplois » sera repris par d’autres parlementaires, comme le sénateur René Danesi (Haut-Rhin) ou la députée Nadia Hai (Yvelines).

Contacté par Le Monde, Didier Marie, dont la circonscription accueille un site BASF, reconnaît que l’UIPP a sans doute « forcé un peu le trait » mais que son objectif était avant tout d’« éviter la délocalisation ». Il assure qu’il n’avait « pas la capacité de vérifier l’exactitude » de l’information, mais qu’il s’était rapproché du premier ministre, qui lui avait confirmé la menace sur l’emploi et manifesté son appui.

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Aucun licenciement direct constaté

Or, le chiffre des 2 700 emplois est remis en cause, entre autres, par une enquête du média indépendant Le Poulpe,repris par Mediapart le 5 janvier. Un an après l’entrée en vigueur de la loi – le Conseil constitutionnel ayant retoqué l’amendement –, aucun licenciement direct n’est constaté. Certains sites présentés par l’UIPP comme étant directement menacés ont même créé de nouveaux emplois depuis 2019. Ainsi, Nufarm, dans l’Eure, a créé trente nouveaux emplois directs. Par ailleurs, parmi les dix-neuf sites listés par le syndicat des fabricants de pesticides, certains produisaient très peu, voire plus du tout de substances interdites : leurs emplois ne pouvaient donc pas être mis en danger par l’interdiction.

Pour les ONG à l’origine du signalement, l’estimation des 2 700 emplois menacés peut difficilement être attribuée à une « erreur de bonne de foi », mais semble, au contraire, indiquer que l’information fournie par l’UIPP à des décideurs publics aurait été délibérément erronée afin de les tromper.

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Phyteis n’a pas répondu à nos sollicitations. « Opposer des arguments économiques ou du chantage à l’emploi face à des enjeux de santé publique est une stratégie que l’on ne connaît que trop bien, commente Karine Jacquemart, directrice de Foodwatch. Les lobbys des pesticides n’hésitent pas à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour bloquer tout renforcement des règles, car ils voient dans ces mesures des entraves à leur business juteux. » En 2022, ils ont encore profité de failles dans la législation pour exporter près de 7 500 tonnes de fongicides, herbicides ou insecticides interdits en Europe, vers le Brésil ou l’Ukraine.

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Stéphane Mandard

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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