Le Vatican très prudent face à la volonté réformatrice des évêques Allemands

Le pape François sous le feu croisé des réformateurs allemands et des courants conservateurs

Par Sarah Belouezzane  et Thomas Wieder  (Francfort, envoyé spécial)Publié le 10 mars 2023 à 17h30, mis à jour à 15h11 https://www.lemonde.fr/international/article/2023/03/10/le-pape-francois-sous-le-feu-croise-des-reformateurs-allemands-et-des-courants-conservateurs_6164986_3210.html

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Enquête

Sous la pression des fidèles indignés par les scandales sexuels à répétition, les évêques allemands souhaitent réfléchir, avec les laïcs, à une réforme de la gouvernance. Au Vatican, ces propositions inquiètent et font craindre pour l’unité de l’Eglise catholique.

Sur leurs banderoles et leurs pancartes, les uns avaient inscrit le mot « justice » ou « égalité », d’autres « on n’en peut plus »« le compte n’y est pas » ou « agissez, enfin ! ». Jeudi 9 mars, plus d’une centaine de catholiques allemands – des femmes pour la plupart – ont réservé un accueil bruyant aux quelque 220 participants du « chemin synodal », ce chantier de réflexion ouvert en 2019 au sein de l’Eglise d’Allemagne, après le traumatisme causé par les révélations sur les violences sexuelles commises pendant des décennies par des prêtres et des religieux dans le pays.

« Nous sommes ici car nous sommes très inquiètes pour l’avenir de notre Eglise. La crise de confiance est colossale et le besoin de réforme n’a jamais été aussi pressant. Nous voulons être certaines que nos évêques l’ont compris, et nous assurer qu’ils ne céderont pas aux pressions de Rome », explique une enseignante à la retraite venue avec deux amies, à Francfort, à l’occasion de la cinquième et dernière session du chemin synodal, dont les travaux devaient s’achever samedi 11 mars dans l’après-midi. « Il est minuit moins cinq : si rien ne se passe et si les partisans du statu quo imposent leurs vues, il ne faudra pas s’étonner que les églises continuent de se vider », préviennent les trois femmes, chacune portant une grande croix en plastique rose.

En 2022, plus de 90 000 Allemands ont fait rayer leur nom des registres paroissiaux. Si ce phénomène s’observe aussi chez les protestants, ce chiffre n’en constitue pas moins un record. Il frappe de plein fouet une Eglise tiraillée entre une tendance progressiste majoritaire et une minorité ultra-conservatrice incarnée par quelques prélats, tel le cardinal Rainer Maria Woelki – dont on a appris, le 8 mars, qu’il allait être convoqué devant un tribunal pour s’expliquer sur la protection qu’il aurait accordée à un prêtre de son archidiocèse de Cologne, accusé notamment d’avoir eu des relations sexuelles avec un prostitué mineur.

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Exercice d’introspection inédit

Sous la pression des puissantes associations de laïcs, représentées au sein du Comité central des catholiques allemands (ZdK), l’épiscopat allemand avait accepté de partager avec elles le pilotage du chemin synodal, exercice d’introspection inédit au sein de l’Eglise, où sont débattus des sujets aussi sensibles que la place des femmes dans l’Eglise, la morale sexuelle et le célibat des prêtres. Sur ce dernier point, l’assemblée a voté une résolution, le 9 mars, demandant au pape d’examiner la possibilité d’autoriser les prêtres à se marier. Plus de 90 % des évêques allemands présents à Francfort ont voté ce texte, qui n’a certes aucune valeur contraignante, mais qui en dit long sur la volonté de réforme émanant de l’Eglise d’Allemagne. Le lendemain, les délégués se sont prononcés en faveur de la bénédiction de tous les couples, y compris homosexuels ou remariés, à une écrasante majorité de 93 % (80 % pour les seuls évêques).

Nul doute que ces questions, sur des aspects cruciaux du fonctionnement de l’Eglise et sur son rapport avec la société contemporaine, auront des répercussions pour les catholiques du monde entier. Pour François, qui fête, ce 13 mars, les dix ans de son pontificat, le chemin synodal allemand est comme un cadeau empoisonné.

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Voici donc le Saint-Siège secoué, une fois de plus, par une révolution venue d’Allemagne. Comme si l’histoire, facétieuse, s’amusait à rappeler à Jorge Bergoglio, premier pape à ne pas être européen depuis plus d’un millénaire, que les bouleversements du catholicisme s’écrivent souvent avec cette nation. Depuis la Réforme luthérienne et la naissance du protestantisme au XVIe siècle, les Allemands se sont forgé une réputation d’insoumis à Rome.

L’ambition réformatrice de l’Eglise allemande est le défi majeur que doit relever François pour la suite de son pontificat : maintenir l’unité d’une communauté de fidèles en pleine transformation. Si le nombre de pratiquants et de baptisés s’accroît en Afrique et en Asie, qui restent attachées aux valeurs traditionnelles, il s’effondre en Europe et baisse en Amérique latine, où les débats allemands rencontrent de forts échos. Parmi les 1,3 milliard de baptisés, cette diversité crée des tensions. D’un côté, ceux qui voient dans les changements le salut de l’Eglise ; de l’autre, ceux qui craignent qu’ils précipitent sa fin. Au milieu, François est pris sous un feu croisé : certains lui reprochent d’avoir donné trop de gages aux réformateurs, quand les autres le trouvent trop timide face aux conservateurs.

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Les catholiques allemands, en entamant leur chemin synodal, avaient espéré le soutien du pape et de la curie romaine, mais les relations n’ont cessé de se tendre. Le Vatican s’inquiète. Un premier avertissement est venu de François lui-même. Dans sa « Lettre au peuple de Dieu en marche en Allemagne », le 29 juin 2019, il a mis en garde contre « la tentation de croire que les solutions aux problèmes présents et futurs [de l’Eglise] ne peuvent passer que par des réformes structurelles ».

Les évêques assistent à l’office d’ouverture de l’assemblée plénière de printemps de la conférence épiscopale allemande dans la Hofkirche de Dresde (Saxe), en Allemagne, le 27 février 2023.  ROBERT MICHAEL / DPA/PICTURE-ALLIANCE

Depuis, le ton s’est durci. L’agacement du Vatican porte notamment sur les débats sur la gouvernance. Doit-elle continuer à être réservée aux hommes ordonnés (évêques, prêtres, diacres) ou s’ouvrir aux laïcs, et notamment aux femmes, comme cela a été proposé en Allemagne ? Cette question touche à la structure même du catholicisme et relève, juridiquement, de l’autorité exclusive du Saint-Siège. Evoquant une « menace pour l’unité de l’Eglise », le Saint-Siège a rappelé, dans un communiqué publié le 21 juillet 2022, que « le chemin synodal allemand n’a pas la faculté d’obliger les évêques et les fidèles à assumer de nouveaux modes de gouvernance et de nouvelles approches de la doctrine et de la morale ».

Les catholiques allemands souhaitent mettre en place un conseil synodal dans chaque diocèse. Une nouvelle gouvernance condamnée par Rome car elle saperait l’autorité de l’évêque

Quatre mois plus tard, le voyage à Rome des évêques allemands, lors de la traditionnelle visite quinquennale ad limina, aurait pu permettre d’apaiser les tensions. Il n’en fut rien. « Nous n’avons pas réussi à dissiper les fortes réserves qui existent à Rome quant au processus de réforme en cours en Allemagne »a ainsi regretté, à son retour, l’évêque de Würzburg, Franz Jung, qui pense que la « rigueur allemande » fait craindre au Vatican « de voir l’Allemagne se détacher de l’Eglise universelle »

Les « conseils synodaux » que les catholiques allemands souhaitent mettre en place dans leur pays, au plus tard en mars 2026, constituent la pierre d’achoppement. Dans chaque diocèse, la nouvelle instance, composée de l’évêque, de clercs, de diacres et de laïcs, doit émettre des recommandations sur les questions relatives à l’avenir de l’Eglise, mais aussi sur la gestion financière – un enjeu majeur. L’« impôt religieux » (Kirchensteuer) dont s’acquittent catholiques, protestants et juifs pour participer au financement de leurs cultes correspond à 8 % ou 9 % de l’impôt sur le revenu, selon les Länder. En 2021, grâce à ce système, l’Eglise catholique d’Allemagne s’est vu reverser 6,7 milliards d’euros, ce qui fait d’elle l’une des plus riches au monde.

Au niveau national, le conseil synodal assistera la Conférence des évêques. A Rome, le projet est fermement condamné. Le 16 janvier, trois éminents cardinaux de la curie romaine – dont le secrétaire d’Etat et numéro deux du Vatican, Pietro Parolin – ont adressé une lettre à Georg Bätzing, président de la Conférence épiscopale allemande. Ils condamnent l’instauration d’une nouvelle gouvernance, susceptible, à leurs yeux, de saper l’autorité de l’évêque, ajoutant que ni ceux-ci ni les laïcs n’ont la compétencepour mettre en place de nouvelles structures au sein de l’Eglise.

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L’intransigeance du Saint-Siège est mal comprise en Allemagne, où seule une poignée d’évêques connus pour leurs positions conservatrices ont ouvertement rejeté l’idée des conseils synodaux. « Je ne me sens absolument pas menacé dans mon autorité, assure l’évêque d’Essen, Franz-Josef Overbeck. Nous ne sommes plus à l’époque où toutes les décisions importantes étaient prises seulement par des évêques, qui pouvaient se croire omniscients et omnipotents. Les fidèles doivent être associés davantage à la vie de l’Eglise. Non seulement eux-mêmes le souhaitent, mais cela va aussi dans le sens de l’appel à “plus de synodalité” qu’a lancé le pape François, en 2015. » Mgr Overbeck, qui est également évêque militaire de la Bundeswehr, en est convaincu : « Ne rien changer est le meilleur moyen de précipiter le déclin de l’Eglise. Rappelons-nous la célèbre formule mise en avant au concile Vatican II [1962-1965] : “Ecclesia semper reformanda est” : l’Eglise doit en permanence se réformer. »

Signe de la préoccupation du Vatican, Marc Ouellet, le préfet du dicastère pour les évêques, est allé jusqu’à proposer un moratoire au chemin synodal engagé en Allemagne. Selon un témoin, ce cardinal canadien de 78 ans, qui quittera ses fonctions le 12 avril – officiellement frappé par la limite d’âge, mais aussi visé par deux plaintes pour harcèlement sexuel au Canada –, a confié que sa rencontre avec les évêques allemands, en novembre 2022, avait été « l’une des plus difficiles » de sa carrière. A Rome, nombreux sont ceux qui expliquent les tensions par un « mur culturel ». D’un côté, un épiscopat allemand désireux d’obtenir des réponses précises et définitives lors de réunions ultra-formelles. De l’autre, une curie romaine qui ne fixe pas de rendez-vous plus d’une semaine à l’avance et qui prend parfois ses décisions autour d’une bonne bouteille de vin. Pour détendre l’atmosphère et rapprocher cardinaux romains et évêques allemands, en novembre 2022, une soirée avait été organisée à l’ambassade d’Allemagne près le Saint-Siège. En vain.

Des Allemands « trop sûrs d’eux »

« Ici [à Rome], on pense que l’Eglise allemande est vide spirituellement. Trop structurée, à la limite de l’arrogance, obsédée par le nombre de ses fidèles et la qualité de ses finances », commentent, au Vatican, des sources qui requièrent l’anonymat. Le pape lui-même trouverait les Allemands « trop sûrs d’eux et désireux d’aller à l’affrontement pour des raisons politiques ». Publiquement, François a déjà ironisé en affirmant qu’« une très bonne Eglise protestante existdéjà en Allemagne » et qu’« on n’en a pas besoin d’une seconde ». Mardi 7 mars, le souverain pontife n’a pas reconduit Reinhard Marx, ex-président de la Conférence épiscopale allemande (2014-2020), au sein du conseil des cardinaux. Faut-il y voir une forme de sanction ? Plus aucun Allemand ne siège désormais dans cette assemblée de neuf membres, créée par François, en 2013, pour l’aider à réformer la curie.

Selon Jérôme Vignon, président des Semaines sociales de France de 2007 à 2016, désigné observateur français du chemin synodal allemand, « le pape a préservé sa liberté ; tant vis-à-vis des évêques allemands que de son aile la plus autoritaire. Pour lui, il s’agit de gérer, à l’échelle de l’Eglise universelle, les diversités d’approches et de garder la main afin de maintenir l’unité ». Des divisions qui ont été étalées au grand jour, début février, lors de la phase européenne du « synode pour la synodalité », une grande discussion à propos du gouvernement de l’Eglise. Décidée par François en 2019, elle est menée indépendamment du chemin synodal allemand dans le monde entier. Les catholiques ont d’abord été interrogés par leurs diocèses, les diocèses se sont concertés dans chaque pays, et les pays dans chaque continent. Une rencontre d’évêques du monde entier est prévue, en octobre, à Rome.

Les représentants des conférences épiscopales des pays européens et des laïcs se sont ainsi réunis du 5 au 10 février, à Prague, en République tchèque, pour rendre compte des travaux de leurs synodes nationaux respectifs. Mais, lors de cet événement inédit, des sujets brûlants se sont imposés : les identités de genre, la place des femmes, des homosexuels, des laïcs… Montrant que ces réflexions, au cœur du chemin synodal allemand, agitent, en fait, l’ensemble des Eglises européennes. Toutes sont confrontées à une baisse de la pratique, à des revendications des laïcs et à des scandales de violences sexuelles. Partout, la préoccupation est la même : s’adapter pour survivre dans des sociétés sécularisées.

A Prague est par ailleurs apparue une ligne de fracture entre l’est et l’ouest du continent, à l’image de l’antagonisme constaté au niveau mondial et avec lequel le pape doit composer. « A l’ouest, on estime qu’être crédible impose de regarder la société en face, de s’adapter. A l’est, on estime à l’inverse que la crédibilité dépend de la fidélité à la tradition », analyse le théologien et journaliste Hendro Munsterman, qui était présent dans la capitale tchèque. D’un côté, les Allemands, les Suisses et les Belges… De l’autre, les Hongrois, les Polonais, les Moldaves… Et les Français, au milieu.

Même parmi les Européens de l’Ouest, les Allemands paraissent isolés. Un participant français raconte, par exemple, être venu avec une « curiosité bienveillante » à leur égard et être reparti « sceptique », tant leur ton de supériorité l’a marqué. « Les Allemands exagèrent leur place dans l’Eglise universelle, analyse un diplomate d’Europe de l’Ouest en place près le Saint-Siège. Le pape dit qu’il faut discuter avec tout le monde si on veut changer quelque chose, or ils ne semblent pas l’avoir compris. »

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Le défi pour François peut se résumer ainsi : comment répondre aux demandes d’un seul pays désireux de faire la révolution, sans perdre tous les autres ? Quelques jours plus tard commençaient les phases continentales du synode en Asie, en Afrique et en Océanie, avec, chacune, leurs préoccupations. Or, jusqu’à présent, la priorité du pape argentin a été de s’adresser aux marges, là où le catholicisme est le plus dynamique. L’Europe – et l’Allemagne en son sein – est en train de céder sa place de centre du monde catholique. Elle ne donne plus systématiquement le « la ». Malgré la concurrence des évangéliques, en Afrique, en Amérique latine et en Asie, les églises catholiques sont pleines et la ferveur y reste vive. Au même moment, en Europe et en Amérique du Nord, les vocations se raréfient et les églises se muséifient.

« Chacun a le droit de s’exprimer, mais on a le devoir de s’écouter. Nous sommes dans un processus et nous devons prendre du temps, juge le cardinal Mario Grech, secrétaire général du Synode des évêques depuis 2019. Nous voulons que l’Eglise entière écoute les voix de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie. » « L’unité », juge-t-il, est « fondamentale », mais elle ne signifie pas l’« uniformité ». Le cardinal maltais plaide pour une adaptation de l’Eglise.

Les tensions avec l’Eglise d’Allemagne sont d’autant plus inopportunes pour le pape qu’elles sont instrumentalisées par une frange conservatrice. Des personnalités de premier plan, fidèles à des principes qu’elles jugent foulés aux pieds par le souverain pontife, s’en servent contre lui. Depuis la mort de Benoît XVI, le 31 décembre 2022, figure de ralliement pour nombre d’entre eux, les critiques fusent contre le synode de François, son gouvernement et ses orientations. Certains observateurs évoquent une « guerre de tranchées » au Vatican.

Le pape François bénit les participants à l’audience générale du 8 mars 2023 sur la place Saint-Pierre au Vatican, à Rome.
Le pape François bénit les participants à l’audience générale du 8 mars 2023 sur la place Saint-Pierre au Vatican, à Rome.  VINCENZO PINTO / AFP

Une note anonyme publiée le 5 mars2022 qualifiait le pontificat de « désastreux » et de « véritable catastrophe » etcritiquait la trop grande bienveillance de François, qui « se tait » alors que le chemin synodal allemand « parle d’homosexualité, de femmes prêtres, de la communion aux divorcés ». L’identité de son auteur n’a été révélée qu’à la mort de ce dernier, en janvier. Ce n’était autre que le cardinal australien George Pell, homme de confiance du pape, chargé des finances du Vatican jusqu’à ce qu’il démissionne pour faire face à des accusations d’abus sexuels sur des enfants. D’autres, à l’instar du cardinal Gerhard Ludwig Müller, jugent que le synode de François conduit l’Eglise à sa perte. « Bien sûr, nos racines plongent dans le passé. La tradition est importante, mais elle ne doit pas être confondue avec le traditionalisme », défend, pour sa part, le cardinal Mario Grech.

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Au début de son pontificat, dans Evangelii Gaudium (« la joie de l’Evangile »), sa première lettre d’exhortation apostolique aux allures de programme, en novembre 2013, Jorge Bergoglio a plaidé pour une décentralisation de l’Eglise et pour le respect des particularismes locaux. « Depuis dix ans, il s’est évertué à faire en sorte que l’Eglise sorte de ses frontières », souligne Emmanuel Petit, recteur de l’Institut catholique de Paris. Afin, poursuit-il, que le catholicisme ne soit « pas enfermé dans une image marquée historiquement, sociologiquement » et encore moins géographiquement. Le navire tangue, mais c’est mieux que le naufrage.

Mais la difficulté à rassembler entrave l’action du pontife. « La faiblesse du pape, c’est d’avoir ouvert trop de fronts à la fois, l’empêchant d’obtenir un consensus ou une majorité sur des thèmes larges », remarque François Mabille, directeur de l’Observatoire géopolitique des religions, à l’Institut des relations internationales et stratégiques.Notamment sur la synodalité, on est loin de l’enthousiasme. Et on ne sait pas vraiment où on va. » « Ce processus est au milieu du gué, poursuit M. Mabille. Et il est susceptible de se terminer, pour le pape, par une victoire à la Pyrrhus »,à l’image du synode pour l’Amazonie, en octobre 2019. A l’époque, le souverain pontife avait réuni, à Rome, des évêques pour discuter « de nouveaux chemins pour l’Eglise et pour une écologie intégrale » dans le « cœur biologique du monde ». Soumis à de fortes pressions pour ouvrir, dans certains cas, la prêtrise à des hommes mariés, il n’avait pas cédé.

Autoritarisme et caractère clivant

Maintenir le dialogue est devenu d’autant plus compliqué que François est accusé d’autoritarisme dans son exercice du pouvoir. Au point de « s’aliéner des personnes qui, pourtant, lui étaient favorables », dit une source au Vatican. Les uns et les autres rappellent des épisodes censés illustrer son caractère clivant : la mise sous tutelle de Caritas Internationalis, dont fait partie le Secours catholique, par décret papal du 22 novembre 2022, ou son discours très brutal, en décembre 2014, dans lequel il évoquait « les maladies curiales » pour mieux critiquer la curie romaine et l’inciter au changement. Un témoin relate encore la déception des cardinaux, réunis en consistoire à Rome, le 27 août 2022, qui n’avaient pas eu le « droit à un échange, ni à une prise de parole libre et spontanée », contrairement à ce à quoi ils s’attendaient. Enfin, le pape paraît procéder à ses nominations dans un cercle restreint.

« Les réformes suscitent de plus en plus d’opposition », constate François Mabille. A l’heure où les réseaux sociaux permettent de communiquer directement avec les fidèles, et à ceux-ci – ainsi qu’aux critiques de tous bords – de s’exprimer de manière instantanée, le pape aurait-il perdu de son autorité ? Comment, dans ce contexte, maintenir l’Eglise unie ? « D’un côté, François ne maîtrise plus les effets du chemin synodal allemand, qui est allé au-delà de ce qu’il souhaitait. De l’autre, il ne parvient pas à limiter les élans conservateurs, par exemple sur le sujet des messes traditionnelles », estime une source au Vatican.

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Malgré toutes ces épreuves, certains continuent de louer un souverain pontife qui aura humanisé la fonction, quitte à commettre des erreurs en chemin. Les yeux sont aujourd’hui rivés sur l’Eglise d’Allemagne et sur les décisions qu’elle doit prendre. Et, plus encore, sur les conclusions, attendues en 2024, du synode mondial. Des réformes dans un seul pays peuvent émerger des bouleversements mondiaux.Retrouvez l’intégralité de nos dossiers géopolitiquesSarah BelouezzaneThomas Wieder

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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