Le Danemark mise sur le stockage du CO₂ pour réduire ses émissions
Inauguré mercredi, le premier site d’enfouissement en mer du Nord devrait permettre de stocker 8 millions de tonnes de dioxyde de carbone par an d’ici à 2030.
Par Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale)Publié hier à 20h31, mis à jour à 09h44
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Le symbole n’a échappé à personne. Il y a cinquante et un ans, dans le port d’Esbjerg, dans l’ouest du Danemark, le prince Henrik, époux de la reine Margrethe II, avait donné le coup d’envoi de l’aventure gazière et pétrolière du royaume en mer du Nord. Mercredi 8 mars, son fils, le prince Frederik, y a présidé l’inauguration du premier site de stockage de dioxyde de carbone, injecté à 1,8 kilomètre sous les fonds marins, dans une nappe de pétrole épuisée, à 220 kilomètres des côtes danoises.
A ses côtés, le ministre du climat et de l’énergie, Lars Aagaard, s’est réjoui que « le stockage du CO2 n’existe plus seulement sur le papier au Danemark », mais devienne « une réalité », ce qui « nous rapproche de nos objectifs pour le climat ». Depuis Bruxelles, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a pour sa part salué un projet « bénéfique pour notre industrie et pour le climat », et « une réussite européenne en matière de coopération transfrontalière ».
Car, spécificité de ce dispositif baptisé « Greensand » (en référence aux sables verts qui couvrent les fonds marins à cet endroit), le CO2 injecté près de la plate-forme pétrolière Nini West vient de Belgique. Issu de la production d’oxyde d’éthylène, utilisé notamment pour la fabrication de produits pharmaceutiques et de nettoyage, il a été emprisonné sur les cheminées de l’usine du géant chimique britannique Ineos, près d’Anvers, avant d’être liquéfié, puis acheminé en mer du Nord.
« Aider les pays voisins »
Le projet, dont l’Etat danois est actionnaire à 20 %, est mené par un consortium d’une vingtaine d’entreprises dirigé par Ineos et l’énergéticien allemand Wintershall Dea. Dans une première phase, des tests vont être menés. L’objectif est d’enfouir 1,5 million de tonnes de CO2 par an d’ici à 2025, puis jusqu’à 8 millions de tonnes à partir de 2030. Non loin, le groupe TotalEnergies, qui a obtenu deux licences d’exploration du stockage le 6 février, espère enterrer 5 millions de tonnes de CO2 à l’horizon 2030.
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Pour le royaume scandinave, ces projets sont essentiels. Le Danemark s’est engagé à atteindre la neutralité carbone en 2045 et à baisser ses émissions de 70 % dès 2030. Pour y arriver, il va devoir se débarrasser de 20 millions de tonnes de CO2 au cours des sept prochaines années. Le gouvernement compte sur les technologies de captage et stockage de carbone (CCS) pour faire disparaître 3,2 millions de tonnes de CO2 de l’atmosphère.
Selon les calculs du groupe de réflexion Concito, « il devrait être possible de capter 5 millions de tonnes de CO2, rejetées par les usines d’incinération, de biogaz et divers procédés industriels, d’ici à 2030, mais guère plus », explique l’analyste Tobias Johan Sorensen. Le potentiel de stockage, lui, est « énorme », remarque-t-il : le Service géologique du Danemark et du Groenland estime que le sous-sol danois peut contenir jusqu’à 22 milliards de tonnes de CO2.
« Nous pourrions aider des pays voisins, comme l’Allemagne ou la Suède, qui n’ont pas les mêmes capacités de stockage », avance Tobias Johan Sorensen. Mais au Danemark, de nombreuses voix appellent à la prudence. « Nous allons avoir besoin du CCS pour atteindre nos objectifs climatiques », estime Henrik Lund, ingénieur et professeur à l’université d’Alborg, spécialiste des systèmes énergétiques.
« Technologie très risquée »
« Si nous arrivons à décarboner les transports et l’énergie, nous ne nous débarrasserons pas de toutes les émissions, dans l’agriculture, la production de ciment ou l’aviation, même en utilisant des biocarburants, précise-t-il. Il va donc falloir les compenser » par le stockage. Toutefois, dans une longue étude sur le climat qu’il a publiée, en 2021, avec six autres chercheurs, pour le compte de l’Association danoise des ingénieurs, l’universitaire appelle à en limiter l’usage, et à privilégier la réutilisation du CO2 plutôt que son stockage.
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Pour Henrik Lund, la technologie « doit être développée » mais utilisée en dernier ressort, et « surtout pas pour prolonger la durée de vie d’usines ou de centrales polluantes, ni capter le CO2 produit par la combustion de biomasse ». Dans son dernier rapport, publié fin février, le Conseil du climat, un organisme public indépendant, s’inquiète, pour sa part, que le Danemark mise trop sur le CCS, pointé du doigt à plusieurs reprises.
Pour l’ingénieur Henrik Lund, le stockage ne doit « surtout pas » être utilisé « pour prolonger la durée de vie d’usines ou de centrales polluantes »
« Il existe un risque considérable, note l’organisme, que cet élément central du plan du gouvernement ne soit pas livré à temps et dans la mesure souhaitée. » Une critique partagée par le Conseil pour une transition verte, une ONG environnementale, dont le directeur, Bjarke Moller, rappelle que le Danemark a mis de côté 38,7 milliards de couronnes (5,3 milliards d’euros) sur vingt-cinq ans pour subventionner « une technologie très risquée, non éprouvée et loin d’être rentable ».
Sur le projet Greensand, par exemple, le Danemark a financé plus de 200 millions de couronnes sur les 455 millions déjà investis. M. Bjarke y voit un « pari extrêmement dangereux », et constate que « planter 300 000 arbres aurait permis d’absorber l’équivalent du CO2 au tiers du prix ».
Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale)