Face aux pesticides qui « tuent », des scientifiques se mobilisent
Une centaine de scientifiques ont manifesté silencieusement ce samedi 4 mars au jardin des Plantes à Paris. Le but : dénoncer, en marge du Salon de l’agriculture, la responsabilité de l’agro-industrie dans l’effondrement de la biodiversité.
4 mars 2023 à 18h22
Le cortège avance en silence, au beau milieu du jardin des Plantes. En tête : des personnages tout de rouge vêtus, les yeux fixes, mènent une étrange chorégraphie, faite de lents mouvements de bras qui dévoilent de temps à autre sur leurs paumes le symbole du mouvement Extinction Rebellion. Suit une banderole « Printemps silencieux. Les pesticides tuent », puis une centaine de blouses blanches, l’air grave, le pas lent.
Par moments fusent les mots « Non aux pesticides, stop à l’écocide ». Puis le silence reprend, pesant. Ce « printemps silencieux », c’est celui dénoncé il y a déjà 61 ans, par la biologiste états-unienne Rachel Carson qui avait raconté avec précision l’impact désastreux des pesticides sur les populations animales, et notamment les oiseaux, dont on n’entendait plus les chants aux beaux jours.
C’est dans le sillage de cette lanceuse d’alerte historique et de ses conclusions dramatiques que les « scientifiques en rébellion », mouvement interdisciplinaire formé il y a trois ans, particulièrement dynamique en Allemagne, s’inscrivent aujourd’hui : face à l’effondrement de la biodiversité et au déni des politiques, le monde de la recherche ne peut plus rester les bras croisés.
« Nos paroles ne s’expriment peut-être pas assez, souligne Florence Volaire, écologue à l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) à Montpellier. Nous sommes face à des ministres incompétents, sans connaissance ni engagement pour la question écologique, tandis que les résultats de nos recherches sont accablants. Il y a urgence à se mobiliser. »

Dans les allées du grand parc parisien, en cette fin de matinée, ce samedi 4 mars, l’heure est à la promenade et au footing. Il y a du monde et les gens sont plutôt curieux, interloqués par cette manifestation inédite. Dans la longue file d’attente qui patiente pour aller voir l’exposition du moment au Muséum d’Histoire naturelle, « Mille & une orchidées », Jennifer, la trentaine, trouve l’opération particulièrement réussie. « Je trouve que le lieu a été très bien choisi pour informer sur la disparition des espèces. Ici, les gens sont plutôt sensibilisés. Par contre, on ne sait pas quoi faire pour l’empêcher… »
Le Muséum d’Histoire naturelle, c’est précisément le temple de la connaissance, en France, en matière de biodiversité. Le lieu rassemble l’une des trois plus grandes collections au monde d’espèces végétales et animales. Le cortège de Scientifiques en rébellion s’arrête devant le majestueux bâtiment de la Grande Galerie de l’évolution.
Sous les médaillons des fondateurs de l’étude de la biodiversité en France – Leclerc de Buffon, Cuvier, Saint-Hilaire… – les scientifiques prennent place et disposent leurs panneaux. « Une agriculture sans pesticides est possible », « l’agroécologie pour restaurer la biodiversité », « – 30 % d’oiseaux agricoles en trente ans », peut-on lire. L’action a été pensée comme un « off » du Salon de l’agriculture, qui se tient depuis une semaine à quelques kilomètres de là, porte de Versailles – grand raout annuel pour les influents acteurs de l’agro-industrie.À LIRE AUSSIL’Inserm met en évidence de nouvelles pathologies liées aux pesticides
7 juillet 2021Lire +plus tard
Laurence Huc est toxicologue à l’Inrae et à l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale). Elle travaille spécifiquement sur les produits cancérogènes, dont l’agriculture productiviste regorge. Elle prend le micro. « Nous travaillons pour la recherche publique, nous produisons des savoirs qui servent au bien commun […]. Mais très vite, ce savoir a été qualifié d’anxiogène ; on nous reproche de le produire. C’est comme si l’on décidait, plutôt que de faire circuler le message, de faire taire le messager. »
La chercheuse mentionne des cas de cancers infantiles jusqu’à « 4 km d’exploitations agricoles » des perturbateurs endocriniens avec « des effets héréditaires », des agricultrices et des agriculteurs malades « bien avant leur retraite »… « Il est difficile de voir ce que l’on voit. Moi, je vois la cancérisation cellulaire sous le microscope. »
Ces acquis de la connaissance scientifique doivent être « mis au service de la santé humaine et terrestre », conclut la toxicologue avant de rendre hommage à Paul François, le paysan intoxiqué par les produits Monsanto qui a récemment été victime d’une agression sordide chez lui et n’a pas pu, pour cette raison, participer à la manifestation.
Des associations environnementales sont toutefois présentes, comme Pollinis, Générations futures, ou encore Alerte des médecins sur les pesticides (AMLP). Pierre-Michel Perinaud, généraliste qui en fait partie, se réjouit de ce rapprochement. « C’est la première fois que nous nous rassemblons publiquement, médecins et monde de la recherche, pour faire le lien entre les différents effets des pesticides, dit-il à Mediapart. Les études scientifiques vont d’ailleurs dans ce sens, comme le montrent l’étude de l’Inrae d’avril 2022 sur l’effondrement de la biodiversité et celle de l’Inserm de juillet 2021 sur les maladies dans la population. Ces données publiques ne sont pas utilisées car les politiques ont la frousse et les lobbies sont à la manœuvre. »

Au salon de l’Agriculture cette semaine, Élisabeth Borne a apporté une nouvelle preuve, s’il en était besoin, de ce mépris de la parole scientifique : mardi, la première ministre a annoncé un plan « Écophyto 2030 » des plus flous, sans objectif ni financement. Les plans « Écophyto » de réduction du recours aux pesticides existent pourtant depuis 2008 ; ils ont tous échoué à atteindre leur objectif, qui était, à l’origine, une réduction de moitié de l’utilisation des produits phytosanitaires en agriculture. Signe qui ne trompe pas, la FNSEA, qui travaille depuis longtemps à réduire au maximum les contraintes sur les « phytos », s’est réjouie des annonces de la cheffe de l’exécutif.
Devant la Grande Galerie de l’évolution, les scientifiques, issus de différents centres de recherche en France, avancent pourtant que l’on peut faire autrement. « Moins 60 % de pesticides en 2030, moins 90 % en 2050, c’est possible et nécessaire », dit Florence Volaire. Ces dix dernières années, l’Inrae a d’ailleurs multiplié les recherches en ce domaine, alors que l’institution est connue pour avoir longtemps fait progresser les pratiques intensives.
L’écologue Benoît Fontaine, dont le laboratoire, au Muséum, fait un suivi des populations d’oiseaux en France depuis 1989, ne dit pas autre chose. « Il y a des solutions. Si on arrête la pression sur le milieu, la nature ne demande qu’à revenir. » Deux exemples : le faucon pèlerin en Amérique du Nord, décimé par le DDT dans les années 1940, a pu se redéployer quand ce produit chimique ultra-toxique a été interdit après la publication du livre de Rachel Carson. Et le héron cendré, qui avait disparu de nos contrées à la fin des années 1960, est redevenu une espèce banale depuis qu’il est protégé par la loi.
« L’agriculture est une activité indispensable, évidemment, pointe le chercheur. Mais lestravaux scientifiques montrent qu’il y a d’autres voies que celle de l’agriculture industrielle. » Des recherches qui, à la différence des intérêts de l’agro-industrie, n’ont pas encore trouvé l’oreille du gouvernement.