Le centre de soins René-Laborie, à Paris, menacé de fermeture : « un énorme choc » pour les salariés
Une possible liquidation judiciaire risque de laisser sur le carreau les 135 salariés de cet établissement de santé mutualiste.
Par Catherine QuignonPublié hier à 15h13, mis à jour hier à 17h17 https://www.lemonde.fr/emploi/article/2023/02/08/un-enorme-choc-a-paris-le-centre-de-soins-rene-laborie-menace-de-fermeture_6161032_1698637.html
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« Une longue série d’improvisations et de fuite en avant » : dans un courrier envoyé en interne, le 8 février, aux salariés du centre de santé mutualiste René-Laborie, les élus du comité social et économique (CSE) de l’établissement n’ont pas de mots assez durs pour qualifier la gestion de leur direction, responsable, selon eux, de sa mort annoncée.
Situé au cœur du 2e arrondissement parisien, cet établissement, qui accueille principalement des professionnels de la presse et de la communication, est entré en cessation de paiement le 1er février. Afin de statuer sur le sort de ce centre de santé, géré par la mutuelle uMEn, une audience au tribunal judiciaire est programmée le jeudi 9 février. Une possible liquidation menace de laisser sur le carreau les cent trente-cinq salariés du centre, fréquenté par environ 75 000 personnes par an.
« Ça a été un énorme choc » : pour cette salariée comme pour ses collègues, rien, ou presque, ne laissait présager un tel fiasco. Sur le site du centre de soins, les offres de recrutement pour des postes de dentiste, de gynécologue, de dermatologie… n’ont toujours pas été retirées. « Quand le commissaire aux comptes a déclenché l’alerte le 22 novembre 2022, personne ne s’est vraiment inquiété », vitupère ce membre du CSE qui, comme les autres salariés interrogés par Le Monde, a préféré rester anonyme. Ses patients paient le prix des difficultés traversées par l’établissement : « Comme des fournisseurs ne sont plus payés, j’ai des patients qui ne reçoivent plus leurs prothèses ».
Déficit d’un à deux millions d’euros par an
« On nous disait que la mutuelle participerait au comblement des déficits, qu’ils rechercheraient de nouveaux partenaires. Mais ils n’en ont pas trouvé », déplore un de ses collègues. Aux yeux des élus du personnel, le début de la fin remonte à la sortie de la mutuelle uMEn du giron du groupe Audiens, en 2017, pour des questions de gouvernance.
Selon des délégués syndicaux, le centre de soins a alors connu, dès la première année, un déficit à hauteur d’un à deux millions d’euros par an, pour un chiffre d’affaires annuel d’environ dix millions. « En cinq ans, on a eu cinq directeurs. On a 34 % de turn-over chez nous : c’est dire s’il y a des problèmes de gestion », ironise le membre du CSE.
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En vrac, le courrier adressé au personnel par les élus du CSE fustige des achats auprès de « fournisseurs non compétitifs ou sans mise en concurrence », des « recrutements inappropriés », des primes versées sans véritable justification et un « manque d’anticipation » concernant la gestion de l’établissement. Le centre « a continué son train de vie dispendieux dans l’espoir de trouver des partenaires… sans résultat ». Sollicitée, la direction du centre de soins n’a pas souhaité s’exprimer.
Travaux de modernisation
Privé mais à but non lucratif, ce centre de santé n’est pas le premier qui connaisse des difficultés financières *. Vitrine de la mutuelle uMEn, l’établissement avait pourtant bénéficié de travaux de modernisation récents : en septembre 2021, les locaux flambant neufs avaient été inaugurés en grande pompe, pour un budget initialement prévu de quatre millions d’euros. « Il en a finalement coûté le double », se désole le membre du CSE.
Quel avenir pour les cent trente-cinq salariés du centre ? « Lors de la réunion du CSE, l’avocat qui représente la direction disait qu’au vu des chiffres, il y avait peu d’espoir pour un redressement », regrette son collègue. Face à la multiplication des centres de soins à but lucratif et aux dérives de gestion de plusieurs de ces établissements, que les députés cherchent à encadrer, « un centre mutualiste a pourtant toute sa place dans le système de santé », plaide l’élu du personnel.
Catherine Quignon
*A Grenoble, les opposants à la vente de la « Mut » ne désarment pas
Trois mois après la reprise du Groupe hospitalier mutualiste (GHM) par Doctegestio, la métropole de Grenoble va préempter les murs de cette clinique privée à but non lucratif et s’associer à l’action en justice préparée par un collectif d’usagers pour tenter d’interrompre le processus de vente.
Par Benoît Pavan(Grenoble, correspondant)Publié le 20 janvier 2021 à 14h29, mis à jour le 22 janvier 2021 à 18h45 https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/01/20/a-grenoble-les-opposants-a-la-vente-de-la-mut-ne-desarment-pas_6066955_3224.html
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C’était une décision espérée de longue date par les opposants à la vente du Groupe hospitalier mutualiste (GHM) de Grenoble, cédé le 9 octobre par les mutuelles Aésio et la Mutualité française de l’Isère (MFI), ses anciens actionnaires majoritaires, au groupe familial issu de l’immobilier Doctegestio, récemment rebaptisé « Avec ». Lundi 18 janvier, la métropole de Grenoble a annoncé qu’elle entendait préempter d’ici au 21 janvier les murs du second acteur de santé de l’agglomération, qui compte 1 300 salariés et 430 lits, et s’associer à l’action en justice envisagée prochainement par un collectif d’usagers.
« Nous refusons de laisser une entreprise non soucieuse de la qualité de vie de notre territoire à la tête de l’une des plus importantes offres de soin de la métropole. Nous souhaitons vérifier que la procédure a été bien respectée », a justifié lors d’une conférence de presse Christophe Ferrari, le président de la métropole, déplorant une « marchandisation à marche forcée de la santé ».
Une « vente déguisée »
L’ancien socialiste, qui a saisi l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution pour vérifier la solidité financière de l’opération, souhaite que la collectivité possède désormais « un droit de regard sur le devenir de la clinique ». L’élu avait reçu, mardi 12 janvier, le feu vert du maire Europe Ecologie-Les Verts de Grenoble, Eric Piolle, lequel avait assuré qu’il donnerait à la métropole le « pouvoir » de préempter face aux pratiques « hautement problématiques » de Doctegestio.
« Ce que les médecins redoutent, c’est que ces décisions entraînent une mise à l’arrêt totale des projets médicaux à l’échelle du territoire, alors même que le système de santé est en totale refonte », confie David Voirin, chirurgien digestif et président de la commission médicale d’établissement du GHM.
Trois mois après l’arrivée contestée du groupe Doctegestio à la tête de cette clinique emblématique de la ville, l’étape judiciaire qui s’annonce dans ce dossier à multiples rebondissements est une victoire pour le collectif d’usagers mobilisé depuis un an pour maintenir la « Mut » et son statut d’établissement de santé privé d’intérêt collectif, hors du giron lucratif.
Ces opposants, qui dénoncent une « vente déguisée », ont affirmé, début janvier, leur intention de contester devant les tribunaux, avec l’appui d’un cabinet d’avocats spécialisés, les « irrégularités » juridiques commises, d’après eux, par Doctegestio, dans la reprise du GHM, en particulier au regard des « principes mutualistes ».
Une « faute de gestion » évoquée
Pointant une « démarche purement lucrative », ils rappellent que ce groupe, aux 343 établissements de santé, médico-sociaux et d’hébergement touristique à travers la France, n’a « apporté aucun nouvel apport financier dans l’établissement » et a procédé par « substitution » en plaçant deux des mutuelles qu’il contrôle – les Mutuelles de France du Var et Doctocare – aux rênes de la clinique.
Le collectif estime, par ailleurs, qu’une « faute de gestion » peut être imputée à Aésio et à la MFI, qui auraient pu, selon lui, éponger une partie du « déficit structurel » avancé, en septembre 2019, pour justifier la vente du GHM – environ 23 millions d’euros – avec les 19 millions d’euros épargnés par la société civile immobilière (SCI) propriétaire des murs, grâce aux loyers versés par la clinique.
Dans son viseur se trouve notamment Patrick Brothier, le président d’Aésio et vice-président de la Mutualité française, qui se voit reproché d’avoir cédé le GHM au plus offrant pour permettre à son groupe d’empocher l’argent de la vente des murs – cédés pour 50 millions d’euros à Icade Santé, une filiale de la Caisse des dépôts –, sans se soucier ni des « compétences réelles » du futur repreneur, ni de sa « fragilité financière ». Contacté par Le Monde, M. Brothier n’a pas souhaité s’exprimer.
« Si le GHM avait été propriétaire des murs depuis le début, il n’y aurait même pas de dette ! Cette forme de détournement d’argent, cruciale dans cette histoire, est peut-être juridiquement valable, mais moralement et politiquement inacceptable », analyse Bruno de Lescure, le président de l’union de quartier où se situe le GHM. « La démarche de la métropole est capitale pour bloquer la liquidation de la SCI et le transfert des 19 millions de fonds propres à Aésio. .
« Les bonnes fées du GHM »
De leur côté, les syndicats regrettent « l’absence d’autonomie du GHM à l’égard de Doctegestio » et citent pour exemple la composition de son conseil d’administration [CA], où siègent en « quasi-totalité » des salariés du groupe. « C’est contraire au code de la mutualité française », affirme Thierry Carron, représentant Force ouvrière des salariés au CA. « Pour nous, il faut revoir le processus de vente. M. Bensaïd [fondateur de Doctegestio] se croit au-dessus des lois », martèle-t-il, dépeignant des « méthodes malhonnêtes ».
Il y a quelques jours, le comité social et économique de l’établissement a déposé, devant le tribunal d’instance, un référé contre la nouvelle direction pour « délit d’entrave ». Ses élus reprochent à M. Bensaïd de modifier le fonctionnement du GHM en s’affranchissant de son obligation de consulter au préalable les représentants du personnel et d’en informer les salariés.
Face à ces « procès d’intention », le président de Doctegestio soutient qu’il ne s’agit pas d’une « opération financière »,mais concède que sa holding familiale ne dispose pas de « 15 % de rentabilité », en raison de sa « spécialisation dans la reprise d’établissements en difficulté ».
« Nous fonctionnons par mutualisation des moyens financiers entre les établissements. Mais nous n’avons jamais remis en cause une seule convention collective, ni distribué un euro de dividendes. Si nous avons été choisis, c’est parce que nous avons toujours tenu l’ensemble de nos engagements dans l’économie sociale et solidaire. La recherche de profit ne peut en aucun cas expliquer notre démarche. Nous sommes venus pour être les bonnes fées du GHM », ajoute-t-il, précisant que le montage de sa nouvelle gouvernance « respecte pleinement » le code de la mutualité.
Dans un communiqué, Aésio et la MFI ont estimé que la décision de la métropole de Grenoble « apparaît sans fondement » ni « projet alternatif crédible », et ne vise qu’à « mettre en doute la transparence et la rigueur qui ont caractérisé la conduite du processus ». Elles précisent qu’elles mettront en œuvre « l’ensemble des voies de recours à [leur] disposition pour faire valoir [leurs] droits », y compris en déposant « un recours pour excès de pouvoir à l’encontre de la décision de préemption ».
Ce lundi 18 janvier, plusieurs dizaines d’employés de la clinique ont débrayé sur le parvis de l’établissement en réponse à un préavis de grève illimité, déposé en fin de semaine dernière par les syndicats pour protester contre la « dégradation des conditions de travail » au sein du GHM.
Benoît Pavan(Grenoble, correspondant)