Médecins étrangers: quand la France recrute au détriment de l’Afrique
Publié le : 07/02/2023 – 09:46Modifié le : 07/02/2023 – 09:48
Texte par :Aurore LartigueSuivre

L’Afrique subsaharienne est le deuxième pourvoyeur de médecins étrangers après le Maghreb. © Getty Images/Eric Audra
8 mn
Le gouvernement prévoit de créer une carte de séjour destinée aux professions médicales afin de faciliter l’installation de médecins étrangers en France et d’améliorer son « attractivité ». Au risque d’aggraver l’hémorragie dans des pays aux systèmes de santé déjà fragiles.
Le docteur Mamadou Demba Ndour prévient : il sera peut-être obligé d’interrompre la conversation. Ce médecin sénégalais est le seul gynécologue-obstétricien de l’hôpital régional de Matam, situé à 600 kilomètres de Dakar. Avec plus de 1 000 accouchements par an, son téléphone peut sonner jour et nuit. Et sa situation n’a rien d’exceptionnel. « Dès qu’on s’éloigne des villes principales, on trouve des régions entières où les besoins en matière de personnel de santé ne sont pas pourvus », affirme le spécialiste, également secrétaire général du Syndicat autonome des médecins sénégalais (SAMES).
Faibles rémunérations, charge de travail énorme, plateau technique «à des années-lumière de ce qui se fait en Europe »… « Travailler dans un hôpital public au Sénégal est un sacerdoce, concède le quadragénaire. Les conditions de travail sont extrêmement difficiles. » Alors certains partent dans le privé. Et d’autres quittent le pays pour des cieux et des systèmes de santé plus cléments. « Beaucoup vont faire une spécialisation à l’étranger et ne rentrent pas », précise-t-il.
L’absence de données empêche d’évaluer l’ampleur de cette émigration au Sénégal, mais on sait que, du fait des liens historiques hérités de la colonisation, la France fait partie des destinations privilégiées de ces professionnels. Mais le pays n’est pas un cas isolé. Les médecins ayant fait leurs études en Afrique francophone représentent le deuxième contingent de médecins à diplômes étrangers (hors Union européenne) exerçant dans l’Hexagone, derrière ceux venus du Maghreb.
Des praticiens étrangers essentiels pour le système de santé français
Si le phénomène n’est pas récent, le secrétaire général du Syndicat autonome des médecins du Sénégal (SAMES) redoute que « la situation ne se tende encore plus ». En cause : le projet de loi sur l’immigration et l’intégrationen France. Présenté le 1er février en Conseil des ministres, il prévoit la création d’une carte de séjour spécifique « talent-professions médicales et de la pharmacie ».
Selon des chiffres de 2020 de l’OCDE, la France comptait un peu plus de 26 000 médecins formés dans des pays étrangers hors Union européenne, soit 11,5% des effectifs totaux. De son côté, le Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM) indiquait que le nombre de médecins à diplômes étrangers (hors UE) avait été multiplié par plus de trois entre 2007 et 2022.
Le projet de loi transmis au Conseil d’État a vocation à faciliter les démarches administratives des personnels médicaux pour « améliorer l’attractivité » de la France. Il prévoit qu’un étranger, venu travailler un an ou plus dans un établissement de santé français, puisse se voir délivrer un titre de séjour valable pour un an, renouvelable pour une durée maximale de treize mois.
► À réécouter : [Appel sur l’actualité] la carte de séjour dédiée aux médecins étrangers fait débat
Pour des pays comme la France, ces praticiens étrangers sont essentiels. Ils viennent pallier les défaillances du système de santé public. Anesthésistes-réanimateurs, gynécologues, urgentistes, généralistes… Ils comblent les trous dans un hôpital public déserté par les médecins français faute de moyens.
« On tente de régler le problème des déserts médicaux en France en créant des déserts médicaux en Afrique »
« Ces mouvements migratoires sont constatés depuis les années 1970, analyse Christelle Fifaten Hounsou, sociologue spécialiste des questions de migrations et de santé. Mais c’est la première fois qu’il y a une politique publique qui vise spécifiquement les médecins. Et de fait, cela va accélérer ce mouvement, en l’officialisant, et en officialisant aussi la précarité donc. »
Car, de leur côté, ces praticiens à diplômes hors Union européenne (PADHUE) exercent souvent pendant des années dans des conditions difficiles, avec des statuts précaires qui leur confèrent des rémunérations bien en deçà de celles de leurs collègues français. Même si elle a été un peu simplifiée par la réforme de 2020, la procédure d’autorisation d’exercice (PAE) prend en moyenne cinq à six ans. « Quand on commence, c’est la galère », témoigne Jad Zahnan. Originaire du Liban, il est cardiologue à l’hôpital de Poissy depuis quatre ans. Comme beaucoup, il est resté après son année de spécialisation. Il a d’abord eu un statut de « Faisant fonction d’interne » (FFI), payé 1 400 euros net ; depuis un an, sa situation s’est un peu améliorée, il est « praticien associé». Le spécialiste espère que son autorisation d’exercice sera enfin validée cette année, mais, malgré les difficultés, il ne regrette rien. Au-delà du salaire, ce qui fait l’attractivité de la France, c’est aussi le niveau scientifique et médical et les conditions de vie.
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« Il faut bien sûr améliorer les conditions de travail des médecins qui sont déjà là, mais ce n’est pas une raison pour siphonner l’Afrique de ses médecins, s’indigne Jean-Paul Vernant, professeur émérite d’hématologie, membre du comité des sages de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii). Aux côtés de l’ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman notamment, il est cosignataire d’une tribune parue début janvier dans le Journal du dimanche (JDD) et intitulée «Ne privons pas l’Afrique de ses médecins ». Il demande le retrait du projet. « On tente de régler le problème des déserts médicaux en France en créant des déserts médicaux en Afrique. Alors que la responsabilité des gouvernements depuis des années dans ces déserts est claire : c’est le numerus clausus. Il faut que l’on continue de former les gens plutôt que de les faire venir déjà formés pour les exploiter », avance-t-il, fustigeant « une attitude néocoloniale ».
« On n’arrêtera pas la mer avec les bras »
Le Dr Salem Ould Zein, président du Syndicat national des praticiens à diplôme hors Union européenne (SNPADHUE) est plus circonspect sur le potentiel effet d’« appel d’air » que pourrait avoir cette loi. « Elle facilitera les procédures administratives de séjour pour ceux qui sont déjà là, ce qui est une bonne chose, mais dans l’état actuel du texte, elle ne modifiera pas les conditions d’autorisation d’exercice des praticiens à diplôme étranger hors Union européenne », estime cet anesthésiste-réanimateur au centre hospitalier de Châlons-en-Champagne, lui-même originaire de Mauritanie. La problématique est complexe, souligne-t-il : « Ces mouvements sont très liés à l’actualité dans les pays d’origine. On a vu, par exemple, ces dernières années arriver beaucoup de Syriens. En ce moment, on remarque un afflux de praticiens tunisiens en raison de la crise que traverse le pays. »
« L’exode des médecins tunisiens est en train de s’aggraver de façon effroyable, témoigne Houmeina Hassani, présidente de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins, on parle désormais d’hémorragie. » Le Conseil de l’ordre estimait que plus de 900 médecins avaient quitté la Tunisie en 2021, la plupart pour la France ou l’Allemagne. Avec environ 14 000 médecins actifs, le pays compte un médecin pour 1 000 habitants. Trois fois moins qu’en France, selon une étude de la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques). « C’est simple, parmi mes amis médecins, il n’y en a pas un qui veut rester. Et on ne peut pas les blâmer. » Manque de moyens, infrastructures insuffisantes, augmentation des violences dans les hôpitaux… Le délabrement du système de santé local est tel qu’il est devenu « une menace pour la santé physique et mentale des jeunes médecins », explique la jeune femme, qui ne compte plus les histoires de burn-out, d’accidents, voire de suicides de soignants. « L’État tunisien ne propose rien pour encourager les jeunes à rester dans le pays, il essaie plutôt de nous retenir prisonniers », estime-t-elle, en référence à l’idée d’allonger le service civil, c’est-à-dire l’obligation pour les jeunes médecins d’exercer un an dans les régions les moins bien dotées du pays, le tout pour un salaire de misère (750 dinars, soit 250 euros).
« On n’arrêtera pas la mer avec les bras ! », souligne Mamadou Demba Ndour, pointant la responsabilité de l’État dans la situation sénégalaise : « Qu’est-ce qui fait que nos jeunes médecins partent même avant la fin de leurs études ? Il faut que tout le monde se mette autour de la table et qu’on aille au fond de la question. » Malgré l’usure, le gynécologue de Matam continue de tenir. « On envisage tous à un moment d’abandonner, mais le pays a besoin de nous, rappelle Mamadou Demba Ndour. Mais nous avons une mission. Si je lâche, dans une région qui a un taux de mortalité infantile très élevé, je sais que ce sont les populations qui vont en pâtir. »
Pour Christelle Fifaten Hounsou, pas question de faire peser la responsabilité de cette situation sur les médecins. « Vous ne pouvez pas mettre tout un arsenal de lois pour orienter les phénomènes sociaux dans un sens, résume la sociologue, et accuser des gens qui sont pris dans ces contraintes, dans ces politiques d’essayer de s’en sortir. »
Immigration en France: une tribune appelle à ne pas priver «l’Afrique de ses médecins»
Publié le : 09/01/2023 – 23:46
« Ne privons pas l’Afrique de ses médecins », c’est le titre d’une tribune publiée, ce week-end, en France. Elle est signée par d’importants professeurs de médecine et également par des défenseurs des droits de l’homme qui estiment que le projet de loi sur l’immigration proposé par le gouvernement français, fin décembre, pour faire venir du personnel de santé qualifié, n’est pas acceptable.
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Le projet de loi doit être présenté en janvier et prévoit, notamment, la création d’une carte de séjour spéciale pour les professionnels de santé.
En effet, l’État français souhaite d’un côté, durcir les mesures d’expulsion des étrangers et de l’autre, faciliter la venue de travailleurs qualifiés, notamment dans la santé pour réduire les déserts médicaux.
Après le titre de séjour « Métiers en tension », l’article 7 du projet de loi propose ainsi un nouveau cadre pour les professionnels de Santé, précisément pour les médecins, les sages-femmes, les chirurgiens-dentistes et les pharmaciens, mais pas pour les infirmiers.
L’idée du gouvernement français : créer une carte de séjour « Talent professions médicales » qui serait attribuée aux professionnels embauchés au sein des établissements de santé publics et privés à but non lucratif ainsi qu’à leurs familles. En cas de réussite aux épreuves de vérification des connaissances, cette carte aurait une validité de quatre ans.
« C’est choquant »
Nombre de syndicats ont fustigé ces propositions. Ils estiment que la formation doit être améliorée en France. Actuellement, près de 5 000 médecins étrangers exercent dans l’hexagone. Ils n’ont pas le même statut et ont des salaires plus faibles que leurs confrères français.
Le professeur André Grimaldi est l’un des signataires de la tribune : « Ne privons pas l’Afrique de ses médecins » Il estime que la France ne peut pas, une fois de plus, piller les compétences scientifiques et intellectuelles du continent africain et appelle les autorités à retirer ce projet de loi sur l’immigration.
Voilà des gens qui ont été formés par leur pays et qu’on veut récupérer en France parce qu’on manque de médecins, sans se poser la question: Et leurs malades, dans leur pays, qui va les soigner ?