« L’objectif d’un Etat palestinien est devenu secondaire dans les agendas américain et européen »
Chronique

Gilles Paris – Editorialiste
La dynamique en cours est plus que jamais celle d’une unification territoriale assortie de droits différents pour les populations palestinienne et israélienne, constate, dans sa chronique, Gilles Paris, éditorialiste au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 04h00, mis à jour à 09h31 Temps de Lecture 3 min.
Personne ne célébrera en septembre les 30 ans des accords d’Oslo. Et pour cause, l’échec est toujours orphelin. Cette tentative de règlement d’un conflit territorial devenu depuis lors encore plus inextricable reposait sur la création d’un Etat palestinien au côté d’Israël. Elle exigeait des compromis douloureux et des hommes d’Etats.
Ni les uns ni les autres n’ont été au rendez-vous. Cette espérance racornie est réduite aujourd’hui à un élément de langage, « la solution des deux Etats », répété mécaniquement par des diplomaties qui, au fond, n’en croient pas un traître mot.
Le secrétaire d’Etat des Etats-Unis, Antony Blinken, lors de son déplacement à Jérusalem et à Ramallah, les 30 et 31 janvier, s’est inscrit dans un autre mythe : celui d’un statu quo qui permettrait de reprendre d’éventuelles négociations, après « un retour au calme » et l’irruption miraculeuse d’hommes de bonne volonté. On peut parier qu’Emmanuel Macron en fera de même lorsqu’il recevra Benyamin Nétanyahou, le 2 février.
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Les compromis territoriaux ne sont pourtant plus à l’ordre du jour, quant aux hommes d’Etat… Côté israélien, l’hésitation ne réside plus que dans la nature de l’annexion, larvée ou claironnée, de pans entiers de la Cisjordanie conquise par la force en 1967 et occupée depuis cette date. La partie orientale de Jérusalem, théâtre d’une sourde bataille qui se livre maison après maison, l’illustre. Les gouvernements israéliens successifs ne prennent personne par surprise. Depuis des décennies, le fait accompli est le moteur d’une colonisation dont la composante religieuse et messianique n’a cessé de gagner en vigueur et qui ne veut, ni maintenant ni jamais, accepter la création d’un Etat palestinien.
Impasse diplomatique
L’autonomie instituée par Oslo et le découpage tortueux de la Cisjordanie en zones au sein desquelles le contrôle de la sécurité revenait, soit aux Palestiniens (sur 18 % seulement de la surface concernée), soit aux Israéliens, ont vécu. Parallèlement à une impasse diplomatique dont les responsabilités peuvent nourrir des controverses sans fin, la dynamique en cours est plus que jamais celle d’une unification territoriale assortie de droits différents pour les populations palestinienne et israélienne.
L’incursion meurtrière de Jénine, le 26 janvier, a rappelé si besoin était qu’une seule armée, israélienne, contrôle l’espace qui va de la Méditerranée à la frontière avec la Jordanie. Une seule monnaie, le shekel israélien, y a cours, et une seule justice, israélienne, est autorisée à statuer sur les conflits territoriaux concernant les quatre cinquièmes de la Cisjordanie occupée. Ces conflits sont tranchés en dernier recours par une Cour suprême dont certains membres résident dans des colonies israéliennes.
Avant même l’éventuelle mise au pas de cette Cour suprême, envisagée par la coalition gouvernementale israélienne la plus à droite de l’histoire du pays, ses arrêts montrent que les juges israéliens n’ont eu aucune hésitation jusqu’à présent à valider des expulsions qui présentent toutes les caractéristiques de transferts forcés de population illégaux selon le droit international. Confier comme il en est question au ministre d’extrême droite Bezalel Smotrich, chargé des finances, l’autorité sur la Cisjordanie qui relève jusqu’à présent de l’armée, serait un nouveau pas dans cette unification territoriale imposée, selon les termes des autorités israéliennes.
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L’objectif de l’Etat palestinien étant devenu secondaire dans les agendas américain et européen par rapport au lien jugé stratégique avec Israël, les deux seules balises sont désormais d’éviter tant bien que mal un niveau de violence trop élevé et l’effondrement de l’économie palestinienne. Cette dernière est structurellement incapable de se développer du fait de la matrice de contrôle israélienne, lorsqu’elle ne s’enfonce pas à Gaza dans le dé-développement, un concept forgé par l’économiste Sara Roy contemporain des premières années d’Oslo. Cruel paradoxe, les contribuables américains et européens financent le maintien et la consolidation d’une occupation israélienne dont leurs diplomaties respectives professent la fin.
Tentations autoritaires
Il ne s’agit pas de la facture la plus onéreuse (l’absence totale d’horizon politique pour les Palestiniens évidemment mise à part), comparée aux coûts des contorsions diplomatiques qu’implique cette résignation à la politique adoptée par Israël en Cisjordanie.
Le calcul que le maintien à la tête de l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas, dont le mandat devait s’achever en 2009, est préférable à une éventuelle victoire du Mouvement de la résistance islamique, le Hamas, déjà maître de Gaza, pousse ainsi Américains et Européens à s’accommoder de ses tentations autoritaires et de l’absence d’élections depuis bientôt vingt ans. Cette résignation conduit également à accepter de fait en Cisjordanie une seule violence légitime, celle de l’armée israélienne.
Ces contorsions sont plus embarrassantes pour les défenseurs d’un ordre international certes imparfait mais régulé par des normes, depuis le 24 février 2022 et l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe. Les alliés occidentaux de Kiev ont découvert avec un étonnement manifeste leur insularité face à un « Sud global » qui ne semblait pas partager leur indignation contre une violation caractérisée de la Charte des Nations unies par l’un des membres permanents du Conseil de sécurité.
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Certes, le renoncement sur la question palestinienne n’est pas leur seul apanage comme en témoignent les normalisations avec Israël d’Etats arabes intervenues sous l’égide de Donald Trump. Des interventions unilatérales, du Kosovo à l’Irak, ont également alimenté la défiance. Mais leur posture sur ce conflit repoussé sur les marges ne cesse pas moins de miner imperceptiblement leur crédibilité.
Gilles Paris(Editorialiste)