Profiteurs de guerre: la société de trading Trafigura a réalisé 7 milliards de dollars (6,45 milliards d’euros) de bénéfice lors de son exercice 2022

Matières premières : comment les tradeurs établis en Suisse profitent de la guerre

Selon l’ONG Public Eye, les bénéfices des négociateurs de matières premières fossiles et agricoles explosent depuis le début du conflit en Ukraine. 

Par Serge Enderlin(Genève, correspondance) (avec AP) Publié hier à 10h22, mis à jour à 07h19 https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/01/20/matieres-premieres-comment-les-tradeurs-bases-en-suisse-profitent-de-la-guerre_6158626_3234.html

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Le siège du géant suisse du négoce de matières premières Glencore, à Baar (Suisse), le 13 novembre 2020.
Le siège du géant suisse du négoce de matières premières Glencore, à Baar (Suisse), le 13 novembre 2020. FABRICE COFFRINI / AFP

Profiteur de guerre ? La société de trading Trafigura a réalisé 7 milliards de dollars (6,45 milliards d’euros) de bénéfice lors de son exercice 2022, deux fois plus que son précédent record, en 2021. Covid-19, guerre en Ukraine… Plus la planète accuse le coup, plus les tradeurs (les négociateurs) encaissent.

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Un paradoxe qui n’émeut guère l’Australien Jeremy Weir, patron, depuis 2014, de cette entreprise qui est l’un des principaux courtiers et affréteurs d’or noir de la planète, dont les activités marchandes sont situées à Genève. « Nous avons une fois de plus géré de main de maître l’extrême volatilité des marchés sur une large palette de matières premières, et enregistré des résultats exceptionnels indépendamment des conditions du marché », estime-t-il.

Dans la langue moins managériale de l’ONG suisse Public Eye, qui a publié, jeudi 19 janvier, un rapport sur le business ultra-lucratif du négoce de matières premières en Suisse, le constat n’a pas la même tonalité. « Alors que la sécurité alimentaire et énergétique de millions de personnes est gravement menacée dans le monde en raison de l’augmentation des prix de la nourriture et des matières premières, les négociants enregistrent des bénéfices record en profitant des perturbations sur les marchés », déclare l’ONG.

Croissance des flux

Comme son concurrent Trafigura, le groupe Vitol, numéro un mondial du trading de pétrole, a lui aussi déjà percé son propre plafond, avec 4,5 milliards de dollars de bénéfice sur les six premiers mois de 2022, contre 4,2 milliards sur les douze mois de 2021. La société Gunvor annonce de son côté, pour la première moitié de 2022, des bénéfices multipliés par quatre par rapport à ceux du premier semestre 2021.

Elle a été cofondée par l’oligarque russe Gennadi Timtchenko, un proche de Vladimir Poutine qui figure sur toutes les listes de sanctions occidentales et a longtemps fait bénéficier la bonne société genevoise de ses largesses par le biais de Neva, la fondation philanthropique de son épouse. L’homme avait officiellement vendu ses parts dans Gunvor à son partenaire d’affaires suédois, Torbjörn Törnqvist, peu après l’annexion de la Crimée par la Russie, au printemps 2014.

Un géant des matières premières écrase cependant tous les autres : Glencore (pétrole, gaz, charbon, minerais, métaux, etc.). D’après le Financial Times, le groupe installé à Baar, sous le climat fiscal clément du micro-canton alémanique de Zoug (Suisse centrale), est « l’un des plus grands gagnants des perturbations causées par la guerre en Ukraine sur les marchés des matières premières ». Il a vu ses bénéfices croître de 846 % au premier semestre 2022 sur douze mois, avec 12 milliards de dollars.

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Contrairement aux hypothèses évoquées au début de l’invasion de l’Ukraine, fin février 2022, tout indique que les flux de matières premières ne se sont pas taris, bien au contraire. L’augmentation exponentielle des bénéfices réalisés par les acteurs du trading tendrait même à prouver que cette croissance n’est pas due à la seule hausse des cours. En clair, la guerre a aussi eu pour effet de faire croître les volumes traités en Suisse.

Cadre juridique jugé laxiste

Qu’ils « dealent » des matières premières énergétiques (pétrole, gaz, charbon) ou agricoles (céréales), aucun des opérateurs internationaux basés dans la Confédération suisse ne publie de chiffres précis qui permettraient de détailler les opérations. « En raison de cette opacité, qui n’est autre qu’un choix politique », Public Eye a réalisé ses propres estimations du poids des négociateurs dans l’économie helvétique.

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En une grosse décennie, le pays alpin est devenu la première place mondiale du commerce des matières premières, devant Londres, sans que les marchandises transitent jamais physiquement par les rives du lac Léman. La moitié au moins du commerce mondial de céréales s’y déroule, comme 40 % de celui du charbon, tandis qu’un baril de pétrole sur trois sur la planète est vendu à Genève.

La Suisse est devenue, en une grosse décennie, la première place mondiale du commerce des matières premières

Le secteur pèserait désormais à lui seul 8 % du produit intérieur brut suisse, à égalité avec la place financière, mais devant la pharmacie et la chimie. Or, si la place financière est régulée depuis 2007 par une autorité de surveillance des marchés, après que la Suisse avait traversé des années difficiles sous une double pression, européenne et, surtout, américaine, ce n’est toujours pas le cas du secteur du négoce, qui bénéficie d’un cadre juridique jugé laxiste.

Cette exception suisse n’a pas suscité jusqu’ici une volonté politique de clarifier la situation. Seul le député vert zurichois Balthasar Glättli s’est emparé du sujet. En septembre 2022, il a déposé une initiative au Parlement national, à Berne, demandant que « les bénéfices exceptionnels significatifs réalisés grâce à la guerre contre l’Ukraine » soient soumis à un taux d’imposition fédéral majoré. Mais, en Suisse, la plus grande partie de l’impôt est perçue au niveau des cantons, avec pour conséquence une sous-enchère fiscale permanente entre eux pour attirer les acteurs internationaux.

Serge Enderlin(Genève, correspondance) (avec AP)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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