« Demander aux jeunes médecins de s’installer pour cinq ans là où la population a besoin d’eux n’a rien de scandaleux »
Tribune
Fabien Tastet
président de l’Association des hauts fonctionnaires territoriaux (AATF)
Alors que les inégalités d’accès aux soins s’aggravent et que les mesures de long terme ne suffisent pas à pallier le sentiment d’urgence et d’abandon ressenti par les habitants des déserts médicaux, la seule décision de bon sens est d’imposer la primo implantation des nouveaux médecins dans ces zones, estime dans une tribune au « Monde » Fabien Tastet, président de l’Association des hauts fonctionnaires territoriaux.
Aujourd’hui à 07h00.Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/01/18/demander-aux-jeunes-medecins-de-s-installer-pour-cinq-ans-la-ou-la-population-a-besoin-d-eux-n-a-rien-de-scandaleux_6158298_3232.html
En pleine crise des urgences, les médecins généralistes ont manifesté pour porter une revendication de doublement du prix de la consultation de 25 à 50 euros – une exigence qui rend modestes les demandes de revalorisation salariales exprimées dans de nombreux secteurs au cours de l’année 2022.
Loin de nous l’idée de condamner tout débat sur le niveau de la rémunération des médecins généralistes. Cependant, au regard de leur niveau actuel de revenus – ils appartiennent aux 10 % des Français les plus aisés – et compte tenu de l’état dans lequel se trouve notre système de soins, ces professionnels ne seront audibles que s’ils acceptent de débattre de contreparties susceptibles de réduire la fracture sanitaire qui déchire notre pays.
Depuis 2017, les hauts fonctionnaires territoriaux, acteurs de proximité immergés au cœur de la vie des Français, alertent sur le caractère insupportable des inégalités subies par nos concitoyens dans ce domaine. En effet, d’après l’étude publiée, le 7 novembre 2022, par UFC-Que choisir sur la fracture sanitaire française, près de 23,5 % des patients vivent dans une zone dite « à accès difficile », n’ayant pas accès à un médecin généraliste à moins de trente minutes de leur domicile.
Une forme d’humiliant déclassement
Selon les chiffres de la Sécurité sociale, la densité moyenne des médecins généralistes est de 150 pour 100 000 habitants, oscillant entre 266 généralistes pour 100 000 habitants dans les Hautes-Alpes, où elle est la plus élevée, à moins de 100 médecins pour 100 000 habitants dans l’Eure, la Seine-et-Marne et l’Eure-et-Loir, départements où elle est la plus faible sur le territoire métropolitain.
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Quant à l’outre-mer, la densité à Mayotte n’est que de 49 généralistes pour 100 000 habitants. La situation est encore plus alarmante pour la médecine spécialisée, où fracture géographique et fracture financière se conjuguent. Toujours selon l’étude UFC-Que choisir précitée, sept patientes sur dix résident à plus de quarante-cinq minutes d’un gynécologue catégorisé secteur 1, c’est-à-dire ne facturant pas de dépassement d’honoraire.
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Mais au-delà des chiffres, l’écart entre le sentiment légitime d’urgence des personnes vivant dans un désert médical et le temps long des mesures proposées marque une forme d’humiliant déclassement et alimente les thèses de l’impuissance publique. Lorsque l’on est une personne âgée, alitée ou à la santé fragile, que les lendemains sont par définition incertains, il n’est pas possible de s’entendre dire que des solutions seront trouvées dans plusieurs années.
Une option soutenue par des parlementaires de tous bords
Or, si les pouvoirs publics ont préféré jusqu’à présent des mesures à combustion lente (comme la révision du numerus clausus) ou franchement inefficaces (comme le soutien aux maisons de santé, qui aboutit à mettre en concurrence les territoires), c’est que les médecins, généralistes comme spécialisés, sont vent debout contre la seule décision de bon sens : imposer la primo implantation des nouveaux médecins dans les déserts médicaux.
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Incongruité ? Elle se pratique pourtant à l’étranger, comme au Canada, et même en France pour certaines spécialités comme les sages-femmes, les infirmiers, ou encore les kinésithérapeutes. Atteinte aux libertés fondamentales qui régissent cette profession, comme la liberté d’installation ? C’est oublier que la formation comme l’activité des médecins généralistes relève d’un financement socialisé et, qu’à ce titre, demander aux jeunes médecins de s’installer pour cinq ans là où la population a besoin d’eux n’a rien de scandaleux.
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Proposition de technocrates en décalage avec le corps social ? 91 % des Français sont favorables à l’installation obligatoire des nouveaux médecins dans les déserts médicaux, selon notre baromètre Ipsos/AATF – une idée que partagent de nombreux parlementaires de tous bords, chercheurs, collectifs ou associations d’usagers et élus locaux qui l’ont notamment exprimé lors du 104e congrès des maires (du 22 au 24 novembre 2022).
Sortir du conservatisme
Produisant des effets rapides et concrets sur la vie des gens, l’obligation d’installation est de nature à réhabiliter l’action publique. Elle pourrait d’ailleurs s’inscrire dans un dispositif plus global de réinvestissement de la puissance publique dans le domaine de la santé, avec la constitution au sein des conseils départementaux de pôles mutualisés de médecine préventive et de proximité, intervenant dans les champs de la petite enfance, de la médecine scolaire et professionnelle.
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Il y a quelques semaines, plusieurs médecins réclamaient un changement profond dans l’organisation de l’hôpital et dénonçaient le rôle qu’y exercent les hauts fonctionnaires chargés de la conduite de ces établissements. Pourtant, force est de constater que la haute fonction publique, elle, se reforme depuis 2021 et l’annonce par le président de la République de profondes mutations dans ses modes de recrutement, de formation et de déroulement de carrière. Sortir du conservatisme, voilà un exemple à suivre pour les médecins !
Fabien Tastet (président de l’Association des hauts fonctionnaires territoriaux (AATF))