La recherche médicale Française: un état des lieux préoccupant par le Pr Alain Fischer dans un rapport de « Terra Nova »

Alain Fischer : « La recherche médicale française est dans un état préoccupant »

Par David Larousserie et Sandrine Cabut

Publié hier à 15h00, mis à jour à 01h01 https://www.lemonde.fr/sciences/article/2023/01/17/alain-fischer-la-recherche-medicale-francaise-est-dans-un-etat-preoccupant_6158210_1650684.html

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Entretien

Le médecin, élu président de l’Académie des sciences, s’alarme des conditions de financement des travaux dans les CHU ou les instituts nationaux et déplore le court-termisme dans le choix des sujets d’étude.

Le think tank Terra Nova rend public, mercredi 18 janvier, un rapport du médecin et chercheur Alain Fischer sur la recherche médicale en France, un état des lieux préoccupant assorti de nombreuses propositions. A 73 ans, ce spécialiste en immunologie et en pédiatrie, qui a présidé le conseil d’orientation de la stratégie vaccinale pendant la crise du Covid-19, vient d’être élu président de l’Académie des sciences pour 2023-2024.

Comment qualifieriez-vous la situation de la recherche médicale française ?

Elle est dans un état préoccupant. Quels que soient les indicateurs que l’on regarde, malgré leurs défauts, ils vont dans le même sens. Sur les publications scientifiques, par exemple, notre place mondiale a reculé du sixième au neuvième rang depuis 2005. L’Italie, la Corée du Sud nous dépassent. Le déclin est plus relatif qu’absolu : ce sont les autres qui progressent plus vite alors que nous restons sur un plateau.

Pour les contrats du Conseil européen de la recherche [ERC], attribués de façon très compétitive, les constats sont douloureux aussi. En sciences de la vie, il y a quinze ans, les chercheurs français en obtenaient plus que leurs homologues allemands. Désormais, c’est l’inverse. Et l’écart se creuse.

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Même ici, à Imagine [l’institut hospitalo-universitaire consacré aux maladies génétiques qu’Alain Fischer a dirigé], qui est dans une situation privilégiée, je sens une baisse d’appétence des jeunes pour les métiers de la recherche. Ils sont moins nombreux à se lancer en thèse ou à poursuivre en postdoctorat.

Quelle serait la mesure la plus urgente ?

La priorité, c’est le financement. En 2020, nous avions tous de l’espoir avec la loi de programmation de la recherche. Mais l’effort financier est, en fait, très insuffisant. Le président de la République, Emmanuel Macron, aime bien regarder ce qui se passe en Allemagne. Je lui suggère très respectueusement de regarder ce qui s’y est fait sous les mandats de la chancelière Angela Merkel : l’effort a été progressif, important et continu. Le financement public de la recherche et développement a dépassé 1 % du produit intérieur brut (PIB) allemand, quand nous restons sous 0,8 %. Et ils sont au-delà des 3 % du PIB pour les dépenses totales, publiques et privées, quand nous sommes à 2,2 %.

Ces moyens doivent servir à améliorer l’attractivité du métier en revalorisant les salaires, en offrant un meilleur environnement de travail – équipements, locaux… Un collègue qui travaille en France mais aussi en Suisse me faisait remarquer que, rien qu’à Zurich, ils disposent de quatre cryomicroscopes [utilisés pour imager les interactions entre molécules]. C’est autant que toute la France !

Au-delà des moyens, les chercheurs se plaignent de l’énergie qu’ils doivent déployer pour les obtenir…

Effectivement, il faut améliorer la vie quotidienne des scientifiques, qui passent trop de temps à chercher de l’argent, à remplir des dossiers… Bref, à faire des tâches autres que la recherche. Je me souviens que, dans les années 1990, la moitié des moyens de mon équipe à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale [Inserm] provenait d’une dotation de l’organisme. Aujourd’hui, c’est à peine 10 % ou 20 % ; le reste, il faut aller le chercher sur des appels à projets. Cela crée de l’insécurité pour les équipes, consomme du temps et conduit à proposer des idées court-termistes, avec peu de prise de risque.

On s’est américanisés, c’est-à-dire qu’on présente un projet de recherche qui montre des résultats préliminaires qui ne le sont pas réellement et dont on est presque sûr qu’ils se confirmeront.

C’est une critique claire de l’Agence nationale de la recherche (ANR)…

Au début, en 2005, je n’étais pas favorable à cette agence de moyens, mais je reconnais qu’elle s’est améliorée, avec des procédures plus simples et des taux de succès en hausse.

Le problème est celui de l’équilibre entre les dotations et ce financement sur projet, dans lequel on est allé trop loin. Dans le rapport pour Terra Nova, je propose que, si l’ANR devait continuer à jouer un rôle prépondérant, il faudrait des taux de succès supérieurs à 25 %, une augmentation des crédits alloués et un allongement à cinq ans de la durée des contrats, avec une simplification administrative.

La nouvelle organisation de la recherche biomédicale que vous proposez ne conduit-elle pas à la disparition de cette agence ?

Pas forcément, car elle a d’autres missions. En tout cas, l’un de mes constats est qu’il n’y a pas beaucoup de stratégie autour de la recherche médicale en France. Il faudrait une institution forte, qui soit capable de le faire tout en simplifiant le système, dont l’organisation en millefeuille nuit à l’efficience. En partant de ce qui existe, on pourrait confier à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) une mission globale, couvrant l’ensemble du champ de la santé, sur le modèle de l’Institut national de la santé américain.

« L’un de mes constats est qu’il n’y a pas beaucoup de stratégie autour de la recherche médicale en France. Il faudrait une institution forte »

Cette organisation rassemblerait les moyens d’agences comme l’Agence nationale de recherches sur le sida, les hépatites virales et les maladies infectieuses émergentes, la partie recherche de l’Institut national du cancer ou l’enveloppe des programmes hospitaliers de recherche clinique [PHRC]. Certes, aujourd’hui l’Inserm n’est pas une agence de moyens, mais, sur le principe, ça ne me choquerait pas qu’elle le devienne.

A l’échelle de la recherche hospitalière, vous proposez aussi de grands changements. Pourquoi ?

On connaît la crise des hôpitaux par ailleurs, mais on ignore souvent que la recherche hospitalière aussi est en difficulté, mal financée et sans stratégie. J’impute cela au fait que beaucoup des décisions sont prises par des administrateurs sans lien avec la recherche ou l’université. Les doyens des universités sont mis de côté.

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Au contraire, rechercher l’intégration des activités de soin, d’enseignement et de recherche doit être l’objectif. En ce sens, la création des instituts hospitalo-universitaires est une avancée.

Dans l’ensemble, le résultat est que l’un des outils de la recherche hospitalière, le PHRC, fonctionne mal : 1 700 articles publiés pour 5 000 projets en vingt ans. Alors que son budget est relativement important, il n’a jamais fait l’objet, à notre connaissance, d’une évaluation.

« Le système actuel est une folie : il encourage les publications nombreuses d’intérêt modeste »

Un autre système à réformer est celui des crédits dits Merri-Migac des CHU. Cette enveloppe, qui représente 10 % du budget des établissements, est censée couvrir leur surcoût recherche et enseignement. Mais la quasi-totalité des CHU l’utilise pour combler le déficit ! En outre, ces crédits sont attribués en grande partie en fonction d’un indicateur quantitatif, appelé Sigaps, qui prend en compte les publications scientifiques sans distinguer réellement le poids d’un article selon sa qualité. C’est une folie qui encourage les publications nombreuses d’intérêt modeste. En plus, ces scores sont pris en compte pour les carrières, une aberration. Il faudrait supprimer ce système pour l’évaluation des individus. En revanche, l’utilisation d’indices, revus pour être plus justes, à des fins d’évaluations collectives ne me choque pas.

La crise du Covid-19 a mis au jour les faiblesses de la santé publique en France. Comment la renforcer ?

Nous avons de très bons spécialistes : épidémiologistes, modélisateurs, statisticiens, économistes… Mais ils ne sont pas assez nombreux, et la recherche en santé publique n’est pas satisfaisante. Cette discipline majeure est peu présente dans les facultés de médecine et dans celles de sciences humaines et sociales. Les internes en médecine la considèrent comme un dernier choix. Le système médical est toujours tourné vers la thérapeutique, pas vers la prévention. Je plaide pour une politique proactive de promotion de la santé publique dans toutes ses dimensions, dans les facultés de médecine, mais pas seulement.

Voyez-vous d’autres points noirs ?

Dans notre pays, la culture scientifique n’a pas la même place que la littérature, les arts… Ce désintérêt s’observe jusque chez les décideurs, et ce n’est pas sans conséquence. En Allemagne, ce n’est pas un hasard si Angela Merkel, qui a un doctorat de chimie, a fait ce programme pour développer la recherche scientifique.

Alain Fischer, à l’institut Imagine, à Paris, le 12 janvier 2023.
Alain Fischer, à l’institut Imagine, à Paris, le 12 janvier 2023.  SIMONE PEROLARI POUR « LE MONDE »

Un chiffre me frappe : deux tiers des ingénieurs allemands ont un doctorat, contre 15 % à 20 % en France. Chez les jeunes, il est des constats qui font peur. Certains croient encore que la Terre est plate ou réfutent la théorie de l’évolution.

Comment remédier à cette situation ?

Il y a beaucoup d’efforts à faire à tous les niveaux : de l’école, où il y a des difficultés dans l’enseignement des sciences, aux lieux où se forment les élites, en passant par les médias…

Je voudrais que, sous ma présidence, l’Académie des sciences renforce son rôle sur ce sujet important. Avec une éducation à la rationalité, les citoyens pourraient avoir une meilleure prise de conscience des enjeux scientifiques. Ce serait finalement bénéfique pour la démocratie.

Lire la tribune :   Quinze membres de l’Académie des sciences alertent : « Pour arrêter le déclin de la recherche française, il est urgent de réagir »

En outre, je souhaite que l’Académie retrouve ce pour quoi elle a été créée il y a plus de trois cent cinquante ans [en 1666] : servir de base d’expertise pour le pouvoir politique sur les questions scientifiques. Il est injuste de voir cette assemblée comme un club de gens honorables sans impact sur la société. Ses membres sont remarquables, et la société gagnerait à les écouter davantage. Je rappelle aussi que l’Académie rajeunit et se féminise, avec sept femmes sur les dix-huit derniers entrants. Ce n’est pas un repaire de vieux scientifiques !David LarousserieSandrine Cabut

Rapport

La recherche médicale en France, bilan et propositions

La recherche biomédicale est en recul en France. Moyens insuffisants, stratégie peu lisible, organisation complexe sous une administration trop lourde, perte de vocations… Quel que soit l’indicateur observé, pour la recherche scientifique en général et la recherche en santé en particulier, notre pays n’est pas au rendez-vous ; la part, par exemple, de la France dans les publications scientifiques mondiales a baissé de 34% entre 2005 et 2018. Le constat mérite attention, car les défis de la santé pour demain sont, plus que jamais avec la crise Covid, en haut des agendas politiques et sociétaux. Alain Fischer explore ici avec précision le diagnostic de ce qui dysfonctionne, pour bâtir un plan d’actions en douze propositions. 

Par  Alain FischerProfesseur émérite au Collège de France, Président de l’Académie des sciences

Publié le 18 janvier 2023

https://tnova.fr/societe/sante/recherche-medicale-en-france-bilan-et-propositions/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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