« La lutte contre le réchauffement climatique doit éviter de tomber dans le piège du technosolutionnisme »
Tribune
Théodore Tallent – Doctorant en science politique
C’est par une réduction des émissions de gaz à effet de serre et un changement de nos modes de vie plutôt que par d’hypothétiques solutions de géo-ingénierie que passera la lutte contre le dérèglement climatique, affirme Théodore Tallent, doctorant à Sciences Po, dans une tribune au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 05h00 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/01/11/la-lutte-contre-le-rechauffement-climatique-doit-eviter-de-tomber-dans-le-piege-du-technosolutionnisme_6157363_3232.html?xtor=EPR-32280629-%5Ba-la-une%5D-20230111-%5Bzone_edito_2_titre_4%5D&M_BT=53496897516380
Une start-up américaine a récemment annoncé avoir envoyé dans la stratosphère, à 20 kilomètres de la surface de la Terre, un ballon-sonde pour y libérer du dioxyde de soufre destiné à empêcher une partie du rayonnement solaire d’atteindre notre atmosphère. Ce projet, que l’on doit à une entreprise au nom éloquent, Make Sunsets (« faire des couchers de soleil »), est le dernier venu dans l’écosystème des innovations de géo-ingénierie solaire, cet ensemble de techniques pensées pour lutter contre le réchauffement de notre planète.
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En bref, au lieu de réduire les émissions de gaz à effet de serre qui contribuent activement au dérèglement climatique, ces techniques visent à empêcher une partie de la chaleur fournie par le Soleil d’atteindre la surface du globe. La recette paraît doublement miraculeuse. Multiplication des couchers de soleil : les particules libérées dans la stratosphère créeraient des nuages rouge orangé (avis aux amateurs). Impact immédiat sur la température du globe : la température moyenne pourrait être réduite d’environ 1 °C, moyennant seulement un investissement de quelques dizaines de milliards d’euros par an.
Problème, toutefois : ces solutions ne sont ni réalistes ni forcément souhaitables. D’abord, parce qu’elles se déploient dans un flou juridique qui ne présage rien de bon. Make Sunsets a ainsi pulvérisé des particules sans supervision scientifique ni engagement public sur un site au Mexique, espérant ainsi forcer la main des gouvernements en démontrant l’utilité de sa solution.
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Lorsqu’une technologie climatique est guidée par des intérêts commerciaux, sans faire l’objet ni d’une identification préalable des risques par une autorité indépendante ni d’une discussion démocratique préalable, cette situation relève d’un Far West technosolutionniste contournant Etats et citoyens pour les intérêts de quelques entreprises. Entreprises qui n’ont d’ailleurs pas grand intérêt à être honnêtes sur l’efficacité réelle de leurs solutions, et dont la pertinence à lutter contre le changement climatique pose question. La start-up souhaite, en effet, vendre des cooling permits(« permis de refroidissement ») à faible prix, pour financer sa prétendue action contre le réchauffement climatique.
Porte de sortie facile
Car il est bien question de cela : ces technologies sont-elles efficaces ? Comme le rappelle un article de la MIT Technology Review, ou l’experte du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) Valérie Masson-Delmotte dans un long fil Twitter, rien ne garantit pour l’instant que ces méthodes constituent une solution pour limiter la température du globe.
De plus, les potentiels effets négatifs de ces technologies restent inconnus, que ce soit en matière de perturbation générale de notre climat ou des flux d’air, ou encore d’impact sur les écosystèmes. Il n’est pas question ici d’une technologie qui lutterait contre les émissions de gaz à effet de serre d’origine humaine, mais qui compenserait ces émissions en réduisant la chaleur naturelle fournie par le Soleil.
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Choisir ce chemin, c’est exposer nos sociétés à une trappe climaticide. Frank Biermann, expert en gouvernance internationale à l’université d’Utrecht aux Pays-Bas, expliquait au Guardian que ces solutions risquaient de faire « dérailler » l’ensemble des politiques climatiques en donnant aux industries polluantes un moyen de se détourner de leurs responsabilités, une porte de sortie bien facile, en somme. Croire qu’il est possible de limiter la température du globe grâce à une « technosolution » sans réduire nos émissions de gaz à effet de serre est aussi illusoire que de croire qu’il est possible de lutter contre le Covid-19 sans respecter les gestes barrières, en misant exclusivement sur l’efficacité d’un vaccin.
Emprunter un tel chemin n’est pas souhaitable car il est dangereux. Le GIEC nous rappelle que la priorité est et reste la réduction des émissions, n’en déplaise au gouvernement américain, qui a récemment annoncé le lancement d’un programme de recherche sur le sujet. Si l’innovation doit être soutenue, les technologies ayant prouvé leur utilité au cours de l’histoire – par exemple avec les énergies renouvelables –, les promesses commerciales telles que celles de Make Sunsets font peser le risque de l’inaction climatique
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Pour les amateurs de couchers de soleil et plus largement l’humanité qui espère continuer à vivre sur une planète habitable, il ne nous faut pas plus de technologies permettant de continuer à accroître nos émissions de carbone – afin de préserver à tout prix le modèle de société existant –, mais moins de promesses technologiques et d’émissions. Sur les sujets climatiques comme en architecture, « less is more ». Le défi est immense et les solutions technologiques feront partie de la réponse. Cependant, il faut résister à la tentation de croire aveuglément certains entrepreneurs de rêves – ou de cauchemars.
Théodore Tallent est doctorant et enseignant en science politique au Centre d’études européennes (CEE-CNRS) de Sciences Po, spécialisé en politiques environnementales
Théodore Tallent(Doctorant en science politique)