Les allemands n’ont pas hésité à augmenter le prix des médicaments afin de pouvoir les relocaliser

Produire des médicaments en France, une difficile reconquête sanitaire

Les laboratoires pharmaceutiques estiment que les prix des médicaments sont trop bas pour pouvoir investir davantage dans des chaînes de production sur le territoire français.

Par Zeliha Chaffin

Hier à 10h44, mis à jour hier à 19h10.Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/01/09/medicaments-le-defi-de-la-relocalisation_6157139_3234.html

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Sur le site de Roussillon (Isère), l’heure est aux grandes manœuvres. « Les travaux de recherche et développement sont achevés. Nous allons entamer, cette année, la prochaine étape : la construction de l’unité de production », détaille Pierre Luzeau, président de Seqens. Avec une capacité annuelle de production de 15 000 tonnes, la future usine permettra, lors de sa mise en service, prévue à la fin de 2025, de couvrir la moitié des besoins en paracétamol de l’Europe. Tout un symbole. La fabrication de ce principe actif, un basique des armoires à pharmacies que l’on retrouve en France sous les marques Doliprane ou Efferalgan, avait déserté le pays depuis près de quinze ans, au profit, notamment, de la Chine et de l’Inde.

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Un premier pas dans le projet de « reconquête sanitaire » annoncé par Emmanuel Macron, le 16 juin 2020. En pleine épidémie de Covid-19, le président de la République avait alors promis de rapatrier sur le sol national la production de certains médicaments critiques, afin d’en garantir la disponibilité aux patients français.

Dans la foulée, des dispositifs d’aides devaient être mis en place pour soutenir financièrement les efforts des industriels. Dont acte, avec le plan France Relance et l’appel à manifestation d’intérêt baptisé « Capacity Building ». « Le coût du projet sur le paracétamol est d’environ 100 millions d’euros, dont près d’un tiers est financé par l’Etat. Sans cette subvention, nous ne l’aurions jamais fait », confesse M. Luzeau.

Si le mouvement est enclenché, il reste toutefois, deux ans et demi après, encore timide. Sur les 106 projets labellisés France Relance et destinés à « renforcer la chaîne de valeur de médicaments », seuls 18 concernent réellement une relocalisation de la production de principes actifs sur le territoire national. Au total, cela représente « au moins 35 principes actifs », précise Bercy.

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Parmi eux figure celui du spécialiste de la chimie fine, Axyntis, qui prévoit, entre autres, de produire de l’adrénaline et de la noradrénaline, deux molécules cruciales en réanimation, qui ont frisé la pénurie, au printemps 2020. Le laboratoire Pierre Fabre travaille sur le Mektovi, un anticancéreux qu’il commercialise. « Nous produirons bientôt son principe actif, le binimetinib, en interne sur notre site de Gaillac [Tarn] », explique Marc Urbain, directeur industries du groupe. Le francilien Diverchim sécurisera, de son côté, la fabrication de plusieurs curares et anesthésiques.

« Cela demande du temps »

« Le mouvement est en cours, mais cela demande du temps. Entre la recherche et le développement sur les procédés de synthèse du principe actif, la mise en place de l’outil industriel et les contrôles qualité, il faut compter, en moyenne, entre trois et quatre ans avant de pouvoir commercialiser un produit », observe Vincent Touraille, président du Syndicat de l’industrie chimique organique de synthèse et de la biochimie (Sicos).

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La reconquête sanitaire est d’autant plus longue à effectuer qu’elle nécessite d’identifier en amont les molécules indispensables à rapatrier, tant sur le plan thérapeutique qu’industriel. Avec plus de 5 500 principes actifs sur le marché, la tâche est ardue. Certes, la France dispose, depuis 2016, d’un fichier référençant des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, mais « cette liste est particulièrement longue et ne paraît pas précisément adaptée à des prises de décision relatives à des produits critiques », souligne un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), publié en décembre 2021.

Pour sélectionner les projets de relocalisation, le gouvernement a donc, dans l’urgence, privilégié ceux se concentrant sur les principes actifs en tension pendant la pandémie. En parallèle, un travail pour établir une liste de produits essentiels a été lancé. Une première version de cette liste, sur laquelle Bercy ne donne aucun détail, hormis qu’elle suit « les préconisations du rapport de l’IGAS », vient tout juste d’être réalisée.

Equation économique fragile

Encore faut-il que les industriels pharmaceutiques soient prêts à investir sur des chaînes de production en France. Si les nouvelles techniques permettent aux fabricants de concevoir localement des médicaments à des coûts parfois presque aussi compétitifs qu’en Chine, l’équation économique reste fragile. Le dernier industriel tricolore de poches de perfusion, Carelide, en a fait les frais. Incapable de s’aligner sur les tarifs de ses rivaux étrangers, le nordiste a vu ses parts de marché fondre en France. En faillite, il cherche désormais un repreneur.

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« Nous nous sommes réjouis des plans de soutien lancés par le gouvernement, qui permettent, en amont, d’allouer des financements pour développer des lignes de production. Mais, pour que cela fonctionne, il faut aussi traiter l’aval », souligne Didier Véron, président du G5 Santé, qui regroupe les grands laboratoires tricolores.

Dans la ligne de mire des industriels : le prix des médicaments en France. « Trop bas, regrette Marie-Hélène Dick, présidente du laboratoire Panpharma, l’unique fabricant tricolore d’antibiotiques injectables pour les hôpitaux. On se bat pour quelques centimes. Avec des rentabilités aussi faibles, comment voulez-vous que l’on ait les moyens d’investir ? »Les vieux médicaments, dont beaucoup sont pourtant essentiels, ont souvent des prix très faibles en comparaison avec les produits plus innovants.

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« Besoin d’avoir de la stabilité et une visibilité à long terme »

L’inflation et la crise énergétique, qui ont fait grimper les coûts de production, n’ont rien arrangé. « Dans le même temps, on nous impose une loi de financement de la Sécurité sociale, qui prévoit 800 millions d’euros de baisses de prix sur les médicaments, et un mécanisme de régulation de la croissance, qui pourrait ponctionner 2,4 milliards d’euros sur le chiffre d’affaires des industriels », déplore Didier Véron.

« On est passé, avec la dernière loi de financement de la Sécurité sociale, des promesses à la déception » – Olivier Nataf, président d’AstraZeneca France

De quoi susciter la colère des laboratoires pharmaceutiques. « Pour investir, les industriels ont besoin d’avoir de la stabilité et une visibilité à long terme », analyse Guillaume Bouchara, président du cabinet de conseil en santé Nextep. Des conditions qui, selon Corinne Blachier-Poisson, directrice générale d’Amgen France et présidente d’Agipharm, l’association des laboratoires pharmaceutiques américains en France, ne sont pas réunies à l’heure actuelle, malgré les efforts réalisés ces dernières années.

Le gouvernement a notamment baissé les impôts de production et mis en place un accès précoce pour accélérer la mise sur le marché des médicaments innovants. Sans compter le dispositif du crédit d’impôt recherche, particulièrement attrayant. « Nous avions vu des signaux positifs, ce qui nous avait conduits à faire des annonces lors du sommet Choose France. Mais on est passé, avec la dernière loi de financement de la Sécurité sociale, des promesses à la déception. Comment un pays qui combine à la fois une fiscalité aussi lourde et des prix aussi bas peut-il espérer être attrayant ? », s’indigne Olivier Nataf, président d’AstraZeneca France.

La reconquête sanitaire n’est pas encore totalement gagnée. « Si l’on ne remédie pas à ces problèmes, on ne dira bientôt plus Choose France, mais Lose France », ironise un patron de laboratoire.

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Zeliha Chaffin

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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