Macron et François Braun peuvent-ils vraiment sortir notre système de santé de la crise sans s’attaquer à la liberté d’installation et à la non obligation de garde ?

ENTRETIEN EXCLUSIF. Les « 12 Travaux » de François Braun, ministre de la Santé, pour « sortir d’une crise sans fin »

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  • Le ministre de la Santé, François Braun se déplace dans le Gers ce lundi. Le ministre de la Santé, François Braun se déplace dans le Gers ce lundi. AFP – JULIEN DE ROSA

Santé,  Société,  France – Monde

Publié le 09/01/2023 à 07:01 , mis à jour à 09:10

Le ministre de la Santé est attendu ce lundi dans le Gers, au centre hospitalier d’Auch dont la reconstruction a été annoncée. François Braun détaille, pour La Dépêche du Midi, les annonces récentes d’Emmanuel Macron pour la refonte du système de santé français.

Le système de santé français est actuellement en crise. Comment allez-vous travailler à sa réorganisation ?

Le diagnostic a été posé, et il est connu depuis 2018. Le président de la République a eu le courage de le reconnaître : ces quatre dernières années, nous n’avons sans doute pas toujours emprunté les bons sentiers pour aboutir à la refondation nécessaire du système de santé. Le président de la République a présenté une feuille de route ambitieuse dont il m’a confié, avec Agnès Firmin Le Bodo, la charge de son déploiement. L’objectif à terme, c’est une réforme du système de santé.

Quel est l’objectif de cette réforme ?

L’essentiel dans ce discours de refondation, c’est la vue d’ensemble du système de santé, avec des éléments clairs reposant sur des principes de simplification, de collaboration entre la médecine de ville et d’hôpital, entre professionnels de santé, et avec l’implication de nos concitoyens et des élus dans cette réforme.

N’y a-t-il pas aujourd’hui l’impression qu’au moindre sursaut épidémique, le système de santé français se retrouve débordé ?

Notre système de santé est construit depuis trop longtemps à partir d’une logique d’offre de soins et non de réponse aux besoins de santé des Français. Or, on observe depuis plusieurs années que l’offre a diminué. En parallèle, les besoins eux ont augmenté, avec une population vieillissante, davantage de maladies chroniques… 

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Ma conviction, c’est que la reconstruction de notre système de santé doit désormais reposer sur une réponse aux besoins des Français, et non plus simplement sur la base de l’organisation de l’offre. Si l’on s’adapte à ces besoins, alors le système est plus agile et efficace face aux crises, c’est un vrai changement de paradigme. C’est ce qu’il s’est par exemple passé pendant la première vague : notre système s’est remarquablement adapté. Ce que nous a demandé le président de la République, c’est de transformer en profondeur et sur le long terme notre système, pour sortir de ce jour de crise sans fin.

Le président de la République affirmait ce vendredi qu’il allait falloir attendre dix ans avant de pouvoir observer les premiers effets de ces mesures. L’exécutif est-il aujourd’hui résigné ?

C’est un discours de vérité qu’a tenu le président de la République ce vendredi, en reconnaissant que les mesures qu’il a su prendre pour mettre fin au numerus clausus que nos prédécesseurs avaient maintenu, n’auraient pas d’efficacité avant cinq à huit ans, le temps de la formation d’un médecin. 

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Toutefois, en attendant, nous avons aujourd’hui d’autres solutions que nous allons mettre en place rapidement: nous allons faire gagner du temps de soins aux soignants. Nous ne pouvons pas augmenter dans l’immédiat le nombre de médecins, mais nous allons augmenter leur disponibilité pour leurs patients, par exemple grâce au déploiement d’assistants auprès des médecins de ville ou au sein des services hospitaliers, mais aussi grâce aux outils numériques qui sont de véritables gisements en la matière. Ce qui compte in fine, c’est le temps que doit passer un médecin à soigner. On considère aujourd’hui qu’un médecin passe environ 20% de son temps à faire de l’administratif, c’est trop. On a des mesures concrètes qui vont pouvoir arriver vite. 

Les médecins libéraux sont actuellement dans la rue et souhaitent doubler les tarifs des consultations. Pourquoi ce n’est pas possible selon vous ?

Je reconnais l’investissement de nombre d’entre eux qui ne comptent pas leurs heures et leurs week-ends, au service de leurs patients. Mais soyons sérieux. Qui peut imaginer actuellement, dans notre pays – avec toutes les difficultés que rencontrent les Français, avec le coût de l’énergie et l’inflation – malgré les aides décidées par la Première ministre – que les médecins qui gagnent en moyenne 90 000 euros par an aujourd’hui, vont en gagner 180 000, sans aucune contrepartie ?

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Heureusement, la plupart des médecins ne sont pas alignés avec cette approche uniquement financière et s’engagent avec nous pour transformer notre système de santé. Cela fait des mois que je discute avec eux, je suis prêt à les accompagner, dans le cadre d’un nouveau contrat entre la Nation et ses médecins, fait d’engagements réciproques. Comme l’a rappelé le président de la République, cela doit être du donnant-donnant.

La France manque cruellement de médecins : selon vous, les métiers du secteur n’intéressent-ils plus ?

Je ne pense pas qu’il y ait un désintérêt. Ce sont des métiers qui sont passionnants, où l’on est au service de l’autre et qui demandent un investissement énorme. Toutefois, il n’est pas acceptable que les soignants souffrent : nous avons un système qui est trop rigide. Il y a une pénibilité qui doit être prise en compte, avec une meilleure reconnaissance. Les mesures d’urgence que nous avions mises en place cet été – la revalorisation des indemnités de nuit par exemple – vont être pérennisées.

On sait que 23,5 % des Français rencontrent des problèmes d’accès aux soins. Quelles sont vos solutions pour améliorer les conditions d’accès aux soins ?

Ma priorité, c’est d’aller chercher tous ceux qui sont aujourd’hui éloignés du soin. Pour aller les chercher, on a des solutions : des médecins peuvent s’engager par exemple à faire des demi-journées de consultations dans des territoires où l’on manque de médecins. Nous pouvons aussi, avec l’engagement des élus et acteurs locaux, mettre en place des moyens de transport pour amener les patients chez les médecins par exemple.

Le Département du Gers et la Région Occitanie proposent aujourd’hui de salarier des médecins. Est-ce aujourd’hui aux collectivités territoriales de mettre en place ce type d’initiative ?

L’engagement des collectivités locales pour la santé des Français et pour soutenir nos professionnels de santé est essentiel. Mais il faudra faut peut être que ce soit l’État qui reprenne la main sur cette question, pour éviter les concurrences entre collectivités. À la demande du président de la République et de la Première ministre, nous allons ouvrir avec les élus une nouvelle phase de dialogue et d’actions en matière de santé.

La France rencontre actuellement des difficultés d’approvisionnement pour certains médicaments : quelles sont les perspectives pour les prochains mois ? 

Je veux être transparent, il y a une tension sur certains médicaments et dans leurs stocks. Ce sont les produits utilisés notamment pendant l’hiver qui sont en forte tension, parce qu’il y a une plus forte demande dans le contexte de triple épidémie que nous connaissons, et plus de malades. J’ai pris toute une batterie de mesures avec l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), pour y palier. Nous avons demandé aux industriels de faire tourner à plein régime leurs usines. 

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Nous pouvons escompter un retour à la normale d’ici la fin de l’hiver. Il ne faudra pas s’arrêter là, et je souhaite, avec mon collègue Roland Lescure, engager très rapidement des travaux pour renforcer encore l’anticipation et la gestion de ces risques, en cohérence avec les efforts que nous engageons par ailleurs pour renforcer notre souveraineté industrielle. 

L’ancien Premier ministre, Jean Castex avait officialisé le projet de reconstruction de l’hôpital d’Auch, où en est le dossier ?

L’hôpital d’Auch est un projet structurant du plan d’investissement du Ségur de la Santé. Les engagements pris par l’État – 142 millions d’euros avec le soutien de la région Occitanie – seront respectés. Je réserve aux élus locaux et aux professionnels ma réponse à cette question, mais il s’agit là de construire une réponse de proximité aux besoins de santé des Gersois. Il y a une véritable demande. Ce projet permettra d’apporter une solution adaptée, avec des équipements plus modernes et de meilleures conditions de travail pour les soignants.

La situation sanitaire mondiale, avec de fortes poussées épidémiques en Chine et aux États-Unis, laisse-t-elle craindre un rebond épidémique en France ?

Il faut rester prudent. Ce qui est sûr, c’est que la situation en Chine est préoccupante, avec une explosion des cas de Covid-19. C’est d’ailleurs pour cela que la Première ministre a immédiatement pris des mesures pour renforcer les contrôles sanitaires des voyages entre la Chine et la France. Nous avons été l’un des premiers pays européens à réagir. Grâce à cette décision du Gouvernement, les passagers en provenance de Chine font dorénavant l’objet de tests à leur arrivée en France. Entre le 1er et le 5 janvier, sur 7 vols, un peu plus de 20 % des tests réalisés étaient positifs. L’important, c’est d’identifier ces personnes positives pour détecter quels variants circulent en Chine, car c’est là le risque principal. Ces personnes positives sont toutes invitées à s’isoler.

La grève des laboratoires d’analyse peut-elle porter préjudice à la stratégie de traçage qui a été décidée par le gouvernement, face à un éventuel variant en Chine ?

Je ne laisserai pas prendre en otage la santé des Français. C’est inadmissible. Plus de 60 % des laboratoires en France appartiennent je le rappelle à de grands groupes financiers ou des fonds d’investissement, qui réalisent des bénéfices colossaux avec l’argent du contribuable. Je reconnais pleinement l’engagement des laboratoires au quotidien mais, avec 3 milliards d’euros de bénéfices nets en 2021, il est raisonnable de leur demander de participer à l’effort de la Nation pour préserver nos politiques de santé.

Recueilli par Robin Serradeil

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Commentaire Dr Jean Scheffer:

On est loin du compte: 10 000 assistants médicaux pour 100 000 généralistes cela ne fait que 1 pour 10 médecins, et de plus une partie est destinée aux hôpitaux Un baril de poudre: la remise en cause des 35h à l’hôpital est un détonateur, les hospitaliers ne sont pas prêts à revenir sur les RTT. Ce n’est pas de l’argent qu’ils veulent, ce sont des conditions de travail différentes, du temps de soin… Un déni de la réalité: « chaque citoyen, en quelque sorte, pourra avoir accès, dans son bassin de vie, à une offre de soins. Alors, appelons ça un réseau territorial. » 12 millions de Français sont dans un désert médical, loin d’un médecin traitant et 30% vont partir d’ici 2030. Ce que propose le ministre c’est de les déplacer vers un médecin ! En réalité le gouvernement n’ose pas s’attaquer au lobby de la médecine libérale. Il n’a pas le courage de réguler les installations et de revenir à l’obligation de garde. Par quel miracle le Président va trouver un médecin traitant aux 6 millions de Français qui en sont dépourvus dont 600 000 patients chroniques, même avec l’aide d’une équipe de paramédicaux ? Une démocratie interne à l’hôpital insignifiante: Ce n’est pas un simple binôme administratif-médecin à la tête de l’hôpital qui peut créer un partage de la gestion et une relance d’attractivité. D’ailleurs dans les faits il existe déjà. Il faut redonner droit à la parole à l’ensemble des soignants et des médecins

On a l’impression d’un catalogue de mesures éparses et pas du tout d’une vision globale et d’une capacité à refonder notre système de santé. 

Il y a des manques criants: la santé environnementale, la prévention, les multiples déserts médicaux. On ne parle que des déserts en généralistes, mais il y a tout le reste: les déserts hospitaliers (40% de postes vacants dans nos Hôpitaux généraux et psychiatriques, avec poursuite des départs), les CMP, la PMI, la médecine scolaire et universitaire, les crèches, la médecine du travail, la santé publique, la médecine pénitentiaire, la recherche médicale…La seule solution avec le « Clinicat Assistanat pour tous », obligatoire pour tous en fin d’internat n ‘est bien entendu pas évoquée (proposé par l’Académie de médecine pour 1 an, et par l’A CCDM (Association de Citoyens Contre les Déserts Médicaux); la durée devrait être de 2 ou 3 ans.

Un des obstacles majeurs de l’accès aux soins, ce sont les dépassements d’honoraires, pas un mot à ce sujet. Leur multiplication se poursuit même si la somme globale régresse légèrement. On aurait pu les diminuer progressivement au fur et à mesure d’une augmentation des actes les plus dévalorisés. Et à contrario diminuer la valeur des actes des spécialistes les mieux rémunérés (Ophtalmologues, radiologues, isotopistes, radiothérapeutes, Anesthésistes-Réanimateurs avec des revenus annuels > 200 000€)

Pas un mot sur les centres de santé publics qui pourraient être un des moyens pour diminuer les déserts médicaux. Ces derniers n’ont pas l’air de plaire à notre ministre qui ne voit pas d’un bon oeil l’initiative de la Région d’Occitanie en matière d’aide à des médecins salariés, puisqu’il parle de reprendre la main au niveau du gouvernement.

C’est un échec assuré de ce qui voulait être une réforme de notre système de santé.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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