Un cri qui résonne sur l’ensemble du continent européen, celui des soignants

Crise de l’hôpital et du système de santé : en Europe, la France est loin d’être seule à souffrir

Le système de santé français et ses soignants sont à bout. Un cri qui résonne sur l’ensemble du continent européen.

Par Lucie Oriol

https://www.huffingtonpost.fr/international/article/crise-de-l-hopital-et-du-systeme-de-sante-en-europe-la-france-est-loin-d-etre-seule-a-souffrir_212284.html

Crise de l’hôpital et du système de santé : en Europe, la France est loin d’être seule à souffrir (Photo d’illustration prise à l’hôpital du Coudray, près de Chartres, le 1er décembre 2022)

SANTÉ – Après l’Europe des 27, l’Europe des 39,5 °C. Trois ans après le début de la crise du Covid, les caducées font grise mine et pas seulement dans les frontières hexagonales. Pénurie de médecins, filières de moins en moins attractives, urgences saturées, régions sous dotées, mais aussi triple épidémie. Si en France, où une nouvelle manifestation de médecins généralistes a lieu ce jeudi 5 janvier, le diagnostic est brandi avec d’autant plus de vigueur cet hiver, les symptômes se propagent sur la dorsale européenne. Et même au-delà à en croire une ex-ministre.

« Ce que nous vivons dans le système hospitalier en France, on le voit dans la grande majorité du monde. Le monde entier est un désert médical », disait même sur le plateau de C ce soir, ce mardi 4 janvier, l’ancienne ministre de la Santé, Agnès Buzyn.

« Ce que nous vivons dans le système hospitalier en France, on le voit dans la grande majorité du monde. Le monde entier est un désert médical »

@agnesbuzyn ancienne ministre de la Santé

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Sur l’ensemble de la région européenne, c’est peut-être la situation britannique qui fait le plus écho à ce qu’il se passe en France. Alors que le NHS souffre de plus de dix ans de sévère austérité puis de la pandémie, qui l’a laissé exsangue, le Royal College of Emergency Medicine (les urgentistes) estime qu’entre 300 et 500 patients meurent chaque semaine en raison des carences dans les soins d’urgence. Si de tels chiffres ne sont pas avancés en France, plusieurs soignants des urgences de Thionville, par exemple, ont fait état d’un patient de 90 ans resté « plus de 90 heures » sur un brancard, et qui n’a « été changé qu’une seule fois » au cours de cette période.

« À bout de souffle », « saturation », « situation critique », « sur le dos des soignants », autant d’expression qui rythment l’actualité des services de santé français comme britanniques. Outre-Manche, le ras-le-bol est tel que pour la première fois en plus de 100 ans, les infirmières britanniques ont fait grève.

D’un côté comme de l’autre, c’est structurellement le manque de moyens depuis de longues années qui est mis à l’indexe. « Les 19 milliards d’euros attribués à cette occasion, [ndlr : à l’occasion du Ségur de la santé] sont prévus sur dix ans, alors que, depuis quinze ans, l’hôpital public doit subir plusieurs milliards d’économies chaque année », dénonçait un collectif de plus de 5 000 soignants dans une tribune du Monde fin décembre. Les syndicats britanniques attendent eux toujours un Ségur et déplorent « une réduction de salaire de 20 % au cours des dix dernières années », marquées par d’importantes cures d’austérité. Le tout désormais dans un contexte d’inflation.

À chaque pays suffit son chiffre

Le nombre annuel de médecins diplomé pour 100.000 pour chaque pays

Pour l’instant, le gouvernement Sunak n’a pas prévu de réagir au-delà de quelques mots de réconfort et pourtant… Le Royaume-Uni faisait partie en 2020 des trois pays les plus sollicités en matière de destination pour les médecins étrangers. Le Brexitpourrait-il changer la donne ?Il ne vaudrait mieux pas : outre-Manche, le nombre de médecins diplômés pour 100 000 personnes est inférieur à la moyenne, comme vous pouvez le voir dans le graphique ci-dessous issu d’un rapport de l’OMS Europe dévoilé cet automne.

Le graphique montre d’ailleurs que la situation n’est pas vraiment enviable en Allemagne et en Espagne. En novembre dernier, des manifestations à Madrid ont rassemblé des centaines de milliers de soignants pour demander de meilleures conditions de travail mais aussi plus de personnels dans les centres de santé. Les temps d’attente pour y voir un généraliste se comptent en semaines et ces derniers gagnent en moyenne moins de 50 000 euros par an. De quoi générer un exode à l’étranger ou des départs à la retraite anticipés.

Même Outre-Rhin, où la compétence de la santé y est aussi décentralisée et où le privé joue une part importante, c’est un petit hôpital qui ferme tous les mois, relayait le 18 décembre la Deutsche Welle. À la clef, des distances plus longues à parcourir en cas d’urgence, et des hôpitaux de grandes agglomérations surchargés. Alors que pourtant, selon la DKG (la fédération regroupant tous les hôpitaux allemands), ce sont plusieurs dizaines de milliers de postes qui demeurent non pourvus après des années de faible recrutement et de démissions en masse.

En mars dernier, les Allemands ont fait face, eux aussi, à une violente crise des urgences pédiatriques à cause d’une épidémie infantile de type bronchiolite. Résultat : des brancards et des parents qui dorment dans les couloirs. Le président de l’Association allemande de protection de l’enfance avait déploré une situation « dramatique » issue de décennies de négligences.

Des colères qui vont mal vieillir

Si Berlin a lancé une réforme de son système, l’Allemagne va surtout devoir faire face, comme l’Italie, à des médecins de plus en plus vieux. C’est d’ailleurs le principal danger qui guette les systèmes de soins européens, ainsi que l’a mentionné Agnès Buzyn, comme l’OMS dans son rapport : le vieillissement des populations conjugué à celui des professions de santé est une véritable « bombe à retardement ».

« Le vieillissement des personnels du secteur de la santé et des soins était un problème grave avant la pandémie de COVID-19, mais il est encore plus préoccupant aujourd’hui, car l’épuisement professionnel et les facteurs démographiques contribuent à une diminution constante des effectifs », note le rapport qui publie à ce titre un graphique tout aussi parlant.

OCDE

La proportion de médecins âgés de 55 ans et plus (2020 et années suivantes)

C’est pour l’Italie que la question de l’âge des médecins semble se poser avec particulièrement d’inquiétude. Sur les plus de 40 000 médecins généralistes italiens en poste au 1er janvier 2021, 30 % seront à la retraite fin 2024. « C’est le résultat d’une mauvaise programmation que nous dénonçons depuis 15 ans (…) Le pays vieillit et le nombre de personnes atteintes de multiples pathologies chroniques augmente », a déclaré Filippo Anelli, président de la Fédération nationale des ordres de chirurgiens-dentistes.

La botte souffre par ailleurs d’une grande disparité en matière d’offre de soins entre le Nord et le Sud, alors que les salaires peu élevés poussent de nombreux soignants à aller travailler à l’étranger ou vers le secteur privé. Une importante manifestation a eu lieu le 15 décembre dernier à Rome pour dénoncer les longues heures de travail, le manque de personnel, la faible reconnaissance sociale et économique, mais aussi les agressions et accidents du travail. En Grèce, en Suède, ou même encore en Belgique, la grogne et les inquiétudes montent également, pointaient cet été nos confrères du Monde.

Face tous ces symptômes, Madrid, Berlin, ou Paris appliquent des remèdes souvent basés sur le même type de molécule : augmentation du numerus clausus, réforme, mise en place de centres de santé… Reste à savoir si cela suffira à faire retomber la fièvre européenne des soignants.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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