Ukraine : cette gauche qui n’a rien appris
27 novembre 2022 | Par Joseph Confavreux et Fabien Escalona
Une partie de la gauche radicale aborde la guerre en Ukraine avec des grilles de lecture vieillottes. Celles-ci négligent excessivement la nature des régimes en compétition sur la scène internationale.
Depuis la prise de Kherson par l’armée ukrainienne, ses soutiens occidentaux sont agités par un début de débat interne à propos du moment où il sera nécessaire – ou pas – de tempérer les ambitions de reconquête du pays agressé. Encore minoritaires, des voix s’élèvent pour inciter dès que possible l’Ukraine à rejoindre la table des négociations avec son agresseur, la Russie de Vladimir Poutine, afin de mettre un terme à une guerre humainement et économiquement destructrice, grosse d’un risque d’escalade nucléaire.
Au sein de la gauche alternative, des responsables politiques et des figures intellectuelles sont allées dans ce sens, poursuivant d’une manière différente la controverse qui a agité ce camp à propos des livraisons d’armes à Kyiv. C’est le cas aux États-Unis, de la part de parlementaires progressistes du Parti démocrate, qui se sont exprimé·es prudemment, avant de faire marche arrière, tancé·es pour cela par une fraction de la gauche radicale locale.
En France, le député insoumis François Ruffin a lui aussi marché sur des œufs dans un récent billet de blog sur Mediapart, où il s’interroge sur « nos buts de guerre » et appelle « à tout faire pour que “la fenêtre d’opportunité pour la négociation” soit ouverte ». Son collègue de groupe Jérôme Legavre, tel un éléphant dans un magasin de porcelaine, a choisi un mode d’expression beaucoup plus fruste, sur le fond comme sur la forme, à l’occasion des commémorations du 11-Novembre, en fustigeant« l’État français, soldat de l’Otan,[qui] livre des armes [et] alimente l’escalade guerrière en Ukraine ».
Pancarte avec le slogan Arretons la guerre en Ukraine.Universite d ete du NPA. © Martin Noda / Hans Lucas via AFP
On ne sait pas si son « À bas la guerre ! »rageusement tweeté, aura plu à Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique. Celui-ci vient en effet d’y signer un article *dans lequel il déplore le silence d’une gauche insoumise et communiste « avant tout soucieuse de laisser passer l’orage », décrite comme intimidée par la « gauche alignée », socialiste et écologiste, qui épouserait aveuglément les buts de guerre américains et ukrainiens (à l’Assemblée, le PS a plaidé pour que l’Ukraine recouvre ses frontières internationalement reconnues, ce qui inclut le Donbass et la Crimée).
Le patron du mensuel altermondialiste critique certes vertement « une gauche parfois qualifiée de “campiste”, puissante en Amérique latine et dans le monde arabe, [qui] se proclame anti-impérialiste et relaie, comme au temps de l’Union soviétique, la plupart des thèses de Moscou ». Soucieux de montrer son absence de complaisance envers Vladimir Poutine, il souligne à quel point celui-ci a transgressé le droit international et le droit des peuples de manière insoutenable. Toutefois, ces concessions sont loin d’être centrales dans l’analyse faite de la situation de l’Ukraine et du type de solidarité qu’elle requiert.
Il est symptomatique que les différents éditoriaux du Monde diplomatique, depuis l’invasion de février, aient mis en causel’efficacité des sanctions, sans dire explicitement qu’il ne fallait pas en prendre (mais au profit de quelles autres réponses contre les transgressions de Poutine ?) ; ou aient regretté la surenchère des livraisons d’armes, sans dire s’il fallait en livrer moins ou pas du tout (mais avec quelles conséquences, maintenant qu’il est établi que ce support matériel a rendu possible une résistance que le déséquilibre initial des forces laissait passer pour improbable ?).
Il est également symptomatique que jamais Pierre Rimbert, autre plume du journal, ne soit revenu sur son éditorial de mars dernier ayant endossé des arguments typiques de la rhétorique poutiniste sur la présence nazie en Ukraine, au mépris de l’analyse nuancée proposée par la sociologue Anna Colin Lebedev, dans plusieurs interviews et son dernier livre, Jamais frères ? (Seuil, 2022). Plutôt qu’à une introspection sur sa cécité à l’égard de la guerre d’agression qui se tramait, les efforts de Pierre Rimbert ont été consacrés à la dénonciation d’un « voluptueux bourrage de crâne » des opinions occidentales, par des élites politico-médiatiques va-t’en-guerre.
Une pensée géopolitique plongée dans le formol
L’essentiel, c’est la paix – et pour y parvenir, quoi de mieux que de décréter que « la Russie a déjà perdu son pari », comme le fait Serge Halimi dans son texte de novembre, ou que la Russie « est déjà punie, s’est déjà punie », comme le fait François Ruffin dans son billet de blog ?
Les deux hommes donnent d’ailleurs chacun quitus à Emmanuel Macron d’avoir sagement voulu éviter « l’humiliation de la Russie », alors même que le Kremlin demeure une boîte noire qui ne permet guère de savoir quel type d’humiliation, de défaite ou de victoire anéantirait, calmerait ou exciterait les actions et tentations bellicistes de son chef.
Il ne s’agit pas ici de prendre gratuitement le contrepied de ces affirmations, par légèreté ou atlantisme échevelé. Les questions de paix ou de guerre, surtout lorsque l’annihilation de l’humanité est potentiellement en jeu, requièrent prudence et distance critique. On conviendra ainsi volontiers que les objectifs du président ukrainien, Volodymyr Zelensky, ne sont pas l’alpha et l’oméga de la « bonne » position à avoir.
On peut même penser, comme le développait récemment Emma Ashford dans Foreign Affairs, que s’il y a une tension entre l’intégrité territoriale stricte de l’Ukraine et la sécurité durable du pays et de ses ressortissant·es, alors le second objectif est sans doute à privilégier. Mais cela est très différent de vouloir se précipiter absolument à la table des négociations, pour d’autres raisons que le sort humanitaire des populations sur place.
À lire certaines proses venues de la gauche, en effet, cette guerre serait la conséquence de chocs entre puissances impérialistes presque aussi détestables les unes que les autres, qui ne nous concerne que par ses effets collatéraux dommageables (l’inflation, le risque d’engrenage militaire), et à laquelle il faudrait prestement mettre un terme, afin de se préoccuper de causes « vraiment » importantes comme la transformation écologique et égalitaire de nos sociétés.
Or cette vision des choses est erronée. Derrière ce sous-texte permanent, repérable en dépit des contorsions rhétoriques, transpire selon nous la difficulté d’une partie de la gauche alternative à penser le basculement géopolitique contemporain autrement qu’avec une grille de lecture obsolète.
On finit par se demander s’il s’agit prioritairement d’être contre la guerre en tant que telle, ou contre une guerre dont le prolongement renforce la main des États-Unis.
À cet égard, on ne peut qu’être frappé par les multiples références à la Première Guerre mondiale dans le texte de Serge Halimi, qui dresse une analogie entre la situation actuelle et l’insouciance qui prévalait en France avant l’éclatement du conflit en 1914.
Le fait de parler d’« union sacrée »,à propos des « partisans d’une victoire totale de l’Ukraine », s’inscrit dans la même veine. De même que sa déploration selon laquelle « de Jean Jaurès à Aristide Briand, de Lénine à Clara Zetkin, lorsqu’une guerre éclatait en Europe et menaçait de l’ensevelir, tribuns de gauche et manifestants pacifistes donnaient de la voix. Rien de tel dans le cas de l’Ukraine. Alors que le conflit s’envenime et que les médias s’enflamment, la gauche européenne est aphone. »
Le rapprochement est curieux. Le premier conflit mondial a été le fruit évitable d’un engrenage complexe de diplomatie secrète, de rivalités impérialistes et d’alliances composites mêlant des régimes démocratisés et des empires autoritaires. Le parti de la paix de l’époque, finalement impuissant, avait alors caressé l’espoir de grève générale des peuples pour empêcher un massacre mutuel.
En comparaison, l’invasion de l’Ukraine présente un tableau plus limpide : un pays agresseur a envahi un autre qui ne le menaçait point, au mépris des frontières établies et du droit international. Une limpidité difficile à troubler, même en rappelant ad nauseam la promesse trahie de non-élargissement de l’Otan, qui aurait excité la fureur de Moscou (promesse jamais formulée officiellement, faite à une entité politique disparue – l’URSS –, tandis que l’Ukraine n’avait en réalité pas de perspective rapide d’adhésion, laquelle aurait de toute façon relevé de son droit souverain). À lire aussiOTAN-Russie : les origines de l’impasseLe conflit russo-ukrainien divise la gauche anti-guerre
Mais plus que la référence à 1914, c’est un cadre intellectuel typique de la guerre froide qui domine le texte de Serge Halimi. S’il tance Vladimir Poutine, ce n’est pas seulement à cause de ses crimes, mais aussi parce que ses erreurs stratégiques servent le camp atlantiste, celui des États-Unis et de leurs alliés. Et ça, ça ne passe pas. À force de répétition, on finit par se demander s’il s’agit prioritairement d’être contre la guerre en tant que telle, ou contre une guerre dont le prolongement renforce la main des États-Unis.
Le directeur du Monde diplomatique prévient : « Une victoire militaire de l’Ukraine, obtenue grâce à l’aide massive des pays occidentaux, mettrait un terme à l’agression russe et rétablirait la souveraineté, au moins formelle, de Kiev sur l’ensemble de son territoire. Mais, à supposer qu’une telle issue ne conduise pas Moscou à prendre des risques insensés, y compris nucléaires, pour la contrecarrer, elle ne se résumerait pas à une victoire du peuple ukrainien. Elle renforcerait aussi la position des États-Unis dans le monde, ébranlée après les débâcles irakienne et afghane, et consoliderait l’hégémonie américaine dans une Union européenne ayant définitivement renoncé à toute ambition d’autonomie stratégique. »
Le même réflexe se retrouve chez Susan Watkins, éditorialiste star de la New Left Review (publication phare de la gauche radicale intellectuelle au Royaume-Uni). Dans un texte paru cet été, elle juge que s’opposent avant tout, en Ukraine, deux stratégies de grandes puissances. « Le caractère du conflit de l’administration Biden avec la Russie est sans ambiguïté impérialiste, affirme-t-elle, dans le sens où il vise un changement de régime et l’affirmation de l’hégémonie américaine sur le continent eurasien. » Les Européens, dépeints en ravis de la crèche, seraient en fait « traînés par les bras vers le prochain conflit mondial en faveur de la primauté états-unienne ».
On se souvient d’ailleurs que 14 jours avant l’invasion russe, Jean-Luc Mélenchon estimait que c’était l’Otan qui était dans une posture agressive. « Les États-Unis d’Amérique ont décidé d’annexer dans l’Otan l’Ukraine, et la Russie se sent humiliée, menacée, agressée », avait-il déclaré, ajoutant : « Nous, Français, n’avons aucun intérêt à [une telle intégration], ça nous est complètement égal. »
Trois ans auparavant, en 2019, une autre figure de La France insoumise, le député Bastien Lachaud, publiait un ouvrage intitulé Faut-il faire la guerre à la Russie ? (Le Cerf). Il y rejetait la « fausse alternative entre va-t-en-guerre et inconditionnels du Kremlin », et plaidait pour « renouer une relation apaisée avec un pays que l’histoire et la géopolitique désignent nécessairement comme un partenaire de la France ».
Jean-Luc Mélenchon dans les coulisses de l’émission de France 2, le 10 février 2022. « L’Otan, sans aucun doute », est l’agresseur dans la crise en Ukraine, a-t-il alors répondu aux journalistes. © Thomas Coex / AFP
Florian Louis, auteur de Qu’est-ce que la géopolitique ? (PUF, 2022), voit dans l’air de famille de toutes ces positions un évident héritage intellectuel, qui puise à l’époque de la guerre froide, lorsque le camp de l’émancipation s’était habitué à dénoncer les nombreux coups tordus des États-Unis, bien réels, à son encontre. Mais l’enseignant perçoit aussi la trace d’une « vieille grille de lecture géopolitique, selon laquelle l’Eurasie constitue, compte tenu de sa taille, de sa démographie et de ses ressources, la clé de la puissance mondiale ».
« Selon cette vision, explique-t-il à Mediapart, les États-Unis savent qu’ils ne font pas le poids s’ils restent isolés sur leur “île” périphérique. Ils poursuivraient donc inlassablement un travail de sape visant à fracturer l’unité eurasiatique, en fomentant des guerres en son sein. La politique américaine consisterait donc à diviser l’Eurasie, pour mieux régner sur le monde. »
De fait, Watkins fait explicitement cette référence peu commune à l’Eurasie, et Halimi considère que « Moscou représente une puissance d’équilibre géopolitique, dont l’effondrement ressusciterait l’hubris américaine ». Rappelons par ailleurs que dans le programme de La France insoumise sur les questions internationales, les États-Unis étaient présentés comme « la principale menace pour la paix ».
À un anti-américanisme réflexe, accoutumé à fustiger la puissance au cœur de l’hégémonie capitaliste sur le monde, s’arriment donc des considérations qui se veulent réalistes sur le « grand jeu » des relations internationales. Elles permettent de renvoyer dos à dos, avec l’air de ceux à qui on ne la fait pas, les impérialismes états-unien et russe.
Une telle grille de lecture ne permet pourtant guère de prendre en compte le fait que « l’Ouest ne voulait pas de cette guerre », ni le fait que les États-Unis sont ennuyés d’une menace poutinienne qui les freine dans leur « pivot asiatique » pour se confronter à la Chine, ainsi que le rappelait cet été dans Jacobin le socialiste ukrainien Taras Bilous. Surtout, cette grille de lecture implique l’idée que dans la nuit du capitalisme tardif, tous les régimes sont gris, dans une sorte de relativisme inavoué (car moralement intenable).
Une posture « regime-blind »
Certes, l’idéal démocratique a été embarqué en étendard par l’Occident pour mener des guerres dont les intérêts premiers étaient en fait stratégiques, énergétiques ou revanchards. Mais cela ne suffit pas à postuler l’équivalence des régimes impérialistes dès lors qu’il est question d’action géopolitique, comme si les États n’étaient que des boules de billard s’entrechoquant sur le champ plan de la scène internationale.
Certes encore, chaque pays défend ses propres intérêts à la mesure de sa puissance. Mais les intérêts ne tombent pas du ciel, ni ne sont exclusivement déterminés par l’histoire et la géographie. Il y a un lien entre politique intérieure et extérieure, et les croyances idéologiques comptent, de même que les stratégies que les chefs d’État ou de gouvernement doivent mettre en place pour reproduire leur légitimité et rester au pouvoir.
C’est ce que souligne le sociologue Yauheni Kryzhanouski dans un récent texte pour AOC. « La Russie est non seulement un État autoritaire, écrit-il, mais un État autoritaire dominé par les services secrets » – eux-mêmes partie prenante d’un réseau d’élites mafieux, pourrait-on ajouter à la suite de François Bonnet dans ces colonnes. Arrivé à bout de souffle, ce régime n’aurait plus que « la guerre extérieure » pour relancer la justification de son pouvoir sur les Russes. Cela d’autant plus que « le rôle revendiqué de “protecteur contre une menace extérieure” est assez organique[aux] services secrets ».
Balayant les justifications du Kremlin, Kryzhanouski estime qu’un des motifs sérieux pour lesquels l’Ukraine a été la proie spécifique de cette emballement militaire, réside probablement dans l’évolution inverse du régime de ce pays, marqué par des alternances sous la pression des urnes ou du peuple insurgé. En ce sens, le conflit qui se joue contient bien une dimension politico-idéologique, qui met aux prises un autoritarisme avec les velléités de démocratisation de son étranger proche.

Des personnes participent à un rassemblement de masse sur la place de l’Indépendance à Kyiv le 1er juin 2014. © Photo Sergei Supinsky/AFP
Voilà pourquoi on ne peut pas se satisfaire de la prose « rassuriste » de Serge Halimi, lorsqu’il s’en prend à ceux qui exagèreraient « la menace qu’une défaite de l’Ukraine ferait peser sur le reste de l’Europe, en affectant de croire que, si demain Odessa tombait, Moscou attaquerait Londres, Berlin ou Paris ». Que le sort du monde entier ne dépende pas de celui du Donbass ou de la Crimée est une chose. Mais aussi dérangeant que cela soit, la réaction massive des États-Unis et de certains pays européens à l’agression russe repose sur une analyse politique qu’il n’est pas interdit de partager.
Il est ainsi vrai que le régime de Poutine n’est pas seulement en guerre contre l’Ukraine, et que sa fuite en avant anti-occidentale l’amène à attaquer frontalement les démocraties libérales et certains de leurs acquis, parmi lesquels le pluralisme politique et la défense des droits LGBT, en passant par l’État de droit. Ces acquis sont imparfaits, abîmés, contredits par une économie politique inégalitaire et climaticide, mais leur absence serait terriblement vécue et réduirait davantage l’espace pour défendre des alternatives.
Or, il est abondamment documenté que bien avant l’invasion de l’Ukraine, le régime de Poutine cherchait à déstabiliser les régimes du camp euro-atlantique, en favorisant en leur sein les forces politiques nativistes et réactionnaires. En plus de la solidarité avec le peuple ukrainien, un intérêt plus « égoïste » justifierait donc de maximiser les gains possibles contre Vladimir Poutine, à savoir la préservation de nos modèles politiques d’un avenir autoritaire.
Il y a bien des raisons de se sentir directement concernés par les agissements de Poutine à ses frontières.
L’activiste socialiste russe Ilya Budraitskis alerte les Occidentaux en ce sens dans la revue Spectre. Le régime poutinien, explique-t-il, aura suivi en 20 ans une évolution graduelle depuis un « autoritarisme néolibéral dépolitisé » jusqu’à une « dictature brutale » – ce qu’il qualifie de « développement grotesque à partir de la “normalité” d’une société capitaliste, quand elle est sujette aux crises économiques, aux inégalités sociales massives et à un ordre maintenu à travers la répression ».
Autrement dit, il y a bien des raisons de se sentir directement concernés par les agissements de Poutine à ses frontières. D’une part, il exerce une menace réelle sur les principes qui fondent la composante démocratique de nos sociétés. D’autre part, il nous tend un miroir cauchemardesque des tendances les plus inquiétantes générées par la composante oligarchique de ces mêmes sociétés. Le mettre en échec donnerait incontestablement de l’air aux démocrates les plus avancés.
Une rhétorique tiers-mondiste fallacieuse
C’est ce que ne comprennent pas les figures de gauche « aveugles » aux régimes politiques lorsqu’il s’agit de déterminer leur position géopolitique. Les guerres sont pensées en priorité, voire exclusivement, en fonction des luttes pour les infrastructures énergétiques ou les débouchés économiques. « Encore une fois, la guerre se prépare pour le gaz et le pétrole et ce sont les peuples qui pâtissent », tweetait par exemple Bastien Lachaud le 22 février 2022.
Ancrées dans le seul titre du livre pourtant plus complexe de Lénine intitulé L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, ces analyses délaissent trop souvent les effets bien réels des visions du monde dans le déclenchement ou l’évitement des guerres.
S’il est bien sûr nécessaire de repérer les motivations géostratégiques qui alimentent les conflits, afin de ne pas verser dans les analyses simplistes en termes de guerre de civilisations ou de religions, on peut difficilement affirmer, ainsi que l’a encore fait Jean-Luc Mélenchon le 11 novembre dernier, que « la guerre ne vient jamais que de causes matérielles identifiables qu’il est toujours possible de régler ». Les intérêts et les passions politiques, dans leur autonomie vis-à-vis de l’ordre productif, comptent tout de même. À lire aussiUkraine : les ressorts d’une guerre « idéologique »
Voilà aussi pourquoi, d’ailleurs, la solitude occidentale concernant les sanctions infligées à la Russie constitue plus un constat qu’un véritable argument en faveur d’un plus grand ménagement du régime poutinien. Le lourd passif de l’Ouest envers les pays en développement joue certainement, mais on ne peut pas en tirer la conclusion que la défense du droit international doit être abandonnée. Surtout, il serait naïf d’y voir un souci de rééquilibrage géopolitique par un « tiers-monde » homogène.
Jean-François Bayart, politiste spécialiste de l’Afrique, le souligne dans AOC : « La propagande russe en Afrique a beau faire des ravages, elle ne suffit pas à expliquer la neutralité, voire l’indulgence des États d’Afrique subsaharienne à l’égard de la Russie […]. Au-delà de la détestation commune de l’Occident, il existe entre maints régimes africains et la Russie de Poutine une réaction commune : restauration autoritaire de l’État et réinvention des traditions, complotisme et sursauts religieux, autant de symptômes de “révolutions conservatrices” similaires, qui rendent la sympathie pour l’aventure poutinienne en Ukraine d’autant plus inquiétante. »
Par contraste, certains pays a priori proches de la Russie prennent leur distance. Cette semaine, la réunion au sommet de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) a tourné au fiasco pour Poutine. Le premier ministre arménien Nikol Pachinian a fait échouer la publication de toute déclaration commune. Et les dirigeants des pays d’Asie centrale ne sont pas prêts à le suivre dans son aventure ukrainienne, qu’ils jugent clairement déraisonnable.
Accepter de se confronter à la « hard politics »
En croyant opposer sa lucidité à l’aveuglement belliciste du reste du monde, une partie de la gauche alternative prouve ainsi, au contraire, sa propre cécité à des facteurs et des dynamiques qui n’entrent pas dans son cadre intellectuel obsolète. Son obsession pour l’histoire passée lui voile la compréhension du présent.
Mais on peut aussi y voir, de manière plus charitable, une réticence à se positionner dans des affrontements en décalage avec la coopération qu’il faudrait mener pour atteindre des objectifs de progrès social et écologique à l’échelle du monde.
« Ce conflit conduit à la régression » sur ces deux plans, déplore François Ruffin dans son billet de blog. Le 1er mars à l’Assemblée, Jean-Luc Mélenchon regrettait qu’« en une nuit d’invasion le gouvernement nationaliste de la Russie vie[nne] de nous ramener au XIXe siècle, quand les différends entre les puissances se réglaient par la guerre. De nous ramener au XXesiècle quand toute guerre en Europe devenait mondiale ». « Le conflit nous ramène dans le vieux monde de la sécurité », nous confirmait le chercheur Charles-Philippe David quelques jours plus tard.À lire aussiRussie : peut-on négocier avec le diable ?
À cet égard, le courant sociologique qui a dominé la discipline des relations internationales en France n’a pas vraiment aidé la gauche à être équipée pour le « gros temps » géopolitique du moment. Avec la thèse selon laquelle « les sociétés prennent la main sur les États », résumait récemment Jean-Vincent Holeindre dans un article académique, s’est affirmée la conviction que « l’international ne se loge plus dans les relations interétatiques et la possibilité du recours à la force, mais dans la société civile mondiale et les liens transnationaux ».
Bertrand Badie a été une figure influente de cette tradition. Dans Nous ne sommes plus seuls au monde (La Découverte, 2016), il décrivait certes la Russie comme un « empire frustré », mais se démarquait des « “réalistes” de toute obédience », pour qui « le power politics reste l’élément fondamental des relations internationales ». La « configuration » de ces dernières, ajoutait-il, « n’obéit plus et n’obéira sans doute plus jamais à la seule initiative des États, car ces derniers sont de plus en plus promis à réagir à la dynamique des sociétés, plutôt qu’à agir sur elles ».
De ce point de vue, l’invasion de l’Ukraine aura été un retour aux fondamentaux bruts de la politique internationale, qui a cueilli des élites occidentales – mais aussi une gauche radicale – peu préparées à s’y confronter. Cela n’a rien de réjouissant mais exige quelques révisions intellectuelles afin de déterminer les options politiques qui sont préférables, et celles qui sont détestables. Garder les mêmes lunettes et la même rhétorique inchangées depuis des décennies n’est clairement pas le meilleur moyen d’y parvenir.
*Hanouna, la gauche et les médias
Le Monde Diplomatique Janvier 2023, pages 1, 18 et 19, en kiosques
https://www.monde-diplomatique.fr/2023/01/HALIMI/65463
Grands médias : y aller ou pas ? Tous ceux qui désirent changer le monde ont un jour affronté ce dilemme. D’un côté, la nécessité de populariser les luttes, l’extase de la visibilité. De l’autre, la soumission aux normes journalistiques et l’engrenage de la politique-spectacle.
par Serge Halimi & Pierre Rimbert
Hanouna, la gauche et les médias↑

Pouvait-on imaginer démonstration plus parlante ? Un jeune militant étudiant, M. Louis Boyard, se fait remarquer par sa pugnacité ; il devient chroniqueur régulier d’une émission de télévision, « Touche pas à mon poste », peu considérée mais très regardée. Sa notoriété médiatique l’aide à être choisi comme candidat de La France insoumise (LFI) ; le suffrage des électeurs en fait un député. Lorsqu’il revient comme invité dans l’émission qui a assuré sa notoriété, l’animateur, beaucoup plus célèbre que lui, Cyril Hanouna, l’injurie quand il ose mettre en cause M. Vincent Bolloré, treizième fortune du pays (selon le magazine Challenges) et propriétaire de la chaîne : « T’es une merde », « tocard », « espèce d’abruti », « je m’en bats les couilles que tu sois député ». Les invectives qui se bousculent illustrent l’état de dépendance du monde politique envers celui des médias.
Le scandale dope l’audience des émissions suivantes, où chacun dénonce M. Boyard, le « gamin » ingrat qui a « trahi son ami »Hanouna. « Franchement c’était un manque de respect », juge un des intervenants à propos du député insulté, pas de l’animateur qui l’a injurié. Le piège s’est refermé : l’émission avait en effet été saluée par plusieurs dirigeants de LFI, désireux de s’adresser à son public nombreux, jeune et populaire. « Nous allons partout où on peut porter notre parole »,explique d’ailleurs M. Jean-Luc Mélenchon après l’incident. À quel prix ?
La question du rapport qu’entretiennent les formations politiques, associatives et syndicales avec des médias qui monopolisent la mise en scène de la vie publique dévoile un paradoxe : rarement l’enchâssement de la presse et de l’argent a été aussi prononcé ; jamais la critique des médias par la gauche radicale n’a paru aussi opportuniste. Les organisations qui contestent l’ordre établi savent pourtant que la presse et le pouvoir ont partie liée. « Les journalistes, avertissent deux universitaires hostiles au mouvement social, doivent se rappeler qu’ils ne sont pas de simples observateurs mais qu’ils font partie des élites dont le rôle est aussi de préserver le pays du chaos (1). »
Les contestataires n’ignorent pas non plus l’impopularité des dirigeants éditoriaux. Pourtant ils acceptent, à des degrés divers, de se plier aux demandes de ceux-ci, qu’il s’agisse de meubler les plateaux de chaînes d’information en continu ou d’accepter un poste de chroniqueur dans une émission de divertissement. Mais peut-on ainsi se servir des grands moyens de communication sans risquer d’y être asservi ? À quels compromis doit-on consentir lorsqu’on choisit de « parler pour les médias » ?
Parler pour les médias, c’est d’abord entériner l’idée que les grandes entreprises de communication distribuent la parole dans la société : il reviendrait donc aux journalistes de populariser certaines mobilisations, d’en ignorer d’autres, de sélectionner les porte-parole. Pour un mouvement naissant, l’enjeu est vital puisqu’il s’agit de percer le plafond de verre du débat public. Toutefois, la presse accorde prioritairement son attention aux organisations qui reproduisent les formes du spectacle médiatique : faire jeune, drôle, festif, court, symbolique, clivant ; scénariser des actions au cours desquelles le choc des images compense la faiblesse relative du nombre — défiler nu, se déguiser en clown, asperger de soupe la vitre protectrice d’un tableau. Ironiques, décalés, pleins d’esprit, les slogans qui accompagnent ces « performances politiques » sonnent comme de la publicité ou une manchette de presse, à l’inverse des mots d’ordre « revendicatifs », perçus par les journalistes comme ennuyeux.
Ce registre d’intervention porte parfois ses fruits : l’association Act Up obtint des résultats notables dans les années 1990. Plus récemment, les coups d’éclat de militants écologistes ont amplifié l’écho du combat contre le réchauffement climatique. Mais toutes les contestations ne disposent pas des moyens d’une telle mise en scène. Les formes d’action « décalées » émanent généralement de couches sociales urbaines et diplômées, ou de salariés issus des classes moyennes. En 2004, les chercheurs en colère bénéficiaient du soutien spontané de la presse parisienne au point que le quotidien Le Monde leur consacra sa « une » à six reprises entre le 3 et le 11 mars. Deux mois plus tard, quand les agents d’Électricité de France (EDF) en grève occasionnaient des coupures de courant, un dessin de Plantu à la « une » du même journal les compara aux tortionnaires américains de la prison d’Abou Ghraib en Irak (9 juin 2004). Dans les deux cas, il s’agissait pourtant de préserver un service public.
S’ils escomptent une résonance médiatique, les salariés ordinaires des entreprises ordinaires doivent donc entreprendre des choses extraordinaires : menacer de faire sauter leur usine, comme les ouvriers de Cellatex à Givet dans les Ardennes en juillet 2000 et ceux de GM&S dans la Creuse en 2017 ; retenir des dirigeants d’entreprise, saccager la sous-préfecture… Ou prendre d’assaut les Champs-Élysées, à l’instar des « gilets jaunes » en 2018. Les risques encourus par les uns et les autres diffèrent : les chercheurs qui protestaient allongés en blouse blanche sur le pavé s’exposaient à une laryngite ; près de 2 300 « gilets jaunes » ont été condamnés, 400 incarcérés, certains mutilés à vie.
Cette attention sélective des médias peut transformer la conduite des mouvements : on choisira plus volontiers des actions au rendement médiatique immédiat sans toujours se demander si la présence de caméras permet effectivement d’atteindre les objectifs politiques de long terme. Or le triomphe dans les sommaires des journaux télévisés s’obtient plus facilement qu’une capitulation du patronat ou du gouvernement. Quand la présence dans la presse devient une fin en soi, la stratégie de l’organisation s’étiole en une succession de coups taillés sur mesure pour aguicher les journalistes. Ces derniers, lisait-on dans le Guérilla kit. Nouveau guide militant (La Découverte, 2008), « sont des gens pressés. Il faut leur mâcher le travail ». « Plus vous pouvez cocher de cases dans la liste suivante, plus votre action aura de chances de passer dans les médias. » Les « cases » ? Nouveauté, dramatisation, conflictualité, perturbation, VIP, symbolique, insolite, scandale, polémique, etc.
Excitation, banalisation, disparition
Non contente d’infléchir l’orientation d’un mouvement, la stratégie médiatique peut également en modifier le recrutement. Évoquant son expérience des années 1960 avec les Étudiants pour une société démocratique (SDS), le sociologue Todd Gitlin souligna que cette formation américaine « se mit à organiser des événements symboliques pour attirer délibérément les lumières médiatiques. Résultat : les nouvelles recrues au SDS y adhérèrent pour y retrouver l’image qu’ils avaient vue à la télévision. Ils fumaient de la dope, ils n’avaient pas beaucoup lu et ils venaient pour casser (2). » Soixante ans plus tard, une « enquête exclusive » de Bernard de la Villardière consacrée à la lutte contre la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (M6, 29 mars 2015) offrira un lointain écho aux réflexions de Gitlin. Intitulé « Écolos, extrémistes ou marginaux : qui sont ces “zadistes” qui défient l’État ? », le reportage mettait complaisamment en scène des personnes hagardes, un homme qui se vantait de boire de l’essence, un autre qui brandissait une hachette…
Le fonctionnement d’un monde journalistique obsédé par la nouveauté pose aux partisans de la course aux médias une question difficilement soluble : comment tenir le rythme plus de quelques mois ? La presse privilégie les mobilisations qu’elle juge « novatrices » : des mouvements féministes dans les années 1970 aux militants écologistes qui interviennent dans les musées, chaque nouvelle mobilisation, avec ses méthodes et ses outils, peut attirer les feux médiatiques, mais se banaliser tout aussi vite. En 2011, la célébration du militantisme sur Twitter et Facebook donnait parfois le sentiment que les révoltes arabes se déroulaient en ligne plutôt que dans la rue ; douze ans plus tard, l’usage militant des réseaux sociaux appartient au répertoire classique. Sans-papiers en 1996, chômeurs en 1997-1998, Jeudi noir, L’appel et la pioche, Génération précaire, Enfants de Don Quichotte, Osez le féminisme !, opposants aux « grands travaux inutiles » au cours des décennies 2000 et 2010… : des dizaines de collectifs qui organisaient des actions spectaculaires au service de causes progressistes ont été adorés, puis négligés, et finalement enterrés par les médias. « Lorsqu’une rédaction nous appelle au téléphone, observa un responsable de l’association Agir ensemble contre le chômage (AC !), passée de mode au début des années 2000, ce n’est pas pour nous demander notre avis sur le fond des choses, mais pour qu’on lui trouve des chômeurs représentatifs : “On cherche un RMiste entre tel âge et tel âge.” C’est du casting social. Ce qu’on fait ne les intéresse pas. » M. Maurad Rabhi, qui fut délégué Confédération générale du travail (CGT) lors du conflit de Cellatex en 2000, avait témoigné dans le même sens : « Le temps du conflit, vous brillez, vous êtes sur le devant de la scène, vous incarnez une cause. Et puis, plus rien. Lorsque les projecteurs s’éteignent, vous retombez dans l’ombre, dans la solitude, l’isolement » (3).
Le risque de la course à l’audience apparaît ici avec une violente évidence : si la visibilité d’une organisation dépend avant tout de sa médiatisation, alors les médias détiennent aussi le pouvoir de la rendre invisible. Après le passage de M. Olivier Besancenot, alors figure montante de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR, ancêtre du Nouveau Parti anticapitaliste, NPA), aux « Grosses têtes » de Philippe Bouvard, le fondateur de l’organisation, Alain Krivine, expliquait : « Même si Olivier n’aime pas ça, mieux vaut ne pas refuser ces émissions sinon nous disparaîtrons. » Aller blaguer aux « Grosses têtes » ou disparaître : on a connu alternative plus exaltante… « Nous sommes passés de mode, admettait, en décembre 2007, le sous-commandant Marcos, en tirant le bilan de treize années d’insurrection au Chiapas (Mexique). Si c’était à refaire, je ne changerais rien sauf, peut-être, être moins présent sur la scène médiatique (4). »
Car il ne suffit pas de capter l’attention des médias. Conserver leur bienveillance interdit de franchir les « lignes jaunes » préalablement définies par les journalistes. Au-delà, prétendent-ils, l’« opinion » lâcherait le mouvement : piquet de grève, interruption des examens, annulation de festival, blocage des autoroutes, occupation de bâtiments, etc. Sitôt un de ces interdits enfreint, les journalistes se retournent contre les protestataires et les qualifient d’extrémistes, de preneurs d’otages, de populistes, de fossoyeurs de l’économie. Le traitement médiatique tournera dès lors autour d’une question, posée par exemple aux opposants au G8 de Gênes en 2001, au délégué CGT de Continental à Clairoix le 21 avril 2009, aux zadistes, aux « gilets jaunes », aux opposants aux mégabassines le 31 octobre dernier : « Est-ce que vous condamnez les violences ? »
Mais aucun mouvement social ou presque n’aurait abouti, y compris dans un cadre démocratique, s’il n’avait pas à un moment donné contesté la légitimité de la légalité. Ni le combat syndical, ni le mouvement des Noirs américains, ni la lutte pour la légalisation de l’avortement, ni les associations LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et trans) pour l’égalité des droits. Ce fait indiffère les journalistes dominants, à la culture historique souvent chétive. L’ordre social leur paraît naturel. Dispositifs audiovisuels ou pages débats des grands journaux ne sont pas conçus pour offrir aux dissidents la possibilité d’exposer leurs raisons de changer le monde : ils visent à produire tantôt du « débat » qu’arbitrent les journalistes, tantôt des petites phrases qui nourrissent les chaînes d’information en continu ou, mieux, des clashs dont raffole Twitter.

Depuis le début des années 1960, la question du rapport aux médias a intéressé une multitude de mouvements, bien souvent hors de France, sans que la mémoire militante se transmette sur ce sujet (5). À propos du combat des Noirs pour les droits civiques aux États-Unis, un proche de Martin Luther King avait expliqué : « C’eût été désastreux pour nous de compter d’abord sur une forme de communication de masse contrôlée par de grosses entreprises de presse pour disséminer et légitimer notre message. Nous eussions été à leur merci et c’est elles, en définitive, qui auraient déterminé notre ordre du jour (6). »Volontaire ou non, l’oubli de cette réflexion critique offre à quelques individualités l’occasion d’éprouver d’abord l’extase de la notoriété médiatique, puis son retour de bâton.
De même qu’ils sélectionnent les mouvements contestataires, les journalistes choisissent les porte-parole les plus conformes à leurs stéréotypes et les plus prompts à se soumettre à leurs exigences professionnelles. Élocution facile, capacité à ciseler des petites phrases, caractère suffisamment affirmé pour camper un personnage aussitôt identifiable : l’ouvrier sera éruptif, émotif, désespéré ; l’altermondialiste ressemblera à un enseignant et débitera d’un air accablé les dernières données sur les inégalités ; la féministe fera la leçon d’un air fâché ; le défenseur du terroir sera moustachu ; le hackeur portera un sweat à capuche et un masque de Guy Fawkes. Le portrait-robot du militant climatique est encore en chantier, mais son propos doit mettre en avant le destin menacé des enfants.
Ainsi cloisonnés par clichés, ces intervenants ont appris à respecter les « contraintes » des journalistes. Ancienne porte-parole de LFI, Mme Raquel Garrido a tiré de sa propre expérience un récit détaillé : « Quand on vous appelle à 18 heures pour venir à 22 heures, 23 heures ou minuit, il faut bien sûr dire oui. Et lorsqu’un journaliste vous appelle à minuit pour enregistrer une petite interview qui sera diffusée à la radio à partir de 5 heures du matin, il faut se rendre disponible toutes affaires cessantes. » Le résultat a parfois laissé perplexe Mme Garrido elle-même. « Combien de fois ai-je eu le même échange avec un passant [qui la félicitait pour une intervention télévisée] dans la rue :
C’est très gentil, merci. Et qu’est-ce qui vous a plu dans mon intervention ?
Bah, bah, bah, je ne sais plus trop… Il faut dire que je faisais autre chose en même temps.
Vous ne vous souvenez d’aucun de mes arguments ?
Pas vraiment… mais en tout cas vous étiez super (7) ! »
Mais répondre toutes affaires cessantes aux interpellations médiatiques oblige à réagir avant d’avoir délibéré collectivement de la position à prendre ou des conditions requises pour participer à une émission. La temporalité de la presse diffère en effet de celle de l’organisation démocratique : lorsqu’un journaliste appelle sur son portable un porte-parole syndical pour qu’il réagisse à une actualité, le syndicat a rarement eu le temps de se réunir et d’adopter une ligne commune. Toutefois, si le représentant refuse afin de ne pas faire endosser à son organisation les propos qu’il risque de devoir improviser à l’antenne, il sait que le journaliste va contacter un syndicat concurrent ou un individu moins discipliné que lui. Dès lors que la plupart des membres d’un collectif disposent d’un compte Twitter où se mêlent promotion personnelle et commentaires (plus ou moins informés) de l’actualité du moment, une force centrifuge déstabilise leur institution.
« Grand angle, grand public »
Si les organisations contestataires produisent du collectif pour remporter leurs combats, le journalisme politique personnalise les luttes collectives pour raconter leurs histoires. Qu’il s’agisse des portraits en dernière page de Libération, de l’émission de M6 « Une ambition intime », de la mise en scène de la vie personnelle qui ponctue les entretiens conduits par Léa Salamé sur France Inter, les intervenants sont sommés de dévoiler une partie de leur vie de famille, de leurs goûts, de leurs aventures personnelles, plus souvent qu’on ne leur demande de détailler les objectifs, les luttes et la pensée des mouvements qu’ils représentent.
En 2001, le porte-parole de la Confédération paysanne, M. José Bové, acceptait de participer à l’émission de Michel Drucker « Vivement dimanche ». À sa suite, de nombreuses personnalités de la gauche radicale ont exposé leur vie dans la presse magazine ou sur le plateau d’émissions intimistes, se prêtant parfois à des mises en scène costumées (8). Ce choix a irrité de nombreux militants. Il y a vingt ans déjà, l’un d’entre eux interpellait M. Besancenot dans les colonnes de leur hebdomadaire commun : « Que vas-tu faire dans des émissions télé plus ou moins débiles ? » Un dirigeant du parti ne tarda pas à répliquer : « Il faut qu’on ait toujours l’idée grand angle, grand public. (…) Il ne faut pas avoir peur du grand large et il ne faut surtout pas avoir une attitude méprisante par rapport à toute une série d’émissions populaires » (9).

Une telle ligne, à nouveau défendue lors de l’« affaire Hanouna », cette fois par LFI, postule que la dépolitisation des milieux populaires serait tellement prononcée qu’elle imposerait aux responsables politiques de passer par des émissions de variété pour établir le contact avec les groupes sociaux qu’ils espèrent mobiliser. Accepter un tel postulat conduit toutefois à oublier que le fonctionnement de ces émissions repose sur la dépolitisation des enjeux et leur reformulation sous forme de polémiques interpersonnelles. La mise en cause d’un propriétaire de média par un député anticapitaliste fut ainsi rapidement recodée par les médias comme un « clash Boyard-Hanouna ».
Cette focalisation sur l’individu marginalise les causes communes. Luc Le Vaillant, qui dirige depuis plus de vingt ans la rubrique « Portrait » de Libération, a exposé un des principes de l’exercice : on « se concentre sur ce que les gens sont, pas sur ce qu’ils font »(Libération, 13 novembre 2015). Le portrait privilégie la psychologie individuelle aux dépens des intérêts collectifs ; les forces sociales s’effacent à mesure que les distinctions individuelles s’affichent. L’image d’un homme seul face à une colonne de chars résume dorénavant la révolte de la place Tiananmen en 1989, au point d’avoir presque oblitéré la foule considérable alors mobilisée. Au prisme de la presse, un mouvement de masse se métamorphose en une juxtaposition d’actes de bravoure personnelle.
« Je suis la première à déplorer le degré de superficialité que ça impose au message,concède Mme Garrido dans son Manuel de guérilla médiatique (Michel Laffont, 2018). Mais ce n’est pas moi qui dicte la règle du jeu, et je n’ai eu comme alternative que de la refuser ou de m’y plier. » Certains ont pourtant refusé. Le Britannique Jeremy Corbyn et l’Américain Bernie Sanders ont remporté d’importants succès entre 2015 et 2020 sans pour autant se plier à la règle énoncée ; leur échec ultérieur tient à d’autres causes. M. Mélenchon a alterné la stratégie « grand angle, grand public » avec un boycott temporaire de plusieurs médias qu’il jugeait hostiles (France Inter, Libération, Mediapart). Et parallèlement, ces trois dirigeants ont encouragé la création de canaux d’expression indépendants qui, espéraient-ils, leur procureraient une certaine autonomie vis-à-vis de la presse dominante.
Le doigt dans l’engrenage
Mais l’ouverture et l’expansion d’un marché des personnalités autoalimenté par les réseaux sociaux et les courtes séquences de clash n’ont pas facilité les choses. Pour promouvoir leur propre marque au sein de leur organisation et se différencier de leurs concurrents, de nombreux responsables politiques acceptent de réagir aux « polémiques » du moment et de commenter les « dérapages » sélectionnés par les médias. Comme on le constate à LFI en ce moment, ce choix pèse sur la cohésion des organisations et sur leur vie démocratique, notamment quand l’accès aux journalistes bienveillants devient une ressource pour le règlement de questions internes. Au risque que les médias disposent d’un pouvoir d’influence sur les débats d’un parti supérieur à celui de ses militants.
Comment prétendre casser le jeu lorsqu’on contribue soi-même à perpétuer cette mise en scène ? C’est la question qu’a posée l’évolution de la formation Podemos en Espagne. En 2011, le mouvement des « indignés » refuse l’émergence médiatique d’un porte-parole. Trois ans plus tard, un parti se structure, Podemos, et un leader émerge, jeune, brillant, télégénique, animateur d’une émission de débat sur le Net. « Pourquoi on a choisi Pablo Iglesias ? », expliquera le responsable des questions internationales du parti. « Parce que c’est un gars qui parlait très bien à la télé, qui commençait à créer autour de lui de l’identification sociale (10) ». Podemos percevra bientôt les limites de cette stratégie, et M. Iglesias admettra : « Les premiers mois de Podemos ont été fortement marqués par le rôle que j’ai joué dans les médias. Sa dépendance à l’égard de mon omniprésence médiatique était telle que l’équipe de campagne a pris la décision de reproduire mon visage sur les bulletins de vote. (…) Nous souhaitons [dorénavant] que le collectif joue un rôle de premier plan, ce qui nous semble plus raisonnable et, surtout, plus intéressant (11). » Mais le doigt était fiché dans l’engrenage : les médias qui avaient adoré M. Iglesias théâtraliseront comme un combat d’ego le désaccord l’opposant à un autre dirigeant, M. Iñigo Errejón.
Fort d’une stratégie analogue et d’une personnalité brillante, ayant de la repartie et susceptible de « créer de l’identification », le NPA parvenait en 2011 aux mêmes conclusions : deux porte-parole remplaçaient M. Besancenot, lequel justifiait son retrait par la nécessité de trancher « une contradiction »entre la « personnalisation qu’[il] a utilisée à outrance » et son opposition théorique à ce travers. Las, les médias reprochèrent aussitôt au nouveau candidat du NPA, M. Philippe Poutou, son manque de notoriété et réclamèrent le retour de son prédécesseur… Rebelote cinq ans plus tard. « Pour l’émission du dimanche 1er mai 2016 sur BFM TV,raconte M. Poutou, nous avons insisté pour que j’y aille, mais le ton de BFM TV s’est durci. En substance, ils nous ont avertis par une phrase du genre : “Si Besancenot ne vient pas, nous n’inviterons plus le NPA” (12). »
Ainsi, la stratégie médiatique accorde aux journalistes le droit exorbitant d’« élire » les représentants d’un mouvement, eux-mêmes présélectionnés dans le pool de ceux qui consentent aux figures imposées de la médiatisation. Or les critères d’excellence médiatique diffèrent radicalement des qualités politiques. Dans un cas prévalent l’aisance à l’antenne, le don de sculpter des formules-chocs qui seront reprises par la presse et par les réseaux sociaux. L’autorité militante, elle, se fonde plutôt sur l’expérience, le savoir-faire, la camaraderie, l’aptitude à payer de sa personne, etc. Pendant que les médias offrent aux premiers la célébrité, les estrades, les voyages — mais aussi une résonance à leurs propos —, ils taisent l’existence des autres, qui font vivre le mouvement dans l’anonymat des luttes « ordinaires ».
Analysant la poussée contestataire américaine des années 1960, le sociologue Gitlin a formulé un parallèle éclairant entre l’aliénation des ouvriers par rapport à ce qu’ils fabriquent et l’aliénation des militants par rapport à la représentation (médiatique) de leur action politique : « Les travailleurs n’ont pas voix au chapitre quant à ce qu’ils produisent, comment ils le produisent, ni sur la manière dont le produit est distribué et consommé. De même, les militants, en tant que producteurs de sens, n’ont pas voix au chapitre quant à ce que les médias retiendront de ce qu’ils disent ou de ce qu’ils font, ou quant au contexte dans lequel leur action sera présentée. Une fois médiatisée, la signification de leur action acquiert une réalité qui échappe aux acteurs et leur revient à la figure comme une force étrangère. »
Bien qu’éludée par la plupart des états-majors politiques, associatifs et syndicaux, la question du rapport aux médias n’a cessé de gagner en acuité au sein des mouvements sociaux. Lors des grèves du printemps-été 2003, les enseignants et intermittents du spectacle avaient d’abord accepté de se prêter aux jeux journalistiques des micros-trottoirs, portraits et autres mises en scène. Puis, constatant que leur bonne volonté ne conduisait qu’à alimenter l’image préconçue que les dirigeants éditoriaux avaient décidé de donner de leur mouvement, ils ont ciblé les médias en occupant leurs locaux, parfois en interrompant des émissions. En 2018, les « gilets jaunes » ont exprimé le même rejet, comme avant eux les étudiants opposés au contrat première embauche (CPE) en 2006. Dans plusieurs universités, les coordinations avaient alors rédigé des chartes régulant les relations avec la presse. Et plusieurs assemblées générales, voté l’interdiction des journalistes pendant les débats au motif que leur présence altérerait la conduite des participants. Près d’un siècle plus tôt, le secrétaire général de la CGT Léon Jouhaux se demandait dans La Bataille syndicaliste « si nous devons continuer à recevoir dans nos milieux des gens qui, systématiquement, de parti pris, dénigrent notre action et défigurent nos discussions, ou si nous ne devons pas plutôt leur refuser impitoyablement l’entrée de nos réunions (13) ». Cette disposition à l’affrontement est restée exceptionnelle.
L’histoire contemporaine fournit pourtant d’importants exemples de mobilisations politiques ayant atteint leur but sans le concours des médias dominants, et même contre eux, à commencer par le référendum sur le traité constitutionnel européen en 2005. Un travail militant, patient, obstiné l’avait alors emporté sur le théâtre journalistique. Tout au long de la campagne, l’hostilité à la presse avait même conforté la mobilisation. Un tel outil ne reste pas inemployé sans que d’autres, à droite et à l’extrême droite, s’en emparent. Lorsqu’il était à la Maison Blanche, M. Donald Trump expliqua ainsi à un journaliste : « Si je ne m’en étais pas pris aux médias, je vous garantis que je ne serais pas avec vous ce soir. Je vous regarderais à la télévision interroger quelqu’un d’autre (14). »
Les médias ont pour obligation d’assurer la « libre communication des pensées et des opinions (15) ». Inscrite dans l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, cette garantie constitutionnelle n’est pas une faveur que quiconque devrait mendier en acceptant un passage à l’antenne au milieu de la nuit, des interruptions incessantes, des mises en scène dégradantes. Ni surtout à condition de se taire sur le rôle idéologique des médias, leur accaparement par une poignée d’oligarques, la dégradation de la qualité de l’information qu’ils servent.
Lorsque des dirigeants politiques cessent un instant de redouter le pouvoir des médias, on assiste d’ailleurs à des scènes aussi réjouissantes que pédagogiques. En septembre 2006, M. François Bayrou signala à la présentatrice du journal télévisé de TF1 que sa chaîne faisait ouvertement campagne en faveur de M. Nicolas Sarkozy parce qu’elle en escomptait des avantages industriels une fois qu’il serait élu. De son côté, sommé par BFM TV de réagir aux sempiternels micros-trottoirs sur les grévistes preneurs d’otages, M. Poutou n’a pas hésité à répliquer le 17 octobre dernier : « Chaque fois qu’il y a une grève importante, c’est toujours un peu les mêmes reportages. Quand c’est les éboueurs qui font grève, il y a les déchets qui s’accumulent dans les rues. Quand c’est des postiers, il n’y a plus de courrier. Quand c’est des cheminots, il n’y a plus de trains. Ça montre que c’est des boulots hyper utiles. Ça devrait permettre de discuter de la nécessité de les payer normalement. (…) S’il y avait une grève des actionnaires du CAC 40, ça ne gênerait pas grand monde. Et s’il y avait une grève des éditorialistes de BFM pendant deux semaines, ça ne gênerait pas grand monde. »
« Gilets jaunes » ou syndicats, partis ou associations ont le pouvoir de renverser la vapeur, de rappeler aux médias leurs obligations et, au besoin, de leur en imposer le respect. Ils peuvent délibérer des conditions de leur médiatisation : quelles émissions accepter, quel temps de parole sans interruption, quels sujets aborder, quelles images en arrière-fond, quels témoins présents sur le plateau. Ainsi, l’interminable liste d’exigences adressée par l’Élysée aux chaînes qui portent sans broncher la parole présidentielle trouverait enfin sa contrepartie. Mais forcer la presse à remplir sa mission implique de la transformer radicalement plutôt que de l’amadouer. « L’expérience historique concrète de tous ceux qui ont essayé d’instrumentaliser les médias de masse à des fins critiques, subversives et révolutionnaires,rappelait le sociologue et historien Christopher Lasch, est que de telles tentatives sont vouées à l’échec. Les militants politiques qui cherchent à changer la société feraient mieux de se consacrer au travail de longue haleine que suppose l’organisation politique plutôt que d’organiser un mouvement en se fiant à des miroirs (16). » Publié il y a plus de quarante ans aux États-Unis, le propos n’a pas pris une ride.
Serge Halimi & Pierre Rimbert
(1) Élie Cohen et Gérard Grunberg, « Les Gilets jaunes : une double régression », Telos, 7 décembre 2018.
(2) Todd Gitlin, The Whole World is Watching. Mass Media in the Making and Unmaking of the New Left,University of California Press, Berkeley, 1980.
(3) Libération, Paris, 22 décembre 2005, et Les Échos,Paris, 2 juillet 2009.
(4) L’Express, Paris, 24 mai 2004 ; et sous-commandant Marcos, Gatopardo, décembre 2007, https://gatopardo.com, cité par Le Point, Paris, 13 décembre 2007.
(5) Du moins jusqu’à la parution du livre de Dominique Pinsolle, À bas la presse bourgeoise, Agone, Marseille, 2022.
(6) Cité par William Greider, Who Will Tell the People,Simon and Schuster, New York, 1992.
(7) Raquel Garrido, Manuel de guérilla médiatique, Michel Laffont, Paris, 2018.
(8) Cf. le documentaire de Damien Doignot « José Bové, le cirque médiatique », La Sardonie libre, 2008.
(9) Rouge, Montreuil, 13 février et 6 mars 2003.
(10) Jorge Lago, dans « Contre-courants », Mediapart, 1er juillet 2015.
(11) Pablo Iglesias, La Démocratie face à Wall Street, Les Arènes, Paris, 2015.
(12) Agence France-Presse (AFP), 4 avril 2011, et Mathias Reymond, « Philippe Poutou (NPA) : “Nous sommes dépendants du bon vouloir des rédactions” », Acrimed, 5 juillet 2016.
(13) Léon Jouhaux, « Presse bourgeoise et syndicalisme : quelle doit être notre attitude ? », La Bataille syndicaliste, 24-25 juillet 1913, cité par Dominique Pinsolle, op. cit.
(15) L’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen dispose : « La libre communication des pensées et des opinions », et non « libre circulation », comme indiqué par erreur dans la version imprimée.
(16) Christopher Lasch, Culture de masse ou culture populaire ?, Climats, Castelnau-le-Lez, 2001.