« Le problème de l’universalisme n’est pas l’échec des valeurs de liberté et de démocratie, il est celui de leur mise en œuvre. Il ne fallait pas baisser la garde »
Chronique

Sylvie Kauffmann
Oui, les régimes autoritaires ont gagné du terrain depuis le rdébut du XXIᵉ siècle. Mais les mêmes idéaux continuent d’animer ceux qui les combattent. A l’Europe de les moderniser, souligne Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde », dans sa chronique.
Publié le 28 décembre 2022 à 06h00, mis à jour le 28 décembre 2022 à 18h47 Temps de Lecture 3 min. Read in English
C’est un fait, brut et incontestable, une tendance lourde du début du XXIᵉ siècle que l’année 2022 n’a pas démentie : la démocratie libérale est en recul dans le monde, les régimes autocratiques ont gagné du terrain, l’attrait du modèle de « l’homme fort » ne faiblit pas. Dans ce même espace il y a une semaine, mon collègue Gilles Paris s’est inquiété à raisonde cette évolution, minutieusement documentée par deux institutions indépendantes, Freedom House et V-Dem.
Ce phénomène, réel, ne raconte pourtant qu’une partie de l’histoire. L’autre partie est racontée depuis plus de cent jours par les manifestantes et manifestants iraniens, depuis plus de trois cents jours par les citoyens d’Ukraine, depuis plus de vingt mois par les femmes afghanes, depuis plus de vingt ans par les démocrates russes, contraints aujourd’hui à le faire depuis l’exil. La liste, bien sûr, n’est pas exhaustive. Des millions de gens épris de liberté, en Afrique, en Asie et ailleurs, y trouvent leur place.
C’est cette partie-là de l’histoire qu’Oleksandra Matviïtchouk, présidente de l’ONG ukrainienne Centre pour les libertés civiles, a racontée avec éloquence le 10 décembre à Oslo, en recevant le prix Nobel de la paix partagé avec l’association russe Memorial et le militant biélorusse Ales Bialiatski. Deux jours plus tôt, à Berlin, une conférence réunissait de nombreux militants de la démocratie ukrainiens, russes, biélorusses et des experts européens sur le thème « A la recherche de l’universalisme perdu ». Deux des organisateurs, Lena Nemirovskaïa et Iouri Senokossov, appartiennent à la génération des Soviétiques qui avaient la foi dans l’universalisme des valeurs des Lumières et de la règle de droit chevillée au corps. Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée, ils se sont lancés dans l’éducation civique de leurs concitoyens pour accompagner la naissance de la démocratie. A l’époque, pensait-on, les choses ne pouvaient aller que dans ce sens. Des institutions européennes les ont aidés. L’universalisme avait le vent en poupe.
Le seul recours
La crise financière de 2008 puis la décennie 2010 et la montée de l’autocratie ont mis un coup d’arrêt à cette vision progressiste de l’histoire. Trente ans après la chute de l’URSS, Lena Nemirovskaïa et Iouri Senokossov, décrétés « agents de l’étranger » dans leur pays, vivent en exil à Riga, et leur école d’éducation civique attire surtout les formateurs. Ni eux ni leurs amis réunis à Berlin, pourtant, n’ont trouvé mieux que les valeurs de l’universalisme pour combattre le modèle autoritaire. Elles restent le seul recours : dans tous ces régimes, c’est en leur nom que se déclenchent les mouvements de révolte. Même en Chine, au-delà d’un certain seuil, les privations de liberté ne sont plus tolérées.
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Le problème de l’« universalisme perdu » n’est pas l’échec des valeurs de liberté et de démocratie, il est celui de leur mise en œuvre. Il ne fallait pas baisser la garde. « Ce n’est pas parce que les droits humains ont été garantis par le passé qu’ils le seront à l’avenir, a plaidé l’Ukrainienne Oleksandra Matviïtchouk à Oslo. Nous devons continuer, sans relâche, à protéger les valeurs de la civilisation moderne. » Chacun se penche sur les erreurs commises lorsque le terrain, peu à peu, a été cédé aux forces antidémocratiques, chacun cherche le moyen de ne pas les reproduire. « Ce que nous avons obtenu dans les années 1990, dit l’historienne russe Irina Scherbakova, de Memorial, est arrivé trop facilement. Penser que la transition serait rapide était une illusion. »
Une très grosse responsabilité
Cette introspection devrait concerner tout autant les Européens : l’issue de la guerre en Ukraine sera cruciale pour leur avenir à eux aussi. La grande majorité des trente-quatre pays encore considérés comme des démocraties libérales par l’institut suédois V-Dem se trouve sur leur continent. Mardi 27 décembre sur France Inter, au détour d’une phrase sur l’héroïque combat des Iraniennes, la réalisatrice, écrivaine et artiste franco-iranienne Marjane Satrapi a livré cet étonnant constat : « Aujourd’hui, le garant de la démocratie, c’est l’Europe. »
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Le traumatisme du passage de Donald Trump à la tête des Etats-Unis a durablement terni l’image de la démocratie américaine : la « cité qui brille sur la colline » vantée par Ronald Reagan pour faire rêver la planète relève maintenant du cliché éculé. L’Union européenne a, certes, son lot de démocraties illibérales et de partis d’extrême droite en voie de notabilisation, mais Marjane Satrapi a raison : elle reste, avec quelques démocraties d’Asie-Pacifique, le bastion de l’universalisme des valeurs libérales et du droit. A elle de les moderniser, de prouver leur efficacité et de les défendre.
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C’est une très grosse responsabilité, qu’elle ne peut assumer qu’en se transformant pour faire face à un environnement plus hostile que celui d’il y a trente ans. A Oslo, Oleksandra Matviïtchouk n’a pas dit autre chose : « Oui, le droit n’est plus opérant aujourd’hui, mais cela ne durera pas toujours. Il nous faut briser ce cycle d’impunité et changer notreapproche de la justice. » Elle parlait là des crimes de guerre commis par la Russie en Ukraine, mais la nécessité de changer d’approche est plus large.
Dans un ouvrage consacré aux « hommes forts » des régimes autoritaires (The Strongmen. European Encounters with Sovereign Power, McGill-Queen’s University Press, 2020, non traduit), le politiste Hans Kribbe décrit le processus par lequel l’Europe, comprenant que la force l’emporte sur le droit dans les rapports mondiaux, constate qu’elle ne peut pas se résigner à être dominée. Il ne s’agit pas, explique-t-il, de renoncer aux valeurs libérales, mais de prendre conscience que le monde est organisé autour de la divergence, et non plus autour de l’Occident ou de ses idées. Pour affronter et surmonter cette tension, l’Europe découvre le chemin de la puissance. Souhaitons-le-lui pour 2023.
Sylvie Kauffmann