Origine du SARS-CoV-2 : la vérité nous-a-t-elle été cachée ?

Washington, le mardi 27 décembre 2022
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– Des échanges entre responsables américains rendus publics révèlent comment la thèse de l’origine humaine du SARS-CoV-2 a été écartée au début de la pandémie.
En décembre 2019, les premiers cas de ce que l’on n’appelait pas encore la Covid-19 étaient détectés dans la ville de Wuhan en Chine, amorçant les prémices d’une pandémie qui allait bouleverser l’humanité. Trois ans plus tard la question de l’origine du SARS-CoV-2 reste ouverte et de nombreux scientifiques à travers la planète planchent sur la question. Deux théories s’opposent : celle de l’origine naturelle, selon laquelle le virus serait passé de la chauve-souris à l’humain probablement via un animal-hôte intermédiaire, et celle de l’accident de laboratoire, puisque l’on sait que l’institut de virologie de Wuhan, laboratoire classé P4 (ce qui signifie qu’il abrite des microorganismes hautement pathogènes), travaillait sur le RaTG13, un virus de chauve-souris proche du SARS-CoV-2.
Mais ces deux théories n’ont pas toujours été appréciées de la même manière. Le 17 mars 2020, alors que des centaines de millions de personnes sont déjà confinées dans le monde, la revue Nature publie « The Proximal Origin of SARS-CoV-2 », l’un des articles les plus diffusés de l’histoire puisqu’il a été téléchargé 5,7 millions de fois et cité dans 2 650 publications. Ecrit par cinq scientifiques anglo-saxons dont Kristian Andersen, l’un des grands experts américains de l’immunologie, l’article conclut de façon quasi-certaine que « le SARS-CoV-2 n’est pas une construction de laboratoire ou un virus manipulé à dessein ».
Dès lors, l’hypothèse que la pandémie soit due à une fuite de laboratoire est reléguée au rang de théorie du complot, à tel point que son évocation est censurée sur les réseaux sociaux. Il faudra attendre plus d’un an pour que la possibilité que la pandémie soit d’origine humaine soit de nouveau sérieusement envisagée par les scientifiques.
70 % de probabilité que le virus provienne d’un laboratoire, selon un expert du coronavirus
De là, la naissance d’une autre théorie du complot, très prisée dans les rangs du parti républicain aux Etats-Unis, celle selon laquelle l’origine humaine de l’épidémie aurait été sciemment cachée au public par les autorités scientifiques afin d’éviter une crise diplomatique (voire pire) avec la Chine. Des échanges de mails récemment rendus publics dans les médias états-uniens grâce à la loi américaine sur la liberté d’accès aux informations donnent du grain à moudre aux tenants de cette théorie. Si certains de ces courriers avaient déjà été publiés ces derniers mois, ils étaient en grande partie caviardés.
On découvre dans ces messages que l’article « The Proximal Origin of SARS-CoV-2 » a donné lieu à de nombreux échanges en février 2020, préalables à sa publication, entre ses auteurs et divers éminents scientifiques américains dont le Pr Anthony Fauci, principal conseiller scientifique de la Maison Blanche, et Ron Fouchier célèbre pour avoir mené des expériences dites de « gain de fonction » rendant des virus plus pathogènes artificiellement. Une intervention extérieure qui n’a jamais été évoquée par les auteurs de l’article, ce qui pose évidemment la question du conflit d’intérêts, notamment quand on sait que Fouchier a collaboré avec le laboratoire de virologie de Wuhan.
Surtout, ces nouveaux documents rendus publics témoignent que la thèse de la fuite de laboratoire est initialement loin d’être considérée comme loufoque, bien au contraire. Tous les scientifiques qui participent à ces discussions au sommet s’étonnent de la proximité du SARS-CoV-2 avec le RaTG13 conservé au laboratoire de Wuhan mais également de la présence dans la structure du virus d’un site de clivage de furine, qui favorise l’infection et n’est pas présent dans cette famille de coronavirus. Mike Farzan, découvreur du récepteur du SARS, estime alors à 70 % les risques que le virus provienne d’un laboratoire. Plus prudent, Kristian Andersen constate que « les preuves scientifiques ne sont pas suffisamment concluantes » pour trancher entre l’origine naturelle et l’accident de laboratoire.
Qui veut la peau d’Anthony Fauci ?
Pourtant, Andersen et ses collègues finissent par se ranger à l’avis de Ron Fouchier, qui considère comme impossible que le virus qui commence alors à se propager dans le monde soit sorti d’un laboratoire et livrent donc un article à l’avis très tranché. Interrogé sur l’hypothèse de la fuite de laboratoire lors d’une conférence de presse en avril 2020, Anthony Fauci renvoie à l’article de Nature, écrit selon lui par « un groupe de virologues évolutionnistes hautement qualifiés », sans jamais évoquer sa participation à son élaboration.
Qu’est ce qui a poussé les plus éminents scientifiques anglo-saxons à discréditer la thèse de la fuite de laboratoire après l’avoir sérieusement envisagée ? Difficile de le dire, tous les échanges de mails n’ayant pas encore été rendus publics. Bien sûr, tout ceci ne prouve ni que le SARS-CoV-2 se soit échappé d’un laboratoire, ni que cette hypothèse ait été délibérément dissimulée. Pour Andersen, il ne faut y voir qu’un « exemple classique de la méthode scientifique où une hypothèse préliminaire est rejetée en faveur d’une hypothèse concurrente après que davantage de données soient disponibles ».
Mais pour certains membres du parti républicain, qui viennent de prendre le contrôle de la chambre des représentants, il n’y a pas de doute : les autorités sanitaires américaines et en premier lieu le Pr Anthony Fauci, qui s’apprête à quitter ses fonctions de directeur de l’institut national des maladies infectieuses (NIAD), ont caché aux Américains le fait que le virus se soit échappé d’un laboratoire. Leur motivation : éviter une guerre avec la Chine mais également cacher leur implication dans l’affaire, puisque l’institut national de la santé (NIH) aurait financé en 2021 des expériences de gain de fonction menées à Wuhan. « La carrière fédérale du Dr Fauci touche à sa fin, mais l’enquête du Congrès sur ses efforts pour dissimuler les origines du Covid-19 ne fait que commencer » a récemment lancé un ténor du parti républicain.
Nicolas Barbet
Origine du SARS-CoV-2 : le jeu de piste continue
Les deux principales hypothèses sur l’émergence du virus en Chine restent fortement débattues à ce jour. Entre une source naturelle, provenant des chauves-souris, et la fuite accidentelle d’un virus modifié en laboratoire, les scientifiques poursuivent leur traque.
Par Stéphane Foucart et Hervé Morin
Le 19 décembre 2022 à 18h39, mis à jour le 20 décembre 2022 à 10h35.Lecture 12 min. https://www.lemonde.fr/sciences/article/2022/12/19/origine-du-sars-cov-2-le-jeu-de-piste-continue_6155086_1650684.html

Accusations de mauvaise foi, de manipulation ou de conflits d’intérêts : trois ans et 17,8 millions de morts après le départ de l’épidémie de Covid-19 dans la ville de Wuhan, en Chine, le débat sur les origines du virus SARS-CoV-2 tourne à l’aigre, y compris dans la communauté académique. Sur les réseaux sociaux, où une part de la discussion se tient publiquement, hors du cadre des revues savantes, de distingués professeurs et directeurs de recherche s’empoignent avec d’autant moins de ménagement qu’aucun consensus ne s’est, jusqu’à présent, imposé.
« Débordement zoonotique » naturel apparu sur le marché de Huanan, à Wuhan, par le biais d’animaux contaminés ? Accident de laboratoire – avec ou sans manipulation préalable –, survenu précisément dans une ville qui concentre des recherches parfois risquées sur les coronavirus de chauves-souris, financées en partie avec des fonds américains ? Loin d’être tranchée, la controverse a en outre pour toile de fond une forte polarisation (géo)politique, l’ancien président des Etats-Unis Donald Trump s’étant fait, dès le départ, le champion de la thèse de la fuite de laboratoire du « virus chinois ».
La probabilité que Pékin œuvre à la résolution de l’énigme est faible. En Chine, la position officielle exclut l’une et l’autre des deux hypothèses qui l’incriminent pour leur préférer celle – politiquement commode, mais hautement improbable – d’une origine étrangère de la maladie, importée dans le pays par le biais d’aliments surgelés. Retour sur quelques points d’achoppement de trois années de débats acharnés.
Le marché, source ou amplificateur ?
Pour certains, c’était presque la fin de la controverse : deux études internationales, publiées fin juillet 2022 dans la revue Science, ont été accueillies par une partie de la communauté savante comme des éléments de preuve majeurs et complémentaires en faveur d’une origine zoonotique du SARS-CoV-2, avec le marché de Huanan, à Wuhan, comme point de départ de l’épidémie. La première a notamment consisté à dater et à localiser les 155 premiers cas de Covid-19 répertoriés dans la ville de Wuhan, tous identifiés dans le courant du mois de décembre 2019. Elle conclut à une répartition globalement centrée sur le fameux marché. Ce n’est pas tout : les premiers cas humains répertoriés dans son enceinte se situent dans l’aile ouest, où se trouvaient aussi des animaux vivants.
La seconde étude enfonce le clou. A partir des données de séquençage disponibles, elle indique que deux lignées virales distinctes, baptisées « A » et « B », ont circulé de manière précoce, suggérant le scénario de deux franchissements successifs de la barrière d’espèce, à partir d’un même réservoir animal.
« A mon avis, il est désormais établi que le SARS-CoV-2 trouve son origine dans le commerce d’animaux sauvages », commente Robert Garry (université Tulane, La Nouvelle-Orléans, Etats-Unis), coauteur des deux études. Pour la biologiste Florence Débarre (Institut d’écologie et des sciences de l’environnement de Paris, CNRS), qui n’a pas participé à ces travaux, « ce scénario est, à l’heure actuelle, le plus plausible ».
« Il y a d’énormes lacunes dans les données, car il y avait bien plus de cas de Covid à Wuhan à cette période, dont la localisation n’a pu être prise en compte » Simon Wain-Hobson (Institut Pasteur)
Bon nombre de chercheurs interrogés par Le Monde considèrent toutefois que ces travaux sont peu concluants et soumis à une variété de biais. « Il y a d’énormes lacunes dans les données, car on sait qu’il y avait bien plus de cas de Covid à Wuhan à cette période, dont la localisation n’a pu être prise en compte dans ces travaux », dit le virologue Simon Wain-Hobson (Institut Pasteur). Son collègue, le virologue Marc Eloit, formule la même objection. « Ce que semblent montrer ces deux études est que le marché a joué un rôle dans l’épidémie, mais nulle part il n’est montré que le réservoir viral à partir duquel le SARS-CoV-2 s’est propagé était effectivement un réservoir animal », dit-il.
Dans une autre analyse des premiers cas répertoriés sur le marché de Huanan, publiée en novembre dans la revue Environmental Research, la biologiste Virginie Courtier-Orgogozo (Institut Jacques-Monod, CNRS) soutient un scénario dans lequel les transmissions s’y sont plus probablement opérées entre humains, dans des lieux clos du marché, comme les salles de jeu de mah-jong, les toilettes ou les cantines, plutôt qu’à partir d’animaux infectés. « Les premiers cas dans l’enceinte du marché ont été répertoriés sur des étals qui sont distants de plusieurs dizaines de mètres et parfois séparés par des murs, dit Virginie Courtier-Orgogozo. Les données épidémiologiques sur ces premiers cas sont cohérentes, avec une introduction unique sur le marché, compatible avec une origine animale, mais tout autant avec un vendeur qui aurait été infecté en dehors du marché. » Une équipe chinoise avance aussi, dans un preprint, l’hypothèse selon laquelle le marché n’aurait eu qu’un rôle d’amplificateur.
D’autant que, jusqu’à présent, aucun échantillon environnemental prélevé sur les lieux et positif au SARS-CoV-2 n’a été attribué à un animal. Absence de preuves qui n’est cependant pas une preuve d’absence : si de tels échantillons existent, ils ont pu ne pas être publiés, ou n’avoir pas été analysés.
L’énigme du « site furine »
Depuis le 16 février 2022 et une publication dans la revue Nature, le virus RaTG13, trouvé en 2013 sur des chauves-souris dans une mine du Yunnan où des ouvriers étaient morts l’année précédente d’une mystérieuse pneumonie, n’est plus le plus proche analogue de SARS-CoV-2. Cet honneur échoit désormais à une famille de coronavirus de chauve-souris baptisée « Banal », prélevée dans les grottes des massifs karstiques du nord du Laos, et dont le taux d’homologie avec SARS-CoV-2 est compris entre 96,9 % et 97,4 %.
« Notre première grosse surprise a été de constater que ces virus avaient une forte affinité avec le récepteur ACE2 des cellules humaines, plus forte que les premières souches de SARS-CoV-2 isolées fin 2019 à Wuhan, raconte Marc Eloit, qui a coordonné ces travaux. C’était très inattendu et très intéressant, d’autant plus qu’il était parfois dit que l’affinité du SARS-CoV-2 avec les cellules humaines était telle que cela suggérait une adaptation préalable dans un labo. Avec ce que nous avions trouvé, cette idée tombait. »
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En revanche, les chercheurs notent une différence de taille entre les Banal et leur cousin SARS-CoV-2 : l’absence de « site de clivage par la furine » (SCF). Sous ce nom barbare se cache la grande spécificité du SARS-CoV-2. Une sorte de passe-partout moléculaire qui permet au virus d’entrer facilement dans les cellules, et qui lui confère son infectivité et sa pathogénicité. Aucun autre virus de type SARS connu à ce jour ne dispose d’un tel « site furine » – pour reprendre le jargon virologique. En l’absence de SCF, Marc Eloit et ses collègues émettent l’hypothèse que leurs virus Banal sont« peu transmissibles et peu pathogènes pour les vertébrés terrestres, donc pour l’homme ».
L’hypothèse des chercheurs est alors que ces virus de chauve-souris peuvent circuler faiblement et discrètement dans la population humaine jusqu’à émerger lorsque l’un d’eux acquiert, par le jeu des multiplications successives dans des cellules humaines, un SCF susceptible de le rendre plus transmissible et plus pathogène. « C’est ce qui se produit avec les virus de grippe aviaire faiblement pathogènes, qui circulent dans les populations d’oiseaux sauvages, explique M. Eloit. Ils peuvent acquérir un site furine lorsqu’ils se mettent à circuler intensément dans les élevages, devenant ainsi hautement pathogènes. »
Pour tester leur idée de départ, les auteurs ont d’abord contrôlé la sérologie de populations laotiennes en contact très étroit avec des chiroptères : collecteurs de guano, chasseurs ou vendeurs de chauves-souris, etc. « Même parmi ces personnes, nous n’avons trouvé aucune sérologie positive à nos virus de chauve-souris », explique M. Eloit.
Seraient-ils malgré tout susceptibles d’évoluer vers des formes plus pathogènes et transmissibles, à l’image de leur cousin pandémique ? Pour le savoir, Marc Eloit et ses collègues ont cultivé l’un de leurs coronavirus – Banal-236 – et ils ont simulé sa circulation dans une population humaine, notamment sur des singes macaques et des souris « humanisées » –, dont les cellules disposent de la même porte d’entrée que celles des humains. Résultat ? Au laboratoire, les six passages successifs de Banal-236 dans les souris humanisées n’ont pas permis l’acquisition du fameux site furine. « Non seulement ce virus, intestinal, n’est pas devenu plus pathogène, mais il n’a pas non plus évolué vers un tropisme respiratoire, conclut M. Eloit. Plus étonnant encore : au terme de ces six passages, son génome était plus éloigné de celui de SARS-CoV-2 qu’il ne l’était au début de l’expérience. »
Alors qu’elle tentait de reproduire un mode d’apparition « naturel » du SARS-CoV-2 à partir de ses plus proches analogues connus, l’équipe franco-laotienne trouve des résultats opposés à ses hypothèses de départ… laissant ainsi entières les questions posées par le site furine du coronavirus pandémique.
Dernière pièce en date apportée au dossier furine, un récent article en preprint met en lumière sa forte analogie avec une séquence présente sur un variant du virus responsable du syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS), obtenu par passage en culture sur des souris. Ce mutant artificiel du MERS-CoV avait été décrit en 2017 comme létal sur une lignée de rongeurs humanisés.
Pour l’auteur Andreas Martin Lisewski (université Jacobs de Brême, Allemagne), « cette analogie unique pourrait appuyer une origine artificielle du SARS-CoV-2 ». « Cet article très intéressant met aussi le doigt sur le fait que les quelques acides aminés composant le site furine pourraient remplir plusieurs fonctions antinomiques, et que la seule manière de les acquérir toutes les trois serait de le faire en une seule fois », commente le spécialiste des coronavirus Bruno Canard (CNRS, Marseille), qui se dit curieux de la façon dont il sera analysé par la communauté scientifique. Marc Eloit « avoue sa perplexité » face à des « résultats non conclusifs », quand Florence Débarre note que les contributions du même auteur sur ce site de prépublication offrentun « festival de complotisme »…
Le troublant projet Defuse
M. Lisewski met lui-même en garde contre les connexions que certains pourraient être tentés d’établir entre ses travaux et une pièce spectaculaire apportée au puzzle de la fuite de laboratoire, mais qu’il juge « brumeuse » : le projet Defuse.
Cette révélation ne doit rien aux chercheurs du domaine, mais à une source anonyme. A l’automne 2021, le groupe de recherche indépendant Drastic publie sur son site un document de soixante-quinze pages, daté de mars 2018 : l’organisation non gouvernementale EcoHealth Alliance y répond à un appel d’offres de la Defense Advanced Research Projects Agency (Darpa) et demande un financement de 14 millions de dollars pour conduire un projet de recherche sur le risque pandémique lié aux coronavirus de chauve-souris, caractéristiques du Sud asiatique. Piloté par EcoHealth Alliance, le projet impliquait des laboratoires américains – en particulier celui de Ralph Baric à l’université de Caroline du Nord – et l’Institut de virologie de Wuhan (WIV). Il n’a finalement pas été financé par la Darpa.
« Nous prélèverons intensivement des échantillons de chauves-souris sur nos sites de terrain où a été identifié un risque élevé de propagation de coronavirus de type SARS, est-il détaillé dans la demande de financement. Nous séquencerons leur spicule [ou protéine spike ] (…), nous les insérerons dans les squelettes viraux (…) pour infecter des souris humanisées et évaluer la capacité de causer une maladie semblable au syndrome respiratoire aigu sévère [SRAS]. » Le projet inclut également, sous certaines conditions, « l’introduction de sites de clivage spécifiques aux humains » et l’évaluation du « potentiel de croissance » des virus chimériques ainsi construits dans des cellules humaines de rein et de tissu épithélial des voies respiratoires. Des manipulations de virus SARS-CoV comme de MERS-CoV sont envisagées. Une seconde partie du projet consiste à mettre au point des méthodes de vaccination de masse des populations de chauves-souris dans les zones jugées à risque.
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La précision des informations fournies dans le document, notamment sur l’identité des « squelettes » viraux utilisés pour insérer telle ou telle protéine, permet d’exclure le fait que le SARS-CoV-2 proviendrait de ce projet spécifique, quand bien même il aurait été mené à bien ou entamé avant d’être rejeté. Il n’en a pas moins jeté le trouble.
« Je suis absolument stupéfait que Peter Daszak [président d’EcoHealth Alliance] et Ralph Baric n’aient pas rendu cette information publique », a déclaré le virologue australien Edward Holmes (université de Sydney, Australie) à la revueScience, quelques jours après la révélation du document. Habitué des collaborations scientifiques avec des chercheurs chinois, il précisait que cette révélation « n’a pas changé [son] opinion d’une émergence du SARS-CoV-2 entièrement naturelle ». Mais, ajoutait-il, « c’est consternant du point de vue de la transparence, qui est clairement essentielle si nous voulons comprendre ce qu’il s’est passé ».
Si Defuse n’a pas été financé, le projet décrit les intentions de la collaboration sino-américaine. Certains soulignent que les insertions de site furine dans des chimères étaient prévues dans le laboratoire de Ralph Baric, pas en Chine. Mais, pour Etienne Decroly, du laboratoire Architecture et fonction des macromolécules biologiques (Marseille), il est clair, notamment à travers un article de PLOS Pathogens de 2017, que « toute la méthodologie permettant de construire des virus chimériques était en place au WIV » pour le faire.
Son collègue Bruno Canard estime, lui aussi, que considérer que Shi Zhengli, « Mme Chauve-Souris » du WIV, « ferait ses expériences “en aveugle” serait la prendre pour une imbécile ». Il note que, pour la majorité des virologues, le projet Defuse, « modèle d’hubris », constitue un sujet « tabou », car cette communauté redoute qu’exposer au grand jour ce type d’expérimentation « ne puisse conduire le législateur à les interdire en bloc ».
L’absence de financement ne signifie pas que des travaux similaires n’ont pas été entrepris sur d’autres fonds, notamment chinois. « Quand vous demandez des crédits, il n’est pas rare que vous ayez déjà fait un tiers des travaux, par peur de vous faire voler vos idées ou simplement pour conserver de l’avance, souligne Simon Wain-Hobson. Mais cela ne constitue pas une preuve que cela ait été le cas. »
Une quête impossible ?
Comme nombre de ses confrères, Simon Wain-Hobson considère que l’origine du SARS-CoV-2 est encore indécidable. « Les scientifiques doivent rester sur le mur qui sépare les deux hypothèses en présence. S’ils en descendent, ils deviennent partisans. » « La vérité, c’est que l’on ne sait pas », abonde Bruno Canard, pour qui « nombre de questions légitimes restent encore sans réponse ».
Comment trancher ? « Il faudrait échantillonner très largement les sarbecovirus [ils regroupent les coronavirus liés au syndrome respiratoire aigu sévère, dont le SARS-CoV-2] chez les chauves-souris, en Chine et dans les pays alentour ; avoir accès aux archives des laboratoires à Wuhan ; mener une enquête sérologique à très large échelle dans cette ville, sur les animaux commercialisés et sur les humains », énumère Marc Eloit, qui s’étonne, comme Simon Wain-Hobson, que les données sur les virus de chauve-souris en Chine ne soient publiées qu’« au compte-gouttes ».
« La question de savoir si le virus a pénétré dans l’espèce humaine par un accident de laboratoire (…) relève d’une enquête de type criminel, non de spéculations scientifiques » Richard Ebright (Rutgers University)
« La science, c’est-à-dire la séquence du génome du virus, les propriétés du virus et l’épidémiologie de la maladie, ne nous a pas appris grand-chose et n’a aucune chance de nous en apprendre davantage sur les origines du virus, dit pour sa part le microbiologiste Richard Ebright (Rutgers University, Etats-Unis), procureur acharné de certaines expériences virologiques risquées. La question de savoir si le virus a pénétré dans l’espèce humaine par un accident de laboratoire(…) relève d’une enquête de type criminel, non de spéculations scientifiques. »
Certains craignent que la situation ne soit bloquée indéfiniment, car si les Américains disposent de données sur les activités à Wuhan, ils pourraient les garder secrètes pour éviter de mettre en cause leurs capacités d’espionnage. Ou pour ne pas braquer les projecteurs sur les recherches militaires liées au SARS-CoV-2 ? Un rapport des membres républicains du comité de la Chambre des représentants chargé de superviser l’activité des agences de renseignement américaines accuse celles-ci de manquer de transparence sur les relations du WIV avec le programme chinois de recherche sur les armes biologiques. Dans un document, publié le 14 décembre, ces soutiens de Donald Trump demandent que la lumière soit faite sur les financements américains qui auraient pu alimenter les recherches au WIV, en lien avec un institut de l’Académie chinoise de sciences militaires. Mais, en matière de publicité sur leurs programmes de biodéfense respectifs, il y a fort à parier que Chine et Etats-Unis se tiennent par la barbichette.
Les réponses pourraient-elles se trouver dans les laboratoires occidentaux ayant collaboré avec les chercheurs chinois et disposant de données inédites ? Les spécialistes notent que les pays en développement comme les laboratoires chinois sont très jaloux de leurs ressources biologiques, protégées par le protocole de Nagoya sur le partage équitable des avantages découlant de leur utilisation. Des verrous sont généralement en place pour limiter au maximum l’échange de virus ou de leurs séquences génétiques, y compris dans les collaborations internationales.
Le WIV semble moins que jamais disposé à partager ces données : le 19 août 2022, les National Institutes of Health (NIH) américains ont mis fin à une subvention octroyée à EcoHealth Alliance parce que cette ONG avait été incapable d’obtenir les cahiers de laboratoire et les fichiers électroniques concernant les expériences conduites à Wuhan avec leurs financements. Un mois plus tard, EcoHealth Alliance revenait en grâce, avec une nouvelle subvention des NIH de 653 392 dollars pour analyser « le potentiel d’émergence de coronavirus de chauve-souris », mais, cette fois, en Birmanie, au Laos et au Vietnam.
Au Congrès américain, les républicains qui, avec Donald Trump, soutiennent sans nuance la thèse du laboratoire sont déterminés à mener l’enquête, un effort bipartisan semblant s’être ensablé : le 13 décembre, un comité d’investigation parlementaire a réclamé à une poignée de chercheurs et aux responsables des NIH et d’EcoHealth Alliance de lui livrer rapidement tous documents et correspondances en rapport avec l’origine de la pandémie.
En tout état de cause, l’incertitude sur celle-ci ne doit pas conduire à l’inaction, insiste Etienne Decroly. Le virologue du CNRS note que le risque de nouvelles zoonoses reste entier, si bien « qu’il est important de surveiller la circulation des virus dans les élevages ». Mais il souligne aussi que les dangers liés aux expériences de franchissement de barrière entre espèces et de gain de fonction « appellent une discussion sur une réglementation internationale sur la biosécurité ».
Mise à jour du 20 décembre à 10 h 30 : les propos de Florence Débarre concernant le site de prépublication sur lequel a été publiée l’étude d’Andreas Martin Lisewski ont été précisés.
Stéphane Foucart et Hervé Morin