COP15 BIODIVERSITÉ : UN ACCORD EN TROMPE-L’OEIL ?
Publié le 20 décembre 2022
https://fne.asso.fr/communique-presse/cop15-biodiversite-un-accord-en-trompe-l-oeil
Après deux semaines de négociations, la 15e conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique s’est terminée ce lundi à Montréal avec l’adoption d’un nouveau cadre mondial pour la biodiversité à l’horizon 2030. Comme pour d’autres sommets internationaux, on n’imaginait pas qu’il s’achève sans un accord, quel qu’il soit, puisque les Etats ne pouvaient en repartir en envoyant aux peuples de la planète un message d’irresponsabilité totale. Un accord a donc été présenté : la rigueur oblige à dire qu’à peu près tout reste à faire pour passer aux actes, que ce soit en France, en Europe ou ailleurs. Analyse de France Nature Environnement.
Les discussions crispées autour de deux points clivants des séquences génétiques numérisées et de la mobilisation des ressources financières auront détourné l’attention des objectifs plus ambitieux qu’il aurait fallu adopter si l’on avait sincèrement voulu s’appuyer sur les travaux de l’IPBES pour finaliser un
un Cadre Mondial de la biodiversité de Kunming à Montréal. Après des négociations théâtralisées par un jeu d’acteur qui ne devrait laisser personne dupe, la présidence chinoise est finalement venue proposer un texte de compromis qui contient 4 objectifs et 23 cibles à 2030 pour construire d’ici 2050 un mode de vie «en harmonie avec la nature», selon la nouvelle phraséologie.
Nous saluons néanmoins l’adoption de ce cadre stratégique qui, bien que très fragile, donne un cap commun et de long terme pour préserver et restaurer la nature, puisque les constats sont posés publiquement et que des objectifs sont désignés afin non seulement de stopper l’effondrement de la biodiversité mais aussi apporter des solutions concrètes pour limiter les effets du dérèglement climatique, assurer la sécurité alimentaire et garantir le bien-être et la santé de notre société. De même, il faut souligner positivement que la mention du «rôle majeur des peuples autochtones et des communautés locales» a été finalement retenue, bien que sa portée ne soit nullement garantie à ce stade.
Un « moment Montréal » ?
À y regarder de plus près, ce cadre mondial non contraignant est avant tout une actualisation des objectifs d’Aïchi de 2010, qui ne prend en compte que trop partiellement les nouvelles connaissances de ces dernières années sur l’état catastrophique de la biodiversité et les enseignements des échecs des plans stratégiques précédents.
En effet, si les Etats se sont accordés sur un cadre de suivi visant à évaluer régulièrement les progrès et adapter au besoin le cadre mondial, le mécanisme de redevabilité est faible, avec uniquement une invitation à élaborer des plans d’actions nationaux et à faire deux rapportages en 2026 et 2029.
Par ailleurs, les 23 cibles sont chiffrées uniquement pour 6 d’entre elles et laissent souvent des portes ouvertes aux pressions, même si des solutions alternatives sont mises en avant. Ainsi, les possibilités «d’exploitation durable» au sein des 30 % d’aires protégées visées, qui permettent des exploitations minières ou des forages, mais aussi des prélèvements halieutiques ou forestiers, augurent mal de l’ambition nécessaire pour ces aires protégées. En outre, il n’est plus question d’engagements clairs de réduction de l’usage des pesticides et substances chimiques mais de diminuer de moitié le «risque global des pesticides et produits chimiques très dangereux»… Chaque mot renvoyant à une définition et une bataille d’expertise, il y aura nécessairement une application tardive voire aléatoire pour ce genre de cibles.
Enfin, quand on voit que l’objectif de baisser de 50% l’empreinte écologique des productions et consommations d’ici à 2030 n’a pas été retenu et que la baisse des subventions néfastes cible un faible « au moins 500 Md$ par an d’ici à 2030 », sans mécanisme de redevabilité (alors qu’on estime qu’il y en a au moins 3 fois plus aujourd’hui), il est légitime de s’interroger sur la capacité de cet accord à engager les changements transformateurs nécessaires.
« Restaurer, gérer et interconnecter les espaces et réellement protéger les espèces -pas que sur le papier- demandera d’être cohérent et exigeant. Il n’y aura de «moment Montréal» qu’à la condition que les Etats suppriment l’ensemble des financements néfastes pour la biodiversité et transcrivent l’accord mondial dans des feuilles de route adaptées aux enjeux signalés par l’IPBES, financées et opérationnelles. Pour l’Union Européenne cela doit commencer avec le projet de loi de restauration de la nature mis en discussion aujourd’hui à Bruxelles et également se traduire dès le 1er semestre 2023 en France avec une Stratégie Nationale pour la Biodiversité conséquente et aux effets concrets aussi rapides que possible », estime Arnaud Schwartz, président de France Nature Environnement.
La décision de la COP15 : protéger 30 % des terres du globe
Par Théo Bellemare et Alexandre-Reza Kokabi19 décembre 2022 à 15h06Mis à jour le 21 décembre 2022 à 09h57
https://reporterre.net/La-decision-de-la-COP15-proteger-30-des-terres-du-globe
Les pays rassemblés à la COP15 sur la biodiversité sont parvenus in extremis à un accord. Non-contraignant, il fixe tout de même des objectifs ambitieux pour les années à venir.
« L’accord est adopté », déclare Huang Runqiu, le président chinois de la COP15, au bout d’une nuit de marathon diplomatique, lundi matin 19 décembre. À Montréal, les 196 parties à la Convention sur la diversité biologique — 195 États et l’Union européenne (UE) — ont adopté un « pacte de paix avec la nature ».
Nommé « accord de Kunming-Montréal », le texte succède aux « accords d’Aichi », une série d’objectifs adoptés en 2010 au Japon et qui s’étaient achevés, en 2020, par un constat d’échec. Fruit de quatre années de négociations âpres, il dresse un chemin pour « enrayer et inverser »l’effondrement du vivant « d’ici à 2030 ».
Protéger 30 % des terres et des mers d’ici 2030
Pour y parvenir, lors de cette « COP de la décennie », les exécutifs du monde entier se sont fixés une feuille de route en 23 cibles. La plus emblématique consiste à protéger 30 % des terres et des mers du globe d’ici 2030. À ce jour, 17 % des terres et 8 % des mers sont sauvegardées.
Cet objectif « est la nouvelle étoile polaire que nous utiliserons pour naviguer vers le rétablissement de la nature », a réagi Masha Kalinina, de l’ONG Pew Charitable Trusts, auprès de l’AFP. Mais, selon plusieurs négociateurs, la vision chinoise l’a emporté : les 30 % seront calculés à l’échelle de la planète, c’est-à-dire que les pays ne sont pas tenus, à l’échelle nationale, de protéger 30 % de leur territoire.
D’autres objectifs importants figurent dans cet accord :
- Réduire de moitié le « risque global » causé par les pesticides et les « produits chimiques très dangereux ».
- Restaurer au moins 30 % des espaces marins et terrestres dégradés et à diminuer le taux d’introduction des espèces envahissantes de 50 %.
- Mettre un terme aux extinctions d’espèces menacées par les activités humaines et « réduire significativement » le risque de disparition.
- Les secteurs agricoles, forestiers et de la pêche devront être gérés de manière durable, notamment grâce au développement de l’agroécologie, une mention poussée par la France.
Les peuples autochtones, « gardiens de la biodiversité »
Les parties ont également souligné le rôle essentiel des peuples autochtones comme « gardiens de la biodiversité ». Ils sont cités dès le début de l’accord, qui prévoit de « donner la priorité à la conservation des systèmes d’aires protégées représentatifs sur le plan écologique […] reconnaissant les territoires et les pratiques autochtones et traditionnels », et dont le « consentement libre, préalable et éclairé » doit être respecté.
Plusieurs figures autochtones ont été entendues lors de la COP15, comme Lucy Mulenkei, Masaï du Kenya, qui affirmait la semaine dernière qu’« aucune décision [concernant la biodiversité] ne devait être prise sans les peuples autochtones », qui vivent sur au moins 25 % de la surface terrestre, concentrant près de 80 % de la biodiversité.
Jusqu’au bout, les négociations ont failli achopper sur la question des moyens financiers. Finalement, l’argent destiné aux pays en développement va doubler d’ici à 2025 — 20 milliards de dollars par an — et tripler d’ici à 2030 — 30 milliards. Bien loin des 100 milliards réclamés par une coalition de pays du Sud, dont le Brésil, l’Argentine, l’Indonésie et de nombreux États africains.
Pression chinoise
L’accélération des discussions dans les dernières heures, sous pression chinoise, n’a pas plu à toutes les parties. D’après le quotidien britannique The Guardian, le négociateur de la République Démocratique du Congo était incrédule quand le président chinois de la COP a annoncé que l’accord avait été adopté. Celui du Cameroun aurait qualifié le texte de « fraude », tandis qu’une négociatrice ougandaise a parlé de « coup d’État » contre la COP.
L’accord ne contient par ailleurs aucun mécanisme pour contraindre les pays à réviser leurs plans, s’ils ne sont pas sur la bonne trajectoire. Ils sont simplement tenus de préciser les mesures qu’ils souhaitent appliquer dans leurs programmes nationaux, comme la future stratégie nationale de biodiversité de la France.
« Aucune réglementation pour les entreprises »
Les associations environnementales oscillent entre satisfaction et déception. Nele Marien, des Amis de la Terre, déplore qu’« aucune réglementation pour les entreprises » n’ait été adoptée, et que le texte promeuve au contraire « des mesures d’écoblanchiment telles que les “solutions fondées sur la nature”, qui permettent de compenser la destruction de l’environnement », au lieu de l’empêcher.
Malgré « la faiblesse du langage dans des domaines critiques », qui pourrait affaiblir l’efficacité du texte, l’ONG WWF France salue « un mandat clair pour lancer les chantiers de la décennie sur la biodiversité ». « Il y a eu à Montréal un sursaut de la communauté internationale pour se mettre d’accord malgré des positions encore très éloignées il y a quelques jours », a réagi Christophe Béchu, ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires de France.
Un nouveau cadre mondial pour enrayer l’effondrement de la biodiversité d’ici à 2030
La COP 15 de Montréal a réussi à adopter un accord qualifié d’« historique » par les signataires, avec notamment l’objectif de protéger 30 % des terres et des océans et de restaurer la même proportion d’écosystèmes dégradés.
Biodiversité | 19 décembre 2022 | Laurent Radisson

© UNBiodiversityLes États parties à la Convention sur la diversité biologique sont parvenus à un accord, ce 19 décembre, à Montréal.
C’était loin d’être gagné. Mais les États parties à la Convention sur la diversité biologique sont parvenus, ce lundi 19 décembre, à Montréal, en clôture de la COP 15 sous présidence chinoise, à adopter un cadre mondial pour la biodiversité (GBF) pour la période courant jusqu’à 2030. Le secrétariat de la Convention, tout comme de nombreux États signataires, à commencer par la France, n’hésitent pas à parler d’un « accord historique ». Et ce, comme le rappelle le ministère français de la Transition écologique, alors qu’un million d’espèces sont menacées d’extinction, que 75 % de la surface terrestre sont altérés de manière significative et que 85 % des zones humides ont disparu.
Certaines ONG saluent également cette adoption. « C’est une performance que d’être parvenus à se mettre d’accord sur un objectif collectif à l’échelle mondiale pour enrayer et inverser la perte de biodiversité (…), se réjouit ainsi Macro Lambertini, directeur général du WWF International. Cet accord envoie un signal clair et doit être une rampe de lancement pour les gouvernements, les entreprises et la société civile pour déployer un monde positif en nature, où il y aura en 2030 plus de nature qu’en 2020. » Mais des observateurs pointent, dans le même temps, un certain nombre de faiblesses et de menaces.
Techniquement, le cadre mondial est constitué de quatre objectifs et de 23 cibles à atteindre d’ici à 2030. En plus de ce cadre mondial, les représentants de 188 gouvernements présents à Montréal (sur 196 États parties à la Convention) ont adopté une série d’accords connexes portant sur la mise en œuvre du cadre et le rapportage à l’aide d’indicateurs, sur la mobilisation des ressources, et sur l’information relative au séquençage numérique des ressources génétiques.
Protéger 30 % des terres et des mers
Parmi les 23 cibles figure celle, emblématique, visant à protéger 30 % des terres et des mers. Un objectif porté par une coalition dite « de la haute ambition pour la nature et les peuples » présidée par la France, le Costa-Rica et le Royaume-Uni. Actuellement, seulement 17 et 10 % de ces espaces sont actuellement protégés. La coalition s’est engagée à créer un secrétariat et à se doter d’un budget pour accompagner ses membres, a indiqué le ministre français chargé de l’Écologie, Christophe Béchu. Le degré de protection de ces zones pose toutefois question. L’association Bloom, spécialisée dans la protection des océans, envoie une charge contre l’exécutif français, qu’elle accuse d’avoir « tué l’objectif » de mettre 10 % des espaces sous protection stricte et de s’être opposé à l’adoption de critères précis de qualité de protection pour le reste.
C’est une performance que d’être parvenus à se mettre d’accord sur un objectif collectif à l’échelle mondiale pour enrayer et inverser la perte de biodiversité
Macro Lambertini, WWF International
Le WWF, de son côté, se félicite de l’adoption de cette cible, accompagnée de celle de restaurer 30 % des écosystèmes dégradés d’ici à 2030. Mais, pour l’ONG, elle ne suffira pas si elle n’est pas accompagnée de la mise en œuvre d’autres cibles adoptées parmi lesquelles la réduction des risques liés aux pesticides, l’augmentation des pratiques agroécologiques et le déploiement de solutions fondées sur la nature.
Les États parties ont en effet adopté la cible consistant à réduire de moitié l’excès de nutriments et le risque global posé par les pesticides et les produits chimiques les plus dangereux. Ils ont aussi adopté la cible visant à réduire « à près de zéro » la perte de zones à haute importance pour la biodiversité. Avec cette formulation, « les États acceptent, en creux, de perdre encore davantage de milieux naturels essentiels pour la biodiversité », pointe toutefois le WWF. Ce qui, ajoute l’ONG, est incompatible avec l’ambition d’inverser la perte de biodiversité d’ici à 2030, mais aussi avec les engagements pris en matière de lutte contre la déforestation lors de la COP climat de Glasgow.
Mobiliser 200 milliards de dollars par an
Autre cible particulièrement importante : celle de réduire d’au moins 500 milliards de dollars par an (Md$/an) les subventions qui nuisent à la biodiversité d’ici à 2030. En ce qui concerne la question des financements, qui a nourri de nombreuses oppositions, les représentants des États sont parvenus à l’objectif de mobiliser, d’ici à 2030, au moins 200 Md$ par an en financements nationaux et international, de sources à la fois publiques et privées, pour la biodiversité. Les flux financiers des pays développés vers ceux en développement devront, quant à eux, être portés à au moins 20 Md$/an d’ici à 2025, et à au moins 30 Md$/an d’ici à 2030. Des financements qui restent insuffisants aux yeux de certaines ONG. « Les gouvernements devraient (…) proposer un plan clair pour le total de 1 000 milliards de dollars par an nécessaire pour concrétiser cet accord », estime ainsi Osca Soria, directeur de campagne de l’ONG Avaaz. « Conformément à ses engagements, la France a prévu le doublement de ses financements à hauteur de 1 Md€ par an d’ici à 2025 », annonce, quant à lui, le ministère français de la Transition écologique.
Une cible concerne plus particulièrement les entreprises. Les États parties devront exiger que les grandes entreprises et les institutions financières transnationales « surveillent, évaluent et divulguent de manière transparente leurs risques, leurs dépendances et leurs impacts sur la biodiversité à travers leurs opérations, leurs chaînes d’approvisionnement et de valeur et leurs portefeuilles ». Certains représentants de la sphère privée ont émis des réactions positives à l’occasion de l’adoption de l’accord. « Il en résultera une plus grande responsabilisation et des décisions mieux informées de la part des investisseurs, des gouvernements, des consommateurs et des entreprises elles-mêmes », a ainsi réagi Alan Jope, P-DG d’Unilever. « Le risque lié à la nature fait partie intégrante du risque et du rendement des investissements, et il existe une opportunité évidente d’aligner les flux financiers sur des objectifs positifs pour la nature », relève, de son côté, Andy Howard, responsable mondial de l’investissement durable dans la société de gestion d’actifs Schroders.
« Pas un accord de papier »
Les dispositions adoptées en matière de mise en œuvre sont saluées, car l’échec de l’atteinte des objectifs d’Aichi, fixés en 2010 lors de la COP 10, s’explique pour beaucoup par l’absence de cadre de suivi, ainsi que l’avait rappelé Sylvie Lemmet, ambassadrice déléguée à l’environnement, lors de l’ouverture de la COP 15. Pour le WWF, l’adoption d’un tel mécanisme marque la différence par rapport aux accords précédents, mais l’ONG le considère toutefois comme trop faible.
« Il y a un cadre mondial, ensuite il y a un cadre de mise en œuvre national ; chacun va devoir se mettre à la hauteur de cet accord pour que l’on soit en capacité de prouver que ce n’est pas un accord de papier », confirme Christophe Béchu. La détermination des États membres de l’UE va être rapidement testée, puisqu’un Conseil européen se réunit, le 20 décembre, pour discuter du projet de règlement sur la restauration de la nature. Sur le plan national, le ministère de la Transition écologique annonce la déclinaison « dans les prochains mois » de l’Accord de Montréal dans la Stratégie nationale pour la biodiversité.
Mais certains laissent poindre leur scepticisme. « Tout se jouera dans la mise en œuvre, sur laquelle l’accord ne donne quasiment aucun engagement chiffré, déplore ainsi Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). L’absence coupable des grands dirigeants de la planète à cette COP 15 témoigne du travail qu’il reste à faire pour que se dessine une véritable ambition en faveur de la biodiversité. »
Laurent Radisson, journaliste
Rédacteur en Chef de Droit de l’Environnement
COP15 : au-delà des promesses, le combat n’est pas gagné sur la biodiversité
Éditorial
Le Monde
Plus de 190 pays, réunis lundi lors de la COP15 à Montréal, sont parvenus à un accord historique pour tenter d’enrayer la destruction de la biodiversité. Mais sans dispositif contraignant, de nombreux engagements pris risquent de rester lettre morte.
Publié aujourd’hui à 09h53, mis à jour à 10h07 Temps de Lecture 2 min.
Signer un « pacte de paix avec la nature ». L’appel du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), Antonio Guterres, lors de l’ouverture de la 15e Conférence des parties sur la biodiversité (COP15) a été entendu. Le traité a bien été paraphé, lundi 19 décembre, par plus de 190 Etats à Montréal. Mais, dans un plan de paix, ce n’est pas tant la signature qui importe que l’application effective des engagements par les parties prenantes. L’« accord de Kunming-Montréal » a beau avoir été qualifié d’« historique » par des protagonistes qui se sont empressés d’en faire l’équivalent pour la biodiversité de l’accord de Paris sur le climat, les promesses n’engagent à ce stade que ceux qui les croient.
Il est vrai que jamais une COP sur la biodiversité n’avait été aussi ambitieuse. Il s’agit de protéger 30 % de la planète, de restaurer un tiers des écosystèmes, de réduire de moitié les risques liés aux pesticides, de doubler les financements globaux en faveur de la protection de la nature.
Ces ambitions sont aussi louables qu’indispensables. Au même titre que celles qui avaient été formulées en 2010 lors de la COP10 de Nagoya (Japon), qui, elle aussi, avait soulevé un vent d’espoir… avant de décevoir. Sur les vingt cibles qui avaient été fixées pour la fin de la décennie, aucune n’a été atteinte. Pire, le déclin de la plupart des espèces les plus fragiles s’est poursuivi, malgré les belles paroles.
Lire aussi* : COP 15 : comment la Chine a œuvré pour parvenir à un accord historique sur la biodiversité
Tenter de se rassurer en misant sur l’hypothèse que les engagements pris à Nagoya ont permis de ralentir le processus de destruction constitue un bien pitoyable satisfecit. Ce bilan calamiteux pose la question de la méthode de cette COP15. Faute d’avoir tiré toutes les leçons de cet échec, les mêmes erreurs menacent d’aboutir aux mêmes impasses.
Des financements insuffisants
L’accord de Kunming-Montréal marque toutefois un progrès notable, en prévoyant un cadre de suivi qui doit permettre d’évaluer régulièrement les avancées pour éventuellement corriger la trajectoire. Alors que, dans beaucoup de domaines, le point de non-retour est atteint, il n’est plus envisageable d’attendre dix ans pour constater l’échec des politiques menées.
La lutte pour la préservation de la biodiversité constitue un défi aussi compliqué que celui du réchauffement climatique. Les effets sont souvent diffus, invisibles pour les populations urbaines. Surtout, la sanctuarisation des espaces naturels a de lourds impacts sur les populations et les économies locales, nécessitant d’énormes moyens pour les accompagner dans cette transition. Or, même si les financements promis à Montréal sont en sensible augmentation, ils restent largement insuffisants.
Lire aussi** : Biodiversité : « Tout ce qui sortirait de la COP15 serait compromis avant même d’être signé »
Mais quoi qu’en disent les plus pessimistes, l’accord obtenu à l’issue de cette COP15 a le mérite d’exister. Les craintes d’un échec retentissant étaient réelles et il faut saluer le sursaut qui permet d’entretenir l’espoir de sauver ce qui peut l’être. Cela dit, sans mécanisme contraignant, beaucoup d’engagements risquent de rester lettre morte. La réglementation européenne qui a été adoptée le 6 décembre pour interdire les importations de produits ayant contribué à la déforestation est un exemple de dispositif qui peut venir compléter utilement l’accord de Montréal. Malheureusement, ce type d’initiative reste isolé.
Certains pays comme la Chine ont obtenu gain de cause, lors de la COP15, pour que les objectifs de préservation soient globaux et non pas à l’échelle de chaque nation. Le procédé ne trompe personne sur le degré de volontarisme de chacun à agir : le Not In My Backyard (nimby, « pas dans mon jardin ») reste la notion la mieux partagée du monde. La paix est signée. Elle ne marque pas pour autant la fin du combat.
Lire aussi*** : COP15 : « Sur l’élimination des subventions néfastes à la nature, il n’y a eu aucun progrès en dix ans »
Le Monde
**Biodiversité : « Tout ce qui sortirait de la COP15 serait compromis avant même d’être signé »
Chronique

Stéphane Foucart
Aucun chef d’Etat, hormis Justin Trudeau, n’a prévu de se rendre à cette conférence. Chacun semble prendre acte que ce qui sera paraphé à Montréal n’aura pas d’effet sur la marche du monde, estime Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».
Publié le 18 décembre 2022 à 06h00, mis à jour le 19 décembre 2022 à 10h10 Temps de Lecture 3 min.
La quinzième conférence des parties à la Convention sur la diversité biologique (CDB) – ou COP15 – n’est pas encore achevée qu’il est déjà possible d’affirmer qu’il n’en sortira rien. Ou, disons, presque rien. Quels que soient l’accord et les engagements qui seront pris le 19 décembre, à Montréal (Canada), il y a tout lieu de penser qu’il adviendra d’eux ce qu’il est advenu des « objectifs d’Aichi » – pris au terme de la COP10 de Nagoya (Japon), à l’automne 2010.
Sur les vingt objectifs en question, qui devaient être atteints une décennie plus tard, aucun n’a été rempli. Seuls six ont été charitablement considérés comme « partiellement atteints ». Nombre d’observateurs avisés estiment que, sans la ligne de mire des objectifs d’Aichi, la destruction de la biosphère se serait poursuivie à un rythme plus soutenu encore : peut-être. Mais, en tout état de cause, trente ans après la signature de la CDB au sommet de Rio (Brésil), et plus de dix ans après Nagoya, nous sommes encore collectivement très loin du compte.
La COP15 ne nous en rapprochera pas. Toute une série de collisions d’agendas indiquent que les délégations réunies à Montréal opèrent dans une sorte de monde parallèle : toute l’attention médiatique étant focalisée sur la Coupe du monde de football, ce qu’il s’y passe n’intéresse pas grand monde, et aucun chef d’Etat – à l’exception de l’hôte, le premier ministre canadien, Justin Trudeau –, n’a prévu de s’y rendre. Chacun semble prendre acte que ce qui sera paraphé à Montréal n’aura pas d’effet sur la marche du monde. Le président français, Emmanuel Macron, a d’ailleurs fixé l’ordre de ses priorités, jugeant plus important de se rendre au Qatar qu’au Canada.
Il ne s’agit pas uniquement de l’agenda des chefs d’Etat. Le lendemain de l’ouverture de la COP15, le ministre de l’agriculture, Marc Fesneau, se déclarait favorable au retour, pour la troisième année consécutive, des néonicotinoïdes sur la betterave. Une position prise alors que – fait proprement extraordinaire – les prévisions de pression parasitaire sur ces cultures ne sont pas encore disponibles. Se déclarer favorable par principe à l’application des produits les plus destructeurs de la biodiversité, sur quelque 400 000 hectares, alors que les discussions s’ouvrent à Montréal : on est fondé à se demander comment la délégation française a trouvé le moral de tenir le rythme harassant des négociations, deux semaines durant.
Manœuvre dilatoire
Ce n’est pas tout. Le 19 décembre, le jour de la clôture de la COP15, il est probable que le Conseil européen torpille sans ciller l’une des mesures-phares du Green Deal d’Ursula von der Leyen. Officiellement, il ne s’agit que de demander à la Commission des données complémentaires sur l’impact économique des objectifs de réduction des pesticides (50 % à l’horizon 2030). Mais la réalité est que cette exigence a tous les traits d’une manœuvre dilatoire : le temps de réaliser l’étude complémentaire réclamée par les Etats membres (à l’exception de l’Allemagne), plusieurs mois pourraient s’écouler et rendre impossibles l’examen et l’adoption du règlement sur l’usage durable des pesticides, avant la fin de la mandature.
Lire aussi ******: A la COP15, l’idée de créer un fonds pour financer la biodiversité divise les négociateurs
La révision du règlement Reach, qui devait renforcer le contrôle des substances dangereuses, a déjà été mise en sursis selon le même modus operandi. Or, sous nos latitudes, pollutions et agriculture intensive sont les causes majeures du déclin de la biodiversité. Ainsi, les Européens se posent en champions de la protection de la nature sur la scène internationale, mais ils s’accordent, à Bruxelles, pour rendre préventivement caduc ce qui pourrait sortir de la conférence.
A peu près tout ce qui y serait adopté serait déjà compromis avant d’être signé. Le principal levier pour réduire la pression des pratiques agricoles au sens large est celui des subventions. Or, les termes de la politique agricole commune (PAC) européenne ont déjà été négociés pour la période 2023-2027 ; en France comme ailleurs, la PAC continuera à favoriser de manière écrasante les pratiques les plus destructrices. La COP15 n’y pourra rien.
Effets de manche
C’est aussi vrai pour la pêche – une autre grande cause de destruction de la biodiversité sous nos latitudes. Le président Emmanuel Macron, dans différentes arènes, s’est posé en champion de la protection de l’océan, mettant en avant l’objectif de 30 % d’aires marines protégées dans les eaux territoriales. Las ! Claire Nouvian, présidente de l’association Bloom, dénonce des effets de manche et rappelle qu’il est toujours possible à la pêche industrielle de venir exploiter ces fameuses aires protégées. Quant à l’objectif d’atteindre 10 % d’aires marines à « protection forte », c’est-à-dire tout simplement réelle, il est moribond et ne serait pas soutenu par la France à la COP.
Lire aussi**** : Quotas de pêche : les Etats européens rechignent à protéger l’anguille et d’autres poissons menacés
Ce n’est pas très surprenant. Trois mois avant l’ouverture de la COP15, les Etats européens avaient rejeté un amendement à la politique commune des pêches interdisant l’usage dans la Manche de la « senne démersale », un instrument de pêche particulièrement destructeur, utilisé par les navires industriels néerlandais. La France avait également rejeté l’amendement, s’attirant les foudres de ses propres pêcheurs-artisans. Que peut-on protéger des océans lorsque des navires-usines vident la mer avec de tels chaluts, capables de ratisser entre 2 et 3 kilomètres carrés par prise ?Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir
Cette semaine, l’Union européenne a pourtant annoncé des mesures inédites et importantes de protection de l’environnement : lutte contre la déforestation importée, taxe carbone aux frontières. Il faudra attendre de juger leurs bénéfices sur pièces. Mais, quels qu’ils soient, ils ne compenseront pas les dégâts déjà programmés pour la décennie en cours, avec ou sans COP15.
Lire aussi***** : COP15 de la biodiversité : pour protéger les océans, les objectifs sont loin d’être atteints
Stéphane Foucart
****Quotas de pêche : les Etats européens rechignent à protéger l’anguille et d’autres poissons menacés
Les ministres de l’UE ont arrêté mardi les limites de capture par espèce qui s’appliqueront à partir du 1er janvier 2023 aux pêcheurs européens dans l’Atlantique, en mer du Nord, en Méditerranée et en mer Noire.
Par Martine Valo
Publié le 14 décembre 2022 à 01h10, mis à jour le 14 décembre 2022 à 14h14
Temps de Lecture 2 min. https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/12/14/quotas-de-peche-les-etats-europeens-rechignent-a-proteger-l-anguille-et-d-autres-poissons-menaces_6154287_3244.html

Le conseil des ministres européens de la pêche, qui fixe les limites de capture à ne pas dépasser dans l’Atlantique, la mer du Nord, la Méditerranée et la mer Noire pour l’année 2023, s’est conclu mardi 13 décembre au petit matin, après deux jours et une nuit entière de négociations, intenses mais opaques.
Sans surprise, les représentants des Etats se sont félicités des accords trouvés. « C’est le meilleur résultat que nous puissions obtenir pour assurer la continuité de nos flottes de pêche sans compromettre nos engagements en matière de durabilité », a ainsi déclaré le ministre tchèque Zdenek Nekula, qui présidait la réunion. Et, comme souvent, les ONG ont exprimé leur déception à l’égard d’un exercice qui cherche en priorité à contenter – ou du moins à contrarier le moins possible – les pêcheurs respectifs des Etats membres.
« Chaque année, les ministres de l’UE [Union européenne] font semblant de parler de durabilité, mais la pression exercée par l’industrie de la pêche les conduit toujours à dépasser les limites maximales » préconisées par les scientifiques et proposées par la Commission européenne, déplore l’ONG Oceana.
Le « scandale annuel de la pêche »
Cette fois-ci, les défenseurs de l’environnement haussent le ton. L’ONG ClientEarth, qui qualifie ce dernier conseil de l’année de « scandale annuel de la pêche », a pour la première fois attaqué en octobre l’Union européenne devant la Cour de justice pour ne pas avoir respecté les avis des scientifiques dans ses taux de capture de 2022 pour l’Atlantique nord-est.
Lire aussi : L’Union européenne n’est pas parvenue à mettre fin à la pêche illicite
Le collectif Our Fish dénonce lui aussi l’échec des ministres à protéger les poissons et les crustacés les plus vulnérables. En effet, parmi les 200 stocks commercialisés qui étaient examinés à Bruxelles figuraient des espèces mal en point, comme la dorade rose (Pagellus bogaraveo), capturée au chalut de fond en Méditerranée. Plus encore, l’inquiétude se porte sur l’emblématique anguille européenne (Anguilla anguilla), actuellement en danger critique d’extinction, selon l’Union internationale de conservation de la nature.
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La Commission proposait de cesser complètement de la pêcher. Cependant, même « s’il partage le constat des scientifiques sur l’état très dégradé de l’anguille, le secrétaire d’Etat à la mer, Hervé Berville, s’est opposé aux solutions proposées par la Commission européenne », indique le communiqué de presse ministériel. Le représentant de la France a joint sa voix à celles d’autres ministres afin que cette interdiction de capture soit limitée à six mois. Ils ont de surcroît décidé de repousser la mesure au printemps et d’autoriser sa mise en place sans continuité dans le temps – bref, de l’aménager afin de « maintenir une activité de pêche adaptée à chaque bassin », selon le communiqué.
« La France a défendu ses intérêts »
« La France a défendu ses intérêts sur chacune de ses façades maritimes », s’est donc félicité Hervé Berville. Ainsi a-t-il également refusé, par exemple, la réduction de 10 % du quota de lieu jaune et obtenu in extremis un maintien des volumes pour la raie brunette, alors qu’une diminution de 34 % était sur la table.
Mais c’est bien l’anguille qui focalise l’attention. « Le conseil a fait un petit pas », estime Domitilla Senni, de l’ONG MedReAct. Mais les dérogations obtenues « viennent annihiler l’efficacité de l’interdiction partielle de la pêche. Or la population d’anguilles a connu un véritable effondrement au cours des quarante dernières années, avec une baisse de 95 %. Sans mesures de protection plus strictes, [son] sort pourrait être scellé ».
Les ONG rappellent que la politique commune de la pêche prévoyait initialement d’atteindre une gestion durable de tous les stocks commercialisés dès 2020. On en est loin, puisque 40 % de ceux-ci sont surpêchés dans les eaux de l’Union européenne côté Atlantique. La situation est bien pire en Méditerranée, avec un taux de plus de 90 %. Le conseil a d’ailleurs décidé d’y réduire de 7 % l’effort de pêche (un calcul qui prend en compte la taille des bateaux et la puissance des moteurs).
La déconvenue des militants est d’autant plus grande qu’à la faiblesse des mesures de précaution en faveur des ressources halieutiques répondent les discours lyriques que les ministres européens tiennent ces jours-ci à Montréal, à l’occasion de la COP15 pour la défense de la biodiversité sur terre et dans l’océan.
Lire aussi*****: COP15 de la biodiversité : pour protéger les océans, les objectifs sont loin d’être atteints
Martine Valo
*****COP15 de la biodiversité : pour protéger les océans, les objectifs sont loin d’être atteints
Par Martine ValoPublié le 07 décembre 2022 à 13h00, mis à jour le 07 décembre 2022 à 18h19
Temps de Lecture 3 min.

Tous en bleu pour défendre l’océan. Une coalition d’ONG de défense du monde marin baptisée « Flotilla » a lancé ce mot d’ordre à la veille de la 15e Conférence sur la biodiversité (COP15), dont les travaux débutent à Montréal, au Canada, mercredi 7 décembre, afin de rappeler que la vie sur cette planète ne se limite pas aux espèces terrestres. Les environnementalistes mettent désormais en avant le rôle essentiel des écosystèmes marins dans la régulation du climat : du krill aux baleines, la faune océanique contribue à stocker d’importantes quantités de CO2 dans les grandes profondeurs, tandis qu’une bonne partie de l’oxygène est due à la photosynthèse du phytoplancton.
Seulement, ce climatiseur fondamental est malmené. L’océan se dilate sous l’effet de l’énergie en excès qu’il absorbe. Il se réchauffe, au détriment des coraux dont les récifs atténuent la houle des tempêtes et les tsunamis, il s’acidifie et perd de son oxygène. Mais la première cause de son déclin tient aux activités humaines : la disparition des mangroves et la bétonisation des côtes, la surpêche généralisée, les industries d’extraction, le déversement massif de plastique et de pollutions diverses ont un impact significatif sur les deux tiers du milieu marin, observe la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques, l’IPBES. On dénombre déjà 400 « zones mortes » – soit environ 245 000 kilomètres carrés – où plus rien ne peut se développer. Plus d’un tiers de tous les mammifères marins sont menacés.
Enfin, au moins un tiers des stocks de poisson que l’on consomme sont surpêchés et 60 % sont exploités au maximum de leur capacité à se renouveler, si bien que les captures mondiales plafonnent depuis les années 1980.
L’occasion de marquer un tournant
La COP15 pourrait être l’occasion de marquer un tournant, si elle parvient à imposer au monde de préserver 30 % des espaces marins. En 2010 déjà, la COP biodiversité, qui s’était tenue à Nagoya, au Japon, avait fixé un objectif de classement d’au moins 10 % des zones marines et côtières d’ici à 2020. Cette déclaration ambitieuse avait suscité une forme de compétition entre Etats pour définir celui qui établirait la plus vaste des aires marines protégées (AMP).
En 2014 par exemple, les Etats-Unis ont créé un ensemble de 1,3 million de kilomètres carrés autour d’Hawaï, tandis que la Nouvelle-Caldéonie annonçait une AMP aussi vaste. Puis a suivi celle de la mer de Ross (1,5 million de kilomètres carrés) dans l’Antarctique, en 2016. Néanmoins, la cible n’est pas atteinte : le secrétariat de la Convention sur la diversité biologique rapporte que 7,7 % des zones marines et côtières et 18 % de celles relevant de juridictions nationales – ce qui exclut toute la haute mer au-delà des 200 milles marins – ont un statut de protection, de niveaux d’exigence très inégaux au demeurant.
Lire aussi : Le manque de protection dans les aires marines protégées dénoncé
Les ONG dénoncent les effets pervers de cette « politique du chiffre », qui conduit les responsables politiques à vanter sur la scène internationale des créations de sanctuaires grandioses, mais sans leur donner les moyens de surveiller leurs eaux, ni de les gérer de manière responsable. L’association Bloom a publié fin novembre une analyse montrant que la France a dans les faits affaibli ses ambitions au cours de la dernière décennie, en refusant de s’opposer au développement de la pêche industrielle. Rien n’est venu freiner la pratique destructrice du chalutage de fond dans les petites aires peu protégées de métropole. A l’autre bout du monde, l’extension de la réserve naturelle nationale des Terres australes et antarctiques françaises annoncée par Emmanuel Macron en 2022 porte certes cette AMP à 1,6 million de kilomètres carrés, mais ses nouvelles limites évitent les zones de pêche à la langouste et à la légine.
Extrèmement complexe
De leur côté, les scientifiques ont identifié des hauts lieux de biodiversité ou d’espaces particulièrement vulnérables qui méritent des mesures urgentes de conservation, ils ont aussi montré l’intérêt qu’il y aurait à établir des réseaux d’AMP connectées. Pourquoi est-il alors si difficile de faire mieux pour la préservation de la biodiversité marine ? « Parce que c’est extrêmement complexe, bien plus que le climat finalement, pour lequel on sait quels leviers actionner, répond Julien Rochette, de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Les experts considèrent par exemple qu’il faudrait des aires marines saisonnières mouvantes en fonction des migrations des espèces. » Ce genre de stratégie serait évidemment déstabilisante pour les secteurs d’activités maritimes. « Et puis il ne suffit pas que les ministres chargés de l’environnement réfléchissent ensemble à une boîte à outils de mesures de protection, souligne-t-il. La plus grande avancée serait de s’intéresser au secteur qui a le plus d’impact pour les zones côtières : l’agriculture. »
Lire aussi : Bras de fer sur le chalutage de fond dans les aires marines protégées de l’Union européenne
La question des franges de l’océan est d’autant plus épineuse que les populations s’y massent de plus en plus, multipliant les usages conflictuels dans tous les pays. Mais les abysses sont eux aussi convoités pour leurs ressources minérales et voilà bientôt vingt ans qu’un traité pour la biodiversité en haute mer est officiellement négocié au sein des Nations unies, sans aboutir. Pour compléter le tableau, il faudrait aussi évoquer le rôle des organisations régionales des pêches. En novembre, la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique a par exemple décidé de réduire de 40 % à 60 % les captures d’une espèce menacée, le requin-taupe bleu (ou mako). Au même moment, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction, la Cites, venait elle aussi au secours des requins – entre autres – , en renforçant le contrôle sur les ventes de leurs ailerons. Les baleines n’ont pas eu cette chance en octobre. La commission internationale qui leur est consacrée a une fois de plus repoussé sine die la création d’un sanctuaire pour elles dans l’Atlantique Sud.
Martine Valo
******A la COP15, l’idée de créer un fonds pour financer la biodiversité divise les négociateurs
Les ministres de l’environnement de quelque 110 Etats ont débuté, jeudi 15 décembre au Canada, une session de négociation décisive.
Par Perrine Mouterde(Montréal, Canada, envoyée spéciale)Publié le 16 décembre 2022 à 04h30, mis à jour le 16 décembre 2022 à 17h44
Temps de Lecture 3 min.

L’œuf ou la poule ? Faut-il d’abord s’entendre sur les financements pour que l’ambition suive, ou attendre d’avoir des engagements fermes sur les objectifs à atteindre pour ensuite discuter des ressources ? L’enjeu des moyens financiers, et particulièrement la question de la création d’un nouveau fonds, a largement entravé l’avancée des discussions de la 15e conférence mondiale (COP15) pour la biodiversité. Les ministres de l’environnement de quelque 110 Etats ont débuté, jeudi 15 décembre au Canada, une session de négociation décisive. Des signaux politiques étaient attendus pour tenter de sortir de l’impasse et pour avancer de front sur les sujets les plus complexes.
La COP15 est censée déboucher, d’ici au 19 décembre, sur l’adoption d’un accord mondial pour mettre un terme à l’effondrement de la biodiversité d’ici à 2030. « Il y a encore tellement de choses à faire, et le temps va bientôt manquer », a rappelé la vice-secrétaire générale des Nations unies, Amina J. Mohammed, lors de l’ouverture des débats. « Les pays développés doivent soutenir financièrement les nations en développement pour que l’accord mondial soit mis en œuvre, a-t-elle aussi insisté. C’est très important pour ces pays qui abritent une grande part de la biodiversité mondiale et supportent un coût disproportionné pour la perte progressive de ce bien commun. »
Une vaste coalition, dont font partie des pays africains, le Brésil, l’Inde ou encore l’Indonésie, appelle à une hausse considérable des financements du Nord vers le Sud, mais aussi à la création d’un nouveau mécanisme qui viendrait compléter l’actuel Fonds pour l’environnement mondial (FEM). Signe du niveau de tension, des délégués du Sud avaient quitté un groupe de travail, dans la nuit de mardi à mercredi, pour dénoncer l’inflexibilité des négociateurs du Nord sur ce sujet.
Lire aussi : A la COP15, l’espoir de conclure un « accord de Paris » pour la biodiversité
« Comment le monde développé peut-il reconnaître l’ampleur des crises planétaires et ne pas répondre aux appels à une plus grande ambition dans le financement de la biodiversité, au-delà de l’architecture existante, par le biais de stratégies et d’instruments supplémentaires et innovants ? », s’interroge l’équipe de transition brésilienne dans une lettre adressée mercredi à la Convention sur la diversité biologique des Nations unies.
« Les pays africains sont venus à Montréal avec l’intention d’adopter un cadre global pour la biodiversité. Mais si on ne dispose pas des moyens nécessaires à sa mise en œuvre, ça ne sert rien, explique aussi Jeremy Tinga Ouédraogo, coordinateur de programmes au sein de l’Agence de développement de l’Union africaine. Nous avons besoin d’un fonds entièrement dédié à la biodiversité qui soit différent du FEM, dont nous connaissons les limites. »
Les Etats du Sud dénoncent des conditions d’accès au FEM souvent longues et complexes et mettent en avant la nécessité de disposer d’un mécanisme plus adapté à de nouveaux types de financement. « Moins de 1 % des ressources du FEM sont attribuées aux acteurs non étatiques et à la société civile, a reconnu Carlos Manuel Rodriguez, le président du Fonds et ancien ministre de l’environnement du Costa Rica. Nous voulons passer à 10 % en 2030. »Lire aussi : Le fonds « pertes et dommages », obtenu à la COP27 pour aider les pays touchés par le dérèglement climatique, reste entièrement à construire
L’Union européenne mais aussi Paris, qui s’opposent fermement à la création d’un tel instrument, assurent qu’il serait plus efficace mais aussi plus rapide de réformer le mécanisme existant. Pour les Européens, le souvenir de Charm El-Cheikh est encore frais : lors de la COP27 en Egypte, ils estiment avoir « cédé » à la demande des pays en développement en acceptant la création d’un fonds pour les pertes et dommages – pour aider les Etats touchés par des dégâts dus au dérèglement climatique – sans rien obtenir en retour. A Montréal, plusieurs options de compromis sont toutefois envisagées, la Colombie ayant notamment proposé de mettre en place un nouveau mécanisme dans le cadre du FEM.
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Le Brésil accusé de jouer l’obstruction
« Les positions étaient très raides mais des choses évoluent, assure le ministre français de la transition écologique, Christophe Béchu. Surtout, nous voulons discuter en même temps des financements et de l’ambition. » Sur des sujets que la France affiche comme une priorité – la protection de 30 % des terres et des mers et une baisse significative de l’usage et des risques liés aux pesticides par exemple –, les négociateurs sont encore très loin de parvenir à un consensus. « Il faut que nos amis brésiliens s’engagent sur un niveau d’ambition », souligne l’Elysée, le Brésil étant régulièrement accusé de faire obstruction.
Au-delà du mécanisme, l’Union européenne, qui avait déjà promis un doublement de son financement en faveur de la biodiversité, a déclaré s’engager à « continuer à accroître » les ressources. Deux Etats membres (l’Espagne et les Pays-Bas) ainsi que le Japon, les Etats-Unis, l’Australie et la Norvège ont également annoncé jeudi de nouveaux engagements financiers, sans que les montants annoncés ne semblent suffisants pour changer radicalement la donne. La France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Canada avaient d’ores et déjà rehaussé leur niveau d’engagement financier pour la protection des espèces et des écosystèmes.
Lire aussi : COP15 de la biodiversité : au Canada, le caribou boréal, un emblème en danger
Perrine Mouterde(Montréal, Canada, envoyée spéciale)
***COP15 : « Sur l’élimination des subventions néfastes à la nature, il n’y a eu aucun progrès en dix ans »
Par Perrine MouterdePublié hier à 05h15, mis à jour hier à 21h56
Temps de Lecture 5 min. Read in English
Entretien
L’écologue Paul Leadley, qui a conseillé les négociateurs de la 15e conférence mondiale sur la biodiversité, dresse le bilan de l’accord adopté lundi 19 décembre à Montréal.

Ecologue, professeur à l’université Paris-Saclay, membre de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES), Paul Leadley fait partie des scientifiques qui ont conseillé les négociateurs de la 15e conférence mondiale sur la biodiversité (COP15), qui s’est conclue, lundi 19 décembre, à Montréal (Canada), sur l’adoption d’un nouveau cadre mondial visant à enrayer l’érosion de la biodiversité d’ici à la fin de la décennie.
Comment qualifieriez-vous cet accord ?
Il y a des choses très positives, d’autres moins. En tant que scientifiques, nous avons beaucoup travaillé sur la question des pesticides et de la pollution par les nutriments, c’est-à-dire l’azote et le phosphore.
Concernant les pesticides, l’accord retient la notion de risque, qui doit être réduit de 50 %. Elle est beaucoup plus pertinente que la notion d’usage : certains pesticides sont assez peu toxiques en grande quantité, alors que d’autres sont extrêmement toxiques en petite quantité, comme les néonicotinoïdes. Aux Etats-Unis, ils ont diminué les quantités de 40 % et ont augmenté le risque par quatre ! Beaucoup de pays ne voulaient pas que le mot « pesticide » soit mentionné dans le texte, certains avaient dit que c’était une « ligne rouge », et pourtant cela figure toujours. C’est extraordinaire.
Lire aussi la tribune : COP15 : « L’érosion de la biodiversité impose une mutation radicale de notre modèle de société »
L’accord prévoit aussi une diminution de moitié des pertes de nutriments vers l’environnement. Il était important de ne pas se concentrer uniquement sur les engrais, mais aussi sur d’autres formes de pollution. Dans certains pays, les eaux usées sont plus problématiques que les engrais.
Sera-t-il possible de mesurer les progrès sur ces aspects ?
De ce côté-là, nous sommes un peu déçus. Le cadre retient différents indicateurs, mais ce sera à chaque pays d’établir son propre indicateur de risque. Au sein de l’Union européenne, par exemple, l’indicateur de risque qui est en cours de préparation présente des faiblesses importantes. Un comité ad hoc va être mis en place pour poursuivre le travail sur les indicateurs d’ici à la prochaine COP [la COP16 aura lieu en 2024 en Turquie], donc nous espérons que cela sera amélioré.
Les cibles de protection et de restauration sont-elles adaptées ?
La grande crainte sur l’objectif de protéger 30 % des terres et des mers, c’est qu’il n’y ait pas de ressources suffisantes pour le faire correctement. Je travaille beaucoup sur les scénarios de modélisation et l’on sait que 30 % sans ressources adaptées, c’est à peine mieux que le « business as usual » [la routine]. Il est donc décevant qu’il n’y ait pas eu plus d’engagements financiers en faveur des pays en développement. En revanche, si l’on protégeait vraiment bien un tiers de la planète, ce qui est loin d’être le cas, ce serait exceptionnel.
Lire aussi : Biodiversité : la COP15 au défi de protéger 30 % de la planète… et les 70 % restants
Le pourcentage de terres dégradées à restaurer a lui été rehaussé pour arriver à 30 %. Il aurait été préférable d’exprimer cet objectif en surface, par exemple un milliard d’hectares, parce que nous ne connaissons pas précisément la superficie des terres dégradées. Mais soyons honnêtes, si on en restaure 30 %, quelle que soit leur définition, ce sera un grand progrès.
Y a-t-il des mesures fortes visant à transformer le modèle économique ?
Le cadre adopté à Montréal contient des éléments forts sur les causes directes – les espèces invasives, les pesticides… –, mais il faut aussi agir sur les causes en amont, notamment la surconsommation et la production. Et là-dessus, il y a très peu d’éléments chiffrés, sauf un sur les subventions néfastes pour la nature.
C’est peut-être la cible que l’on a le plus ratée dans le cadre des objectifs d’Aichi, qui avaient été adoptés pour la période 2010-2020 : il n’y a eu absolument aucun progrès dans le secteur agricole ou dans celui de la pêche. Zéro progrès en dix ans. Est-ce qu’on va y arriver d’ici à 2030 ? C’est extrêmement difficile. Lorsque l’on redirige des subventions, il y a des perdants et des gagnants. Mais tant que des subventions poussent dans le mauvais sens, il est très difficile d’avancer dans l’autre.
Lire aussi : COP15 sur la biodiversité : « Il va falloir augmenter massivement les ressources pour protéger la nature »
Il y a aussi un chiffre important visant à diminuer de moitié les pertes de nourriture. On sait qu’un tiers des produits agricoles sont perdus, soit avant qu’ils n’arrivent au consommateur, soit en bout de chaîne. Réduire le gaspillage, c’est réduire les quantités qu’il faut produire, donc la quantité d’engrais, de pesticides, de terres à utiliser…
Ce cadre mondial est-il plus ambitieux que celui d’Aichi ?
On est dans la même position qu’en 2010, avec un accord assez ambitieux, mais qui doit être mis en œuvre. Il a tout de même un cadre de suivi plus clair et mieux structuré. Le problème, c’est que nous voulions l’adopter dans sa globalité, en associant des indicateurs à chaque cible, mais nous n’avons pas eu le temps de terminer et ça a été remis à plus tard. S’il est adopté lors de la COP16 en conservant son ambition, ce sera très positif. Mais, pour l’instant, c’est encore en chantier.
A quel point la division Nord-Sud a-t-elle été vive ?
Cette division était partout, dans toutes les discussions, jusqu’à la fin. Je pense que la crispation autour des cibles chiffrées était en partie liée à une profonde incompréhension sur la façon dont elles doivent être transposées au niveau national.
Lire aussi : A la COP15, l’idée de créer un fonds pour financer la biodiversité divise les négociateurs
Si je dis que je suis d’accord pour 30 % de restauration, dois-je restaurer 30 % des terres dégradées chez moi ? Notre réponse en tant que scientifiques, c’est « ça dépend ». Quelle superficie de terres dégradées y a-t-il, de quel type ? Il faut une vraie réflexion sur ce qui est « bien » au niveau de chaque pays. Il y a eu un manque de clarté sur ces questions, ce qui a pollué toutes les discussions.
La mobilisation a-t-elle été à la hauteur de l’urgence ?
Enormément d’entreprises et d’autorités locales étaient présentes, ce qui est très encourageant. Beaucoup de ces acteurs commencent à prendre au sérieux les questions de biodiversité. Cela a été l’un des moteurs du changement dans le discours sur le climat.
Des entreprises étaient présentes, mais pas de chefs d’Etat…
C’est une énorme déception. Cela n’aurait peut-être pas changé fondamentalement l’ambition de ce qui a été adopté, mais en termes d’image que cela donne au monde concernant l’importance de la biodiversité, c’est extrêmement décevant.
Les liens entre climat et biodiversité ont-ils été faits ?
Une fois de plus, nous avons été confrontés au manque de volonté des Etats de faire trop de jonctions entre la convention sur la diversité biologique et celle sur le climat. Nous aurions voulu voir une cible chiffrée sur la manière dont la nature peut contribuer à l’atténuation du changement climatique. Il est tout à fait possible, en protégeant et en restaurant la nature, d’avoir une ambition relativement élevée en la matière. Mais il n’y a finalement aucun chiffre et toute discussion autour du climat et de la biodiversité a été très difficile. J’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi, alors qu’il y a tellement de liens entre ces deux crises. Le climat est un facteur de perte de biodiversité, mais protéger et restaurer est aussi une solution face au réchauffement, à la fois en matière d’adaptation et de réduction des émissions.Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Pourquoi les crises du climat et de la biodiversité sont liées
Les Etats qui jouent un rôle majeur dans les négociations sur la protection de la nature sont les pays en développement, qui abritent une grande biodiversité, alors que les poids lourds de l’arène climatique sont les producteurs et les grands utilisateurs de pétrole. Les jeux d’acteurs et de puissance sont différents dans les deux conventions.
Ces COP sont-elles utiles ?
C’est une question éternelle, qui n’a pas de réponse scientifique. Est-ce que si l’on n’avait jamais fixé de cible visant à limiter le réchauffement à 1,5 °C, on parlerait des problèmes liés au fait de dépasser 1,5 °C ?
Pour la biodiversité, on a maintenant des objectifs. On veut par exemple diminuer le risque lié à l’utilisation des pesticides de 50 %, ce qui est très ambitieux. Est-ce qu’on risque de ne pas atteindre cet objectif ? Oui. Mais si, d’ici à 2030, on réfléchit davantage en termes de risque, que l’on mesure celui-ci correctement et que ce risque lié aux pesticides a commencé à diminuer, ce sera quand même un grand progrès.
Vidéo:
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*COP 15 : comment la Chine a œuvré pour parvenir à un accord historique sur la biodiversité
Pékin, qui présidait la 15e Conférence internationale pour la biodiversité organisée à Montréal, a réussi à concilier des points de vue divergents et faire adopter un accord ambitieux.
Par Perrine MouterdePublié aujourd’hui à 05h00, mis à jour à 10h13
Temps de Lecture 3 min.

Pour la Chine, qui organisait son premier grand événement international relatif à l’environnement, l’enjeu était majeur : ne pas obtenir l’adoption d’un accord à l’issue de la 15e Conférence mondiale pour la biodiversité (COP15) aurait largement entaché sa réputation. L’histoire s’est bien terminée pour Pékin. Tôt lundi 19 décembre, avec presque une journée d’avance – ce qui est particulièrement inhabituel pour ce type de rendez-vous –, les 196 membres de la Convention sur la diversité biologique des Nations unies se sont entendus sur une série de vingt-trois objectifs ambitieux pour mettre un terme à la destruction des espèces et des écosystèmes d’ici à 2030.Lire aussi : Article réservé à nos abonnés COP15 : à Montréal, des engagements historiques pour la biodiversité
Le processus était pourtant mal engagé. Initialement prévue fin 2020 à Kunming, dans le sud de la Chine, la COP15 est bousculée par la pandémie de Covid-19 et doit être reportée à de multiples reprises. En juin 2021, alors que le pays est encore aux prises avec sa stratégie zéro Covid, il accepte que le rendez-vous soit officiellement déplacé à Montréal, au Canada, où se trouve le siège de la Convention sur la diversité biologique. Une situation inconfortable : non seulement Pékin va devoir présider un rendez-vous qui n’aura pas lieu sur son territoire, mais en plus les relations diplomatiques entre la Chine et le Canada sont extrêmement tendues.
Alors que les travaux de préparation du cadre mondial peinent à avancer, négociateurs et observateurs pointent le silence et le manque d’accompagnement politique de la Chine, quasiment absente des diverses séances de pourparlers. Et comme le président chinois, Xi Jinping, n’a pas prévu de faire le déplacement à Montréal, il n’invite pas les chefs d’Etat mais seulement les ministres de l’environnement à s’y rendre, privant la COP15 d’un élan politique et symbolique fort.
« La présidence chinoise est extrêmement impliquée »
Lors de l’ouverture de la conférence, le 7 décembre, les discussions s’annoncent encore très compliquées. Mais, peu à peu, les choses s’accélèrent. Le tandem formé par le ministre de l’environnement chinois, Huang Runqiu, et son homologue canadien, Steven Guilbeault semble fonctionner. « Beaucoup de choses sont en train de se dérouler dans les coulisses sous l’impulsion à la fois de la Chine et du Canada », assure le 12 décembre la secrétaire exécutive de la Convention sur la diversité biologique, Elizabeth Maruma Mrema. « La présidence chinoise est extrêmement impliquée, confirme le même jour l’ambassadrice française pour l’environnement, Sylvie Lemmet. Elle est à l’écoute de l’ensemble des parties, elle s’engage bilatéralement avec les uns et les autres, elle teste des idées. »
Après l’arrivée des ministres de l’environnement étrangers, Huang Runqiu désigne trois binômes de ministres du Nord et du Sud pour travailler sur les dossiers les plus épineux. Le 17 décembre, ils rendent compte de leurs progrès. Le lendemain matin, la présidence chinoise joue le tout pour le tout et met sur la table une nouvelle version du projet d’accord « clé en mains ».
Le texte est suffisamment équilibré pour que la plupart des parties s’y retrouvent. Des éléments forts en matière d’ambition y figurent – la protection de 30 % de la planète, la réduction des risques liés aux pesticides, la réforme des subventions néfastes… Les flux financiers du Nord vers le Sud sont aussi revus à la hausse, de 20 milliards à 30 milliards de dollars (18,8 à 28,2 milliards d’euros) par an. Les négociateurs hésitent alors à « rouvrir » les discussions sur les points qu’ils auraient souhaité voir améliorés, par crainte de perdre plus qu’ils n’ont déjà gagné.Lire aussi : Article réservé à nos abonnés COP15 : « Sur l’élimination des subventions néfastes à la nature, il n’y a eu aucun progrès en dix ans »
« Les Chinois ont réussi à ne pas s’exposer, à envoyer d’autres facilitateurs mener les négociations et à faire en sorte qu’il n’y ait pas de véritables passes d’armes politiques, observe une source proche des négociateurs européens. Ils ont écouté les doléances et fait redescendre un texte de compromis. »
Lorsque Huang Runqiu reçoit les chefs de délégation quelques heures après la publication du texte, certains pays, comme le Mexique, sont prêts à l’accepter en l’état. Dans la foulée, la présidence mène des entretiens ciblés, notamment avec les pays les moins satisfaits – l’Inde, l’Indonésie, le Brésil… – tout en leur signifiant qu’il ne pourra y avoir que des modifications à la marge.
Ultime coup de théâtre
Une réunion plénière pour adopter l’accord est annoncée dès la fin d’après-midi. Elle ne s’ouvrira finalement que vers 3 h 30, dans la nuit de dimanche 18 à lundi 19 décembre. Ultime coup de théâtre, un représentant de la République démocratique du Congo (RDC) prend alors la parole pour s’opposer au texte, jugé insuffisant en matière de ressources financières. Après quelques minutes de conciliabules sur la tribune, Huang Runqiu propose néanmoins l’adoption du nouveau cadre mondial et donne le coup de marteau final, suscitant une salve d’applaudissements. « Je n’ai jamais vu un texte déposé par la présidence bénéficier d’un tel soutien » en moins de vingt-quatre heures, soulignera ensuite le Canadien Steven Guilbeault.
Lors d’une dernière séance plénière lundi soir, la ministre de la RDC et le président de la COP15 se sont chaleureusement serré la main. « La Chine a rapproché le Nord et le Sud, estime Li Shuo, expert chez Greenpeace. L’adoption de cet accord historique devrait pousser la Chine à jouer un rôle plus important dans la défense de la nature sur la scène internationale. »Lire aussi : COP15 : à Montréal, cinq femmes racontent leur engagement pour la protection de la nature
Perrine Mouterde
COP 15 : la question de l’exploitation des ressources génétiques est renvoyée à la COP 16
À l’issue de la COP 15, un accord a été trouvé pour résoudre le problème de l’exploitation des ressources génétiques naturelles… en 2024, à la COP 16. Leur numérisation creuse l’écart entre les pays riches en biodiversité et les autres.
Biodiversité | 20 décembre 2022 | Félix Gouty

© GorodenkoffUn fonds multilatéral alimenté par le partage équitable des bénéfices issus de l’utilisation de données génétiques numérisées doit être créé d’ici à la COP 16.
Le 19 décembre, à l’occasion de leur quinzième conférence à Montréal, les États parties de la Convention sur la diversité biologique (CDB) ont conclu un accord sur le respect d’un cadre global de protection de la biodiversité (GBF). Un autre accord, à la dimension historique plus discrète, y a également été convenu. Il prévoit d’établir un nouveau fonds multilatéral d’ici à la COP 16 prévue en Turquie, en 2024. Ce fonds devra être alimenté par le « partage équitable » des bénéfices issus de l’utilisation de données génétiques numérisées (ou digital sequence information, DSI). Ce point, sur lequel de nombreux pays se sont confrontés lors de la COP 15, représente un véritable enjeu économique, politique et scientifique.
Le Protocole de Nagoya désormais inadapté ?
En 1992, à la création de la CDB au Sommet de la Terre, à Rio, les pays signataires s’étaient déjà fixés comme objectif l’accès et le partage des avantages (APA) issus de l’utilisation des ressources génétiques de la faune, de la flore, des micro-organismes et des connaissances traditionnelles associées. Sa mise en œuvre est censée être assurée depuis 2014 par le Protocole de Nagoya, adopté par 129 États, dont la France, en 2010. Ce dernier affirme, d’une part, la souveraineté des États sur les ressources génétiques émanant de leur biodiversité locale. D’autre part, il fixe une obligation de diligence en deux temps, pour les instituts de recherche ou les entreprises étrangers, à l’égard de l’exploitation commerciale ou scientifique : un consentement préalable en connaissance de cause (PIC) du pays fournisseur ou des communautés locales, ainsi qu’un contrat de conditions d’un commun accord (MAT) sur le partage, monétaire ou non, de ces ressources génétiques.
Ce cadre, pas encore uniformément appliqué et se focalisant principalement sur un prélèvement matériel des ressources naturelles, se révèle néanmoins insuffisant au regard du développement actuel du big data. Depuis quelques années, la massification numérique des données permet aux chercheurs comme aux sociétés de biotechnologies de s’émanciper de la dimension physique des DSI. Ces derniers peuvent simplement se rendre sur des banques de données génétiques en accès libre, comme la GenBank américaine ou la DataBank japonaise, pour trouver la séquence ou le génome qu’il leur faut sans avoir à respecter le Protocole de Nagoya.
Une question de propriété intellectuelle ?
Sans le libre partage des DSI, nous n’aurions pas pu formuler aussi rapidement un vaccin contre la Covid-19
Ligue des universités européennes de recherche (Leru)
« Sans le libre partage des DSI, nous n’aurions pas pu formuler aussi rapidement un vaccin contre la Covid-19, souligne la Ligue des universités européennes de recherche (Leru), et nous ne pourrions comprendre comment et combien d’organismes répondent à l’impact du réchauffement climatique. » Cependant, pour de nombreux pays d’Afrique ou d’Amérique latine, cette dimension open-source les empêche de bénéficier des profits du partage et de l’utilisation de ressources génétiques émanant, à l’origine, de leurs propres ressources naturelles locales. Une forme, selon eux, de « biopiraterie », dont le brevetage par Coca-Cola des propriétés édulcorantes de la stévia (Stevia sp.), une plante amazonienne ancestralement utilisée par le peuple Guarani, en est l’exemple le plus médiatisé.
Pour y répondre, l’objectif C et la cible 13 du GBF réaffirment déjà l’obligation de « partager équitablement » les bénéfices « monétaires et non monétaires » des DSI. Ils engagent également les signataires à « les augmenter de manière substantielle d’ici à 2050 », en mettant en place « une politique et une législation nationales efficaces » en la matière d’ici à 2030. Il adviendra donc aux discussions qui se tiendront à la COP 16 d’encadrer, enfin, les flux de ces bénéfices et de flécher leurs utilisations par les pays bénéficiaires. Ces derniers, comme la République démocratique du Congo (l’un des seuls États à s’être opposés au GBF), se préparent même à négocier une taxe pour accéder aux banques de données génétiques, en organisant un étiquetage systématique de l’origine géographique (ou plutôt nationale) des gènes et génomes exploités – quand bien même certaines espèces, animales ou végétales, n’ont pas de nationalité.