Dans les forêts, une nouvelle écologie politique s’enracine
Par Nicolas Truong
Publié le 16 décembre 2022 à 08h00, mis à jour hier à 20h09
Temps de Lecture 15 min.
Enquête
Les incendies qui ont ravagé une partie des forêts françaises cet été ont révélé au grand public que nombre d’entre elles étaient devenues des usines à bois. Face à l’emprise de la monoculture de résineux, des alternatives se mettent en place, soutenues par des penseurs du vivant qui réactivent la dimension mythique de la forêt primaire.
En ces temps incertains où l’horizon semble obturé par la crise sanitaire, la catastrophe écologique et le retour de la guerre, les forêts sont devenues des refuges. Des abris où il est encore possible de respirer. Des écrins dans un monde surchauffé, des lignes de fuite à portée de sentiers, des terrains arpentés pour mieux se retrouver.
Ce retour aux forêts fut précédé par la redécouverte des arbres. Sur le terrain scientifique, tout d’abord. Le botaniste français Francis Hallé, connu pour avoir posé, il y a près de quarante ans, un « radeau » sur les cimes de la canopée amazonienne, observant la forêt d’en haut et non plus d’en bas. Un renversement de perspective qui contribua à écorner le primat de l’animal sur le végétal. Communauté, société ou réseau : les arbres communiquent entre eux par voie aérienne et par l’intermédiaire de champignons symbiotes, nous apprennent les nouveaux naturalistes. Après les cimes, on explore le sol. Et c’est un monde invisible qui, depuis, ne cesse de s’ouvrir, dans lequel l’univers de la forêt apparaît aussi foisonnant qu’une mégapole.
Les arbres se sont ensuite imposés dans l’espace public. Dans son best-seller mondial La Vie secrète des arbres (2017), le forestier allemand Peter Wohlleben en a popularisé les « secrets », au risque de l’anthropomorphisme. Vivants piliers de stabilité dans un monde où tout donne l’impression de s’estomper et de se liquéfier, les arbres sont redevenus des forêts de symboles. Des collectifs se créent pour protéger des spécimens remarquables. Ici, on défend un olivier millénaire. Là, un chêne pubescent ou un hêtre âgé de plus de cinq cents ans. Les arbres sont désormais considérés comme des « individus ». Beaucoup de contemporains se sont même surpris à vouloir les enlacer. D’autres n’hésitent plus à les embrasser. Certains plaident en faveur d’une déclaration de leurs droits. Après l’animal, place au végétal.
Reconnexion au vivant
Alertés par les occupations de territoires où des forêts étaient, comme d’autres milieux de vie, défendues, comme à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique) ou dans la forêt de Tronçais (Allier), des écrivains, telle Marielle Macé, ont célébré les cabanes afin d’« imaginer des façons de vivre dans un monde abîmé » (Nos cabanes, Verdier, 2019). Roman métaphorique construit en quatre parties aux consonances arboricoles – « Racines », « Tronc », « Cime » et « Graines » –, L’Arbre-monde (2018), de l’écrivain américain Richard Powers, Prix Pulitzer de la fiction en 2019, est placé sous le signe d’une conversion et d’une reconnexion au vivant : son auteur considère désormais que « les arbres sont des créatures bien plus sociales et sociables que nous ne l’imaginons généralement ».
Mais l’arbre avait caché la forêt. « Une valorisation qui a en partie masqué la bataille qui s’y jouait », analyse Gaspard d’Allens, auteur d’une enquête sur l’industrialisation forestière, Main basse sur nos forêts (Seuil, 2019). Car la forêt est le terrain d’un combat entre deux visions du monde. D’un côté, une conception des rapports entre nature et culture dans laquelle la forêt est un décor à admirer, mais avant tout une ressource à exploiter, adossée à une sylviculture extractiviste calquée sur le modèle de l’agriculture intensive ; de l’autre, une pensée du monde vivant qui repose sur la coévolution, solidaire d’une foresterie d’accompagnement basée sur le respect des dynamiques sylvestres.
Les forêts incendiées qui ont flambé comme des allumettes tout au long de l’été l’ont montré : les monocultures et forêts de plantation ont bien moins résisté que les futaies irrégulières, mélangeant résineux et feuillus d’âges variés. L’examen du cadastre de ces bois calcinés a été l’occasion de découvrir que la forêt française – qui couvre 17 millions d’hectares – est à 75 % privée. Ce qui fut, pour beaucoup, une révélation. D’autant que ce ne sont plus les sapins qui, comme dit la chanson et relève Gaspard d’Allens, sont les rois des forêts, mais les pins Douglas.
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Particulièrement présents dans le Limousin ou le Morvan, ces résineux à croissance rapide, venus d’Amérique du Nord et naturellement imputrescibles, poussent droit comme des I et sont coupés lorsqu’ils atteignent 40 centimètres de circonférence, la taille conforme à la plupart des scieries. Ces « usines à bois » monospécifiques appauvrissent les sols, réduisent la présence animale et modifient les interactions du végétal. Sans compter le commerce des pépinières qui « réorganise le vivant en actifs fonciers », explique l’anthropologue Anna Tsing, dans Proliférations (Wild Project, 128 p., 12 euros). Privés des espèces compagnes qui les aident à pousser, les arbres sont obligés de se coordonner avec leur seule réplique.
Dépossession sociale
Cette impression d’être dépossédés d’un bien commun vient de loin. Alors jeune journaliste à la Gazette rhénane, Karl Marx (1818-1883) avait, en son temps, analysé et combattu les racines politiques et juridiques d’une dépossession sociale. La loi proposée par l’Etat prussien en 1842 contre l’appropriation illégale des produits forestiers, tels que les racines traçantes pour la vannerie, les fagots de bois de chauffe ou les ramilles pour les moulinets, visait à interdire le « vol du bois » par les ruraux paupérisés (Les Dépossédés. Karl Marx, les voleurs de bois et le droit des pauvres, Daniel Bensaïd, La Fabrique, 2007). Dans La Guerre des forêts (La Découverte, 2017), l’historien Edward P. Thompson (1924-1993) montra le combat perdu, non sans panache, dans l’Angleterre du XVIIIe siècle, par les paysans opposés au Black Act, une loi adoptée en 1723, qui punissait, parfois jusqu’à la mort, les braconniers de cerfs dans les forêts royales, ainsi que les glaneurs venus y ramasser du bois ou de la tourbe.Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétencesDécouvrir
Une autre bataille se noue aujourd’hui, alors que les coupes rases sont de plus en plus contestées, en raison de l’émoi qu’elles provoquent. En France, les détenteurs de petites parcelles de forêts sont des citadins qui, pour beaucoup, l’ignorent. Et 20 % des propriétaires possèdent 80 % de la forêt privée du territoire national. « Cette concentration foncière, plus importante que dans la propriété agricole, relève Gaëtan du Bus de Warnaffe, expert et gestionnaire forestier indépendant à Limoux (Aude), est un véritable verrou au changement » (« Ces terres qui se défendent », revue Socialter, hors-série n° 15, hiver 2022-2023).
Face à cette situation, au sein de laquelle de grosses coopératives (où banques et fonds de placement occupent une place croissante) accentuent l’exploitation de résineux à croissance rapide, des groupements forestiers citoyens et écologiques se sont créés afin d’acheter collectivement des parcelles pour les gérer de façon « douce » et « soutenable ». « Le réveil des citoyens pour soustraire les forêts à la prédation des gros acteurs industriels qui font du bénéfice à tous les étages de la filière est important et la demande sociale commence à faire contrepoids », poursuit l’auteur d’Agir ensemble en forêt (avec Marjolaine Boitard et Pascale Laussel, éd. Charles Léopold Mayer, 2018).
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Certains collectifs, tels que Forêts sauvages et l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas), se mobilisent pour acheter collectivement des forêts afin de les laisser en libre évolution, loin de toute exploitation. Un « réensauvagement » qui consiste à protéger un environnement et à lui permettre de retrouver son fonctionnement « naturel ». Des espaces qui nous rappellent que « la forêt n’a pas besoin de nous, c’est nous qui avons besoin d’elle », observe le philosophe Baptiste Morizot, que nous avons rencontré dans la Drôme, au cœur de la forêt de Peyrus, où il fait « front commun » avec les acteurs d’une foresterie d’accompagnement, notamment décrite dans Raviver les braises du vivant (Actes Sud, 2020).
Mais la dépossession n’est pas que foncière. La déforestation n’est pas que capitalistique. Elle est aussi sensible. Gaspard d’Allens résume le paradoxe du moment : « On ne cesse de célébrer la forêt, mais jamais nous n’en avons été aussi séparés. » A tel point que, dans l’émission « Aux arbres citoyens ! », diffusée le 8 novembre sur France 2, « aucun invité ne fut capable de reconnaître l’essence d’un arbre à partir de sa photo à l’écran », fait-il remarquer. Si les forêts sont défendues, elles restent largement méconnues. Elles n’ont pas reculé, au contraire, couvrant aujourd’hui 31 % du territoire de la France métropolitaine – un taux de boisement qui a doublé depuis 1850, période de plus basse couverture historique. Mais, dans certains massifs, comme le Morvan, le Limousin et la Montagne-Noire, elles ont souvent été transformées en plantation d’arbres. C’est pourquoi « le combat pour les forêts s’articule autour de l’éducation populaire, de la conflictualité et de la valorisation des alternatives », explique Gaspard d’Allens.
Planter, c’est se planter
Les alternatives partent souvent du même constat : jamais il n’y a eu autant d’arbres et si peu de – véritables – forêts. C’est pourquoi des forestiers, des activistes et des intellectuels invitent à sortir du dualisme entre exploitation et protection. « Toute exploitation n’est pas une destruction », tient à préciser Baptiste Morizot, qui s’est récemment « enforesté » dans la forêt de Bialowieza, à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie. Un voyage initiatique, une expérience métaphysique, un « détour » par le « pouvoir mythologique » de la dernière forêt primaire d’Europe destiné à « revenir armé et dessillé vers la question actuelle de l’avenir des forêts », explique-t-il dans S’enforester (avec Andrea Olga Mantovani, D’une rive à l’autre, 2022). Le penseur du vivant estime ainsi qu’une « sylviculture d’accompagnement » inspirée par les « dynamiques forestières », à l’instar de « la coupe sélective par des trouées comme le vent peut en faire », est une voie à emprunter.
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Une sylviculture d’accompagnement et non de substitution, bien éloignée des déclarations du président de la République, Emmanuel Macron, affirmant vouloir planter « 1 milliard d’arbres d’ici à 2030 ». Or, planter, c’est se planter, dit-on dans ces milieux forestiers. Dans les « forêts jardinées », qui mélangent feuillus et résineux d’âges et de tailles différents, la plantation n’est pas utile. Dans les « futaies irrégulières », au sein desquelles on ne coupe des arbres savamment sélectionnés que tous les huit ou douze ans, à tel point qu’il est difficile de remarquer le passage des bûcherons, elle n’est pas nécessaire. Cette voie est notamment portée par la charte du Réseau pour les alternatives forestières (RAF), mais aussi par les associations Canopée, SOS Forêt et Prosylva, ou le Snupfen (Syndicat national unifié des personnels des forêts et de l’espace naturel), principal syndicat de l’Office national des forêts, et par les signataires de l’« Appel pour des forêts vivantes ».
Au lieu de la programmation de plantations, la recherche de la régénération naturelle ; à la place de la monoculture, des forêts diversifiées ; contre la coupe rase, la coupe sélective ; loin de l’industrialisation des forêts, la sylviculture mélangée à couvert continu au sein de laquelle la canopée n’est pas interrompue. Cette manière d’accompagner la forêt est largement répandue en Suisse, pays pionnier de la futaie jardinée, notamment théorisée et pratiquée par Henry Biolley (1858-1939). « Un pays qui a sans doute vingt ans d’avance sur la France », estime le cofondateur du RAF, Gaëtan Du Bus de Warnaffe, où les coupes rases de plus d’un demi-hectare demeurent interdites et où les massifs forestiers sont à 75 % publics.
« L’urgence, c’est de ne rien faire »
Chargé de mission dans la prise en compte de la faune dans la gestion forestière à l’Office national des forêts (ONF), installé en plein cœur de la forêt de Rambouillet où il réside non loin du chêne sessile de plus de 240 ans avec qui il a noué « une relation d’amitié » depuis qu’il est adolescent, Laurent Tillon l’assure : « Après un incendie, l’urgence, c’est de ne rien faire. » Ainsi, à La Teste-de-Buch (Gironde), où 7 000 hectares de forêt ont brûlé en huit jours, « on observe, trois mois après, que le sol est vert et qu’il se régénère », témoigne-t-il sur la route qui le mène dans les bois d’Adainville (Yvelines). Il estime qu’une observation de deux ans serait nécessaire afin d’évaluer les espèces résilientes et d’accompagner un éventuel reboisement.
La prégnance de la plantation est aussi compensatrice, à l’image de ses entreprises ou institutions qui proposent de planter l’équivalent carbone de leurs émissions afin de les compenser. La plantation est également liée à une imagerie pastorale et humaniste dont témoigne le célèbre et court récit de Jean Giono L’Homme qui plantait des arbres (1953),histoire d’un berger semeur, Elzéard Bouffier, qui passa une partie de sa vie à transformer un désert aride en forêt.
« Si planter, c’est se planter, couper un arbre, ce n’est pas forcément tuer la forêt, comme l’affirment certains discours simplificateurs », explique Laurent Tillon, auteur de Etre un chêne. Sous l’écorce de Quercus (Actes Sud, 2021). Il y a des coupes nécessaires, notamment sanitaires. Impossible, non plus, de laisser se décomposer tout le bois mort, même s’il permet de nourrir le sol, car « il pourrait tomber sur un randonneur, s’inquiète-t-il. A cause des dépérissements successifs, on rencontre partout aujourd’hui dans nos forêts des arbres présentant des dangers, avec des risques d’effondrement même en bord de chemin, qui nous imposent de sécuriser. »
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Car loin d’une imagerie romantique, la forêt n’est pas un monde sauvage soustrait à l’empreinte humaine. Elle est habitée, elle a été façonnée par les pratiques et par l’histoire. Paradoxale modernité : « On refuse les coupes d’arbres et on adore les feux de cheminée », lance Laurent Tillon, lassé des injonctions contradictoires, institutionnelles, publiques et médiatiques. Il faut dire que « l’ONF est au bord de la crise de nerfs », avec des suppressions de postes qui engendrent des burn-out en série. Avec le réchauffement climatique, l’érosion de la biodiversité mais également les incendies qui nécessitent de mesurer les taux d’humidité, d’établir des cartes de prédiction et, parfois, de procéder à des fermetures préventives, « nous ne comptons pas nos heures car nous avons l’intime conviction de défendre quelque chose de plus grand que nous », témoigne-t-il.
Pour autant, les coupes rases budgétaires de ces dernières années apparaissent « en décalage complet avec l’importance des enjeux ». Une volonté de « dépasser les dogmes » semble habiter ce passionné qui n’hésite pas à signaler que « la futaie irrégulière, qui a le vent en poupe aujourd’hui, va stopper l’essor de certaines espèces comme la vipère péliade, l’engoulevent d’Europe, la fauvette pitchou, l’alouette lulu, qui ont besoin de landes à callune ». Les débats et confrontations entre différentes conceptions de la foresterie ne manquent pas.
Lieu de conflictualité
Les forêts sont même devenues un haut lieu de conflictualité. Lorsqu’elles sont transformées en usines à bois, incendiées, rasées, industrialisées, elles abritent de nouveaux Robin des bois. « La forêt n’est pas un gisement de biomasse, une zone d’aménagement différé, une réserve de biosphère, un puits de carbone, estime Jean-Baptiste Vidalou, philosophe et bâtisseur en pierre sèche installé dans les Cévennes, la forêt, c’est un peuple qui s’insurge, c’est une défense qui s’organise, ce sont des imaginaires qui s’intensifient », assure l’auteur d’Etre forêts. Habiter des territoires en lutte (La Découverte, « Zones », 2017).
De la forêt de Chambaran, à Roybon (Isère), au bois de Tronçay, des combats se mènent. Et, parfois, des victoires s’obtiennent, comme en témoigne l’abandon d’un projet de scierie géante à Lannemezan (Hautes-Pyrénées), en août dernier. Des groupements forestiers, comme celui du Chat sauvage, dans le Morvan, ou de Lu Picatau, dans le Limousin, rachètent des parcelles, gèrent et protègent l’équilibre des forêts contre l’exploitation intensive et la croissance exponentielle des résineux. Des luttes s’organisent contre «l’aménagement continu de tout l’espace, l’enrésinement forcené, l’accaparement de territoires au nom de la transition high-tech telle que la déforestation pour construire des parcs éoliens ou photovoltaïques », explique Jean-Baptiste Vidalou.
Des zadistes comme des promeneurs du dimanche, des champignonneurs comme des propriétaires de maisons secondaires ou de simples riverains peuvent s’allier à l’occasion d’une lutte contre une déforestation. Mais pourquoi les forêts mobilisent-elles autant à présent ? « Il y a des lieux comme ça qui cristallisent les attachements », estime-t-il. Il s’agit d’une « révolte sensible », témoigne Gaspard d’Allens, inspiré par la « guerre des Demoiselles » (1829-1872), ce combat des paysans ariégeois contre l’accaparement des communs et des forêts des Pyrénées.
Néanmoins, cette sensibilité contemporaine aux forêts vient sans doute d’encore plus loin. Elle serait originelle et matricielle, ancestrale et mythologique. « La forêt primaire est parmi nous », assure Baptiste Morizot. Chaque arbre, même encerclé de béton armé dans une cité minéralisée, en est une survivance, une relique, « un spectre bien vivant », explique le philosophe. « Le moindre tilleul sous vos yeux, pin, noisetier, est le souvenir concret, dur, dense, et agissant, de la forêt primaire, celle que nous avons habitée pendant 10 000 ans », poursuit-il.
Depuis des temps immémoriaux, la forêt primaire est présente en nous, dans notre corps. Nous en avons conservé la trace. « Pourquoi ai-je une main, et cette main-là ? Parce qu’il y a des arbres. Parce qu’il y a eu des forêts », assure le pisteur de loups. L’apparition, il y a quarante-sept millions d’années, de ce qu’on appelle le « pouce opposable », est indissociable de notre ancienne vie dans la canopée, c’est lui qui permettait à nos mains de serrer et de saisir les branchages, rappelle-t-il. De plus, « la forêt primordiale européenne n’est pas exotique : elle est la maison d’enfance des peuples européens ».
Parce que la grande forêt tempérée de la plaine européenne a bercé notre humanité, Bialowieza est l’équivalent écologique en Europe de la forêt amazonienne. Mais nous ne le savons pas. C’est pourquoi Baptiste Morizot convoque sa dimension mythique afin d’accroître notre puissance de concernement. Une proposition audacieuse destinée à « faire un exercice de mythologie réelle à portée politique pour demain ».
Lire notre reportage (2016) : Faut-il détruire les arbres de la forêt de Bialowieza pour mieux la sauver ?
Une philosophie du vivant à portée de main. A condition d’« apprendre à voir la forêt avec des yeux neufs », dit-il. Un apprentissage que Pascale Laussel, ingénieure économiste, technicienne forestière et ancienne coordinatrice du Réseau pour les alternatives forestières, installée dans la région de Crest (Drôme), propose au sein de l’association Dryade – du nom des nymphes protectrices de la forêt ancienne, mais aussi des essences d’ombre qui signent la maturité d’un peuplement forestier.
Bains de forêt, nuits en forêt, sylvothérapie, initiation au feu par friction, pistage animalier, école de la forêt donnée dans le bois de Chabrillan (Drôme), où elle élargit la perception des adultes et des enfants aux sons forestiers dans les sentes empruntées par des animaux ou sous un kiosque en orme et en noyer habilement agencé, Pascale Laussel défend une approche sensible, technique et sensorielle. Ses exercices sont simples : fermer les yeux pour écouter, poser des questions à la forêt et y trouver soi-même des réponses, comme auprès de ses feuilles mortes qui couvrent les coques de noix et leur permettent de germer. « La forêt, ça déconstruit », déclare-t-elle.
Tout simplement parce qu’« on ne peut pas vivre dans un milieu naturel en étant individualiste », explique l’autrice de Vivre avec la forêt et le bois (Relier, 2014). La vie sous les frondaisons oblige au partage, conduit à l’écoute, à l’entraide et à la solidarité. C’est ainsi qu’il faut être capable de se réapproprier des savoirs oubliés, apprendre à filtrer l’eau, à se chauffer, à dormir parfois à même le sol, « toutes ces choses élémentaires qu’on ne sait plus faire ».
Excitation et extase
La politisation passe par l’expérience sensible, la prise de conscience se fait par les sens. Chiroptérologue et membre de nombreux clubs de naturalistes, Laurent Tillon apprécie, lui aussi, passer des nuits en forêt. Ce sont « des moments rares où les repères sont abolis », dit-il, entre chien et loup, sur la réserve du bois de l’Epars, dans la forêt de Rambouillet (Yvelines), où l’on trouve le piment royal, appelé aussi « myrte des marais », arbrisseau odorant, rustique et espèce protégée, mais surtout dix-huit espèces de chauve-souris – « mes vrais fantômes », confie-t-il –, dont certaines avaient disparu. Excitation et extase mêlées d’être seul en forêt au milieu de la nuit, impression de vivre au temps des grandes explorations. « L’attente naturaliste, c’est comme un rendez-vous amoureux, avec ses palpitations et sa décharge de dopamine », poursuit ce passionné, même si, en cette soirée d’automne de l’âge de l’anthropocène, la dernière mare en eau sur les soixante-dix répertoriées dans cette réserve de 450 hectares est pratiquement à sec.
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Baptiste Morizot n’a pas besoin, lui non plus, d’aller bien loin. A Peyrus, sur les sentiers des monts du Matin, il lui est aisément possible de s’enforester, c’est-à-dire d’arpenter autrement un territoire vivant et de se laisser envahir par lui. En compagnie de Ghost, un irrésistible border collie noir et blanc, nous le suivons sur le sentier des monts du Matin, grimper sur les contreforts calcaires du Vercors, cet « ossuaire animal » forgé d’arthropodes, de rudistes et de coquillages sédimentés, parce qu’il y a 130 millions d’années cette région drômoise était un océan tropical. « Le vivant engendre des dynamiques minérales », fait observer Baptiste Morizot.
Entrer dans la forêt est une expérience sensorielle, mais aussi métaphysique. « Dans la forêt, on est toujours dedans, jamais devant », remarque-t-il. On ne peut la dominer du regard, sur les hauteurs, on est toujours à l’intérieur. La forêt est un cosmos, « elle fait à l’échelle d’un milieu local ce que la biosphère fait à l’échelle de la planète : elle rend le monde habitable pour ceux qui la peuplent ». Alors que le chemin s’élargit, le philosophe pisteur s’attarde sur une petite érosion récemment observée, un bout de terre régulièrement gratté. Et en déduit que des chevreuils viennent manger de l’argile pour se faire un pansement gastrique et résoudre leurs problèmes de digestion automnale. Baptiste Morizot a raison, « il y a beaucoup de choses à repenser depuis la forêt ».
Impossible d’emmener à Bialowieza tous ceux qui s’intéressent au devenir des forêts, reconnaît Baptiste Morizot. Qu’importe, après tout, puisque la forêt primordiale est en chacun de nous. La repolitisation, assure-t-il, passera donc par un engagement sur le terrain. « Trouvez un lieu à aimer personnellement et à défendre collectivement », lance-t-il souvent à une jeunesse désarmée face au désastre écologique. Et la forêt est l’un de ces endroits. La repolitisation passera par des initiatives, comme ces groupements forestiers alternatifs. Par des luttes locales et globales contre la malforestation. Par de nouveaux récits, et même une nouvelle mythologie.
La prise de conscience passera par des utopies aussi, notamment incarnées par la volonté de Francis Hallé de recréer une forêt primaire en Europe, puisqu’elles ont pratiquement disparu depuis 1850 – à condition de laisser l’endroit choisi pour dix siècles en libre évolution (Pour une forêt primaire en Europe de l’Ouest, Actes Sud, 2021). Une condition pour que de petits ligneux (ronces et sureaux) déployés sur une végétation herbacée laissent place aux arbres pionniers, comme les pins, les bouleaux et les peupliers, puis enfin aux ifs, hêtres et chênes rouvres, essences caractéristiques de la forêt primaire qui fermeront la canopée. Au regard des urgences, il est difficile de compter sur un tel horizon d’éternité retrouvée. Mais une véritable politique de la forêt ne se fera que sur la longue durée.Nicolas Truong