| Comment les GAFAM ont tissé leur toile d’influence en France |
| NEWSLETTER DU 13 DÉCEMBRE 2022 Observatoire des multinationales |
https://multinationales.org/IMG/pdf/gafam_v4.pdf Bienvenue dans la lettre d’information de l’Observatoire des multinationales. Parce qu’il n’y a pas que le CAC40 dans la vie, nous nous penchons cette semaine sur les géants américains du web – Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft, les fameux « GAFAM » – et leurs stratégies d’influence en France. Également au menu : Total et terres africaines, LVMH et surveillance, banques et territoires occupés palestiniens, marchands d’armes et guerre en Ukraine.N’hésitez pas à faire circuler cette lettre, à nous envoyer des réactions, commentaires et informations. Pour rappel, nous sommes en pleine campagne d’appel à dons. Objectif : 25 000 € récoltés .Merci à tous ceux et celles qui peuvent nous soutenir (ou qui l’ont déjà fait). Bonne lecture Derrière la start-up nation, la GAFAM NationMicrosoft et Apple d’abord, puis Amazon, Google et Facebook ont grandi rapidement jusqu’à atteindre les premiers rangs mondiaux en termes de capitalisation boursière ou de chiffre d’affaires. Cet essor s’est fait sans trop attirer l’attention des gouvernements, sur le mode du fait accompli. N’étaient-ils pas des nouveaux venus foncièrement bons, proposant des nouveaux services innovants et oeuvrant pour le salut de l’humanité ?Les promesses dorées de la Silicon Valley ne sont plus tout à fait de mise aujourd’hui. Les GAFAM ont dû rabattre un peu de leur superbe en bourse et certains ont procédé à des licenciements. Enfin, ils sont critiqués de toutes parts, de sorte que les régulateurs se sont enfin réveillés et prétendent vouloir s’attaquer à leurs abus et à leur pouvoir excessif. Face à cette menace, les GAFAM ont sorti l’artillerie lourde pour défendre leurs intérêts. En quelques années, leurs dépenses de lobbying ont augmenté en flèche à Bruxelles et ainsi que nous le montrons dans notre nouveau rapport GAFAM Nation. La toile d’influence des géants du web en France – à Paris. ![]() Comme nous le montrons encore, ils recourent aux mêmes stratégies d’influence que les multinationales bien établies embauche de cabinets de lobbying et de communicants, débauchage de hauts fonctionnaires, financement de think tanks et ainsi de suite,, mais avec à leur disposition des ressources encore plus considérables, et un pouvoir d’influence accru par leur prise directe sur l’opinion et par leur pénétration au coeur des administrations publiques.En juillet 2022, le scandale des « Uber Files » a mis en lumière le cynisme des moyens d’influence déployés par Uber pour s’imposer sur le marché européen. Ce sont au fond exactement les mêmes moyens d’influence qui sont mis en œuvre par Amazon, Google et les autres en France, même si ces groupes préfèrent généralement afficher une posture positive et conciliante qui contraste avec l’agressivité d’Uber. ![]() Le manque d’expertise et de moyens au sein de l’administration et des services publics permet aux GAFAM de se positionner en partenaires incontournables des pouvoirs publics pour aider à régler les problèmes qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer et ce faisant, continuer à imposer leur vision du monde. Ce que l’on pourrait appeler du « lobbyisme passif ». Une présence massive à Bruxelles Selon un rapport récent de Corporate Europe Observatory et LobbyControl1, l’industrie numérique dans son ensemble a dépensé 21 millions d’euros en lobbying auprès des insti- tutions européennes en 2020. Ces dépenses ont explosé en l’espace de quelques années, à mesure que l’Union européenne a commencé à vouloir réguler le secteur. Apple, qui ne faisait même pas partie du top 50 des plus grosses dépenses déclarées de lobbying en 2015, est en 2021 à la seconde place. Le classement 2021 est largement dominé par les GAFAM, qui ont remplacé les multinationales pétrolières et automobiles qui figuraient traditionnelle- ment en tête de classement. Après Bayer à la première place, on trouve Apple (2e), Google (3e), Meta (4e), Microsoft (5e) et Huawei (9e). À Bruxelles, les GAFAM recourent aussi énormé- ment à la stratégie des « portes tournantes» (voir la partie II). Toujours selon les mêmes ONG, 70% des lobbyistes de Google et Meta ont travaillé dans des institutions publiques au niveau national et/ou européen, y compris à la Commission ou avec les députés (collabo- rateurs, stagiaires). Il faut également souligner l’amplification du lobbying des plateformes de service (Uber, Airbnb, Deliveroo…) auprès des instances européennes2. |
Les dossiers noirs des GAFAM
Il y a longtemps que les enjeux liés aux GAFAM dépassent le seul champ du secteur numérique stricto sensu. Fiscalité, protection de la vie privée, impact écologique, terrorisme, financement de la culture et des médias, concurrence, conditions de travail, souveraineté, surveillance… Les critiques et les controverses qui ciblent les géants du web concernent virtuellement tous les domaines, et leur lobbying doit répondre sur tous les fronts.
Partie II
Accès privilégié
Des relations étroites et souvent opaques au cœur du pouvoir
Rendez-vous et contacts au plus haut niveau, recrutement d’anciens hauts fonctionnaires… Les GAFAM se donnent les moyens de faire entendre leur voix.
Partie III
Soft Power
Comment les GAFAM infusent la société et pèsent sur le débat public
Think tanks, médias, institutions de recherche et d’enseignement… Les géants numériques cultivent leurs relations dans l’ensemble
de la société française.
Partie IV
« Lobbyisme passif »
L’État en servitude volontaire
Les outils des GAFAM sont partout, y compris au cœur même de l’État et des services publics. Cela leur permet de se poser en partenaires des gouvernements, qui souffrent d’un manque cruel d’expertise et de moyens.
En guise de conclusion
En quelques années, les géants étatsuniens du numérique ont tissé en France une toile d’influence qui n’a rien à envier à celle des poids lourds du CAC40. Malgré les grands discours sur la nécessité de les réguler, les GAFAM ont souvent pu compter sur le soutien appuyé des pouvoirs publics fran- çais, et en particulier de l’Élysée.
Il a beaucoup été question ces derniers temps de « souveraineté numérique ». Il devrait être évident qu’un tel objectif requiert bien plus que de favo- riser l’émergence de « 100 licornes françaises» qui vendraient des produits ou des services plus ou moins socialement utiles en utilisant les infrastructures des GAFAM.
La « souveraineté numérique », c’est avant tout notre capacité à décider collectivement et démo- cratiquement des usages que nous souhaitons faire des outils numériques, et dans quelles condi- tions, et de ne pas subir les usages dont ne nous voulons pas. C’est précisément cette capacité que la toile d’influence des GAFAM contribue à réduire. Son principal ressort est de nous faire croire – ou au moins de faire croire à nos dirigeants poli- tiques – que leur expansion est inarrêtable, et que le monde qu’ils nous préparent est inéluctable.
Face au pouvoir des GAFAM, les leviers d’action sont multiples. Le premier d’entre eux serait sans doute simplement de briser enfin l’enchantementdans lequel ils semblent maintenir une partie des responsables politiques. Il est plus que temps pour les pouvoirs publics de muscler leur exper- tise dans le domaine numérique, de soutenir véri- tablement les alternatives aux GAFAM, et de favo- riser la montée en puissance de la société civile sur ces sujets
Cette étude est enfin aussi un nouveau plaidoyer pour un renforcement de l’encadrement du lob- bying en France. La toile d’influence des GAFAM,comme déjà les « Uber Files » et des dizaines d’autres scandales, mettent en lumière les insuf- fisances des dispositifs en place. Des mesures basiques comme la publicité des rendez-vous avec les décideurs ou la transparence des finan- cements seraient de nature à remettre le sys- tème dans le sens de la marche, en rappelant de quoi il s’agit fondamentalement au final : de notre capacité à décider publiquement, librement et de manière contradictoire de notre avenir. Pour que la toile ne finisse pas par se transformer en filet où nous resterions prisonniers. ■

