
Comment la France mise sur les éoliennes flottantes pour produire son électricité
Publié hier à 17h00, mis à jour à 12h50 https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/11/06/comment-la-france-mise-sur-l-eolien-flottant-pour-produire-son-electricite_6148732_3234.html
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ENQUÊTE
Devancés par l’Ecosse et la Norvège, les Français veulent devenir la locomotive européenne de la captation de l’énergie du vent avec des turbines flottantes et d’exploiter l’énorme capacité énergétique de la Méditerranée.
Il y a longtemps que la darse de Port-Saint-Louis-du-Rhône (Bouches-du-Rhône) adossée à l’étang du Caban, en face de Fos-sur-Mer, n’avait pas connu pareille fébrilité. Derrière les hangars, une bonne centaine d’ouvriers d’Eiffage Métal se prépare à réaliser une première mondiale : la construction de trois éoliennes flottantes à lignes tendues, pour le compte d’EDF Renouvelables. Un projet pilote à 300 millions d’euros.
Cet été, à l’aide d’une grue herculéenne, ils ont réalisé des tonneaux qui, vu leur taille, pourraient faire office de réservoir de château d’eau – 7,50 mètres de diamètre et 12 mètres de haut chacun : les futurs flotteurs de ces moulins du futur. Les équipes découpent, assemblent et soudent maintenant de longs tubes d’acier entre ces bouées. Le but : former un tripode culminant à 45 mètres, sur lequel seront boulonnés le mât de l’éolienne proprement (90 mètres), la nacelle qui abritera la turbine de 8,4 mégawatts et les pales (75 mètres d’envergure chacune). En gris, tout ce qui sera immergé, en jaune ce qui apparaîtra au-dessus de l’eau.
A l’été 2023, les trois géants – 2 500 tonnes pièce –, prendront la mer l’un derrière l’autre, en passant devant la célèbre plage Napoléon. A 17 kilomètres au large, ils seront attachés par 100 mètres de fond, grâce à des ancres à succion. « La transition énergétique est une urgence et l’éolien flottant est un nouveau moyen de produire une électricité décarbonée. Comme la France possède le plus grand linéaire de côtes européen, il est particulièrement adapté », explique Christine de Jouëtte, directrice de la ferme Provence Grand Large, d’EDF Renouvelables.
Rattraper le retard
Habitée par un esprit « pionnier », l’ingénieure en hydrodynamique se félicite de jouir d’un site « extraordinaire ». « C’est l’un des plus ventés de Méditerranée, avec un mistral et une tramontane soufflant à 10 mètres par seconde en moyenne, un fond marin suffisamment meuble pour s’y fixer sans difficulté, et la proximité d’infrastructures portuaires adéquates pour fabriquer les flotteurs, les stocker et les mettre à l’eau », souligne-t-elle.


Tous les acteurs de l’éolien en mer l’affirment : « La France a loupé le coche de l’éolien posé, il ne s’agirait pas de rater celui du flottant ! » Un procédé qui n’a rien à voir avec les éoliennes offshore classiques comme celles inaugurées en septembre en face de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). Trois premiers projets commerciaux ont été mis en concurrence en mars 2022, pour une puissance installée totale de 750 mégawatts répartie entre Belle-Ile (Morbihan), Port-la-Nouvelle (Aude) et probablement Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Une dizaine de candidats ont été présélectionnés en août. Les marchés seront attribués en 2023, pour des mises en service prévues à partir de 2027.
Lire aussi : Eoliennes : les raisons du retard de la France en matière de production et d’installation
D’autres pays sont beaucoup plus avancés : la Norvège s’apprête faire fonctionner les sept premières turbines de la plus grande ferme flottante du monde (88 mégawatts), tandis que l’Ecosse, qui a lancé la construction de l’équivalent de 15 gigawatts, exploite déjà depuis 2017 le premier parc européen, construit par le norvégien Equinor (30 mégawatts). « Si l’on veut produire 40 % d’électricité d’origine renouvelable en 2030 et atteindre la neutralité carbone en 2050, comme le souhaite le gouvernement, on n’a pas le choix, il faut de l’éolien en mer et la technique posée n’y suffira pas. Le flottant, c’est l’avenir », estime Paul Franc, ingénieur au pôle éolien & énergie marine de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe).
Perspectives alléchantes
La ferme pilote de Port-Saint-Louis-du-Rhône n’a pas échappé aux recours en justice pour des questions sur les milieux naturels. Mais elle a finalement obtenu les feux verts nécessaires et promet de poursuivre les discussions sur la préservation de l’environnement avec tous les sites sensibles des environs, le parc naturel régional de Camargue, celui de Port-Cros et Porquerolles, le conservatoire d’espaces naturels d’Occitanie…


« En 2050, l’éolien en mer, posé et flottant, pourrait compter cinquante sites et représenter jusqu’à 25 % de la consommation finale d’électricité en France », estime-t-on au ministère de la transition écologique. Et sur ce total, supposé atteindre une capacité de 18 gigawatts en 2035 et de 40 gigawatts en 2050, la technologie flottante pourrait représenter de « 35 % à 70 % », calcule l’Ademe. Compte tenu de la géomorphologie de nos côtes, le flottant possède un potentiel de développement « deux fois supérieur » à celui du posé, estiment plusieurs experts.
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En Méditerranée, où le fond marin descend très vite à plus de 60 mètres de profondeur, impossible de poser une éolienne, comme sur les côtes de la Manche, où le plateau continental ne descend pas au-dessous de 30 ou 40 mètres. L’autre avantage du flottant est qu’en s’affranchissant de la profondeur, il est possible d’aller plus loin au large, et d’éviter les conflits avec les autres usagers de la mer, pêcheurs ou plaisanciers.

Des perspectives alléchantes pour les groupes pétroliers des pays bordant la Méditerranée. Leur longue expérience des plates-formes en mer leur ouvre un nouvel horizon. TotalEnergies, qui a débarqué dans l’éolien offshore en 2019, est ainsi partie prenante d’EolMed, la ferme pilote du jeune énergéticien indépendant Qair, apparu en 2017. La mise à l’eau est prévue début 2024, à 15 kilomètres de Gruissan (Aude), par 55 mètres de fond. Il s’agit de l’une des quatre fermes pilotes françaises en cours de réalisation avec celle d’EDF Renouvelables, les deux autres étant confiées l’une à Shell et Eolfi près de l’île de Groix (Morbihan), l’autre à Engie et EDPR à Leucate (Aude).
Les électriciens aussi
TotalEnergies est, par ailleurs, majoritaire dans Erebus, un projet flottant (100 mégawatts), au Pays de Galles qui devrait être opérationnel en 2026. Il étudie la faisabilité de quatre projets en Corée du Sud, au large d’Ulsan, où la mer est encore plus profonde qu’en Méditerranée. De même, en Espagne, le groupe pétrolier Repsol prend position. En avril, il s’est associé au danois Orsted, leader mondial de l’éolien offshore, pour « explorer les opportunités » de parcs flottants sur les côtes ibériques.
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En Italie, ENI est dans les starting-blocks avec sa filiale de services énergétiques Plenitude. « Les tendances du marché sont très claires : rien qu’en 2021, l’équivalent de 21 gigawatts d’éolien offshore, toutes techniques confondues, ont été raccordés aux réseaux d’électricité dans le monde. C’est trois fois plus qu’en 2020, relève Alessandro Della Zoppa, le responsable des énergies renouvelables. Dans le flottant, nous travaillons sur une dizaine de projets pour une puissance cumulée de plusieurs gigawatts, en Europe du Nord et dans le bassin méditerranéen. » La firme est notamment candidate à la construction et l’exploitation de deux fermes flottantes annoncées en avril par le gouvernement italien, au large de la Sicile et de la Sardaigne.
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Les groupes pétroliers ne sont pas les seuls à se mettre sur les rangs. Les électriciens, aussi. Iberdrola (leader mondial de l’énergie éolienne) en Espagne, EDF en France, EDP au Portugal… C’est d’ailleurs à l’initiative d’EDPR, la branche énergies renouvelables de ce dernier, que le premier parc éolien flottant européen a vu le jour en 2011 : une ferme pilote de 25 mégawatts, composée de trois turbines ancrées à 20 kilomètres de Viana do Castelo, au nord de Porto, qui peut alimenter les besoins en énergie de 60 000 ménages.
Deux à trois fois plus chère
En 2019, EDPR a créé avec le français Engie une société commune sous le nom d’Ocean Winds, installée à Madrid (Espagne). Son directeur opérationnel, Grzegorz Gorski, affiche son ambition : « Notre ferme pilote portugaise nous permet d’avoir du recul et nous sommes prêts à nous déployer dans le monde entier, y compris en Californie, où les résultats d’un appel d’offres seront connus en décembre, pour un projet ancré à 1 000 mètres de profondeur. » Ocean Winds est candidat en Corée du Sud, comme TotalEnergies, pour un parc éolien dans une zone où la profondeur oscille entre 200 et 300 mètres. L’opérateur a, par ailleurs, été retenu en août pour construire et gérer un parc de 2,3 gigawatts en Ecosse, à l’est des îles Shetland.
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A ce stade, seules deux turbines flottantes sont en activité en France. L’une en rade de Brest (Finistère), testée depuis 2018 par le breton Eolink. Et Floatgen, qui se dresse depuis la même année devant Le Croisic (Loire-Atlantique). D’une puissance de 2 mégawatts, celle-ci a démontré sa capacité à fournir les besoins en électricité d’une ville de 5 000 habitants. Elle a été conçue par Ideol, un concepteur de flotteurs de La Ciotat passé sous contrôle du norvégien BW Offshore en 2021. « Le potentiel du flottant est considérable, il suffit de regarder la carte des vents pour comprendre. En Méditerranée et en Bretagne Sud, la France dispose des meilleurs gisements d’Europe. L’idée est de s’éloigner des côtes, pour ne plus avoir d’impact visuel depuis la terre ferme », souligne son PDG, Paul de la Guérivière.
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Pour l’instant, une éolienne flottante est deux à trois fois plus chère qu’une éolienne posée. Mais les promoteurs du flottant parient sur les économies d’échelle pour diminuer ce ratio. Selon Ocean Winds, « le coût de l’électricité diminue de 10 % à 15 % chaque fois qu’on double la capacité d’un parc ». « Il faudra une vingtaine d’années pour stabiliser le concept, mais, en réalité, on n’est plus très loin du prix d’une éolienne posée, car, loin du littoral, les vents sont plus forts et plus réguliers. En matière de production électrique, le rendement d’une éolienne flottante est bien supérieur », fait remarquer Abel Mendez, directeur commercial de l’entreprise publique Navantia Seanergies. La branche énergies renouvelables des chantiers navals espagnols connaît le sujet : sur les treize parcs éoliens flottants aujourd’hui opérationnels dans le monde, elle en a construit onze.
Innovation portuaire
Tout est une question de temps, pondère Olivier Terneaud directeur de l’éolien en mer de TotalEnergies, selon qui il faudra dix bonnes années pour faire baisser les coûts : « Ce qui importe, c’est de préparer le réseau de distribution de l’électricité. A terme, une ferme offshore équivaudra à une centrale nucléaire ». Il convient donc de s’assurer de la capacité du réseau à prendre en charge les giga watts produits.
Autre défi à relever : le lien entre les turbines et le réseau. « Il y a encore de beaux programmes de R&D à mener pour mettre au point les câbles dynamiques de forte puissance qui doivent résister aux courants à grande profondeur, et pour réaliser des sous-stations électriques flottantes suffisamment stables pour éviter aux matériels électrotechniques de subir des vibrations continues », prévient Régis Boigegrain, directeur exécutif de RTE chargé des affaires maritimes.
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Dans les ports, il va aussi falloir renforcer les quais et les bollards afin de pouvoir y accueillir ces énormes structures. Le plan France 2030 du gouvernement l’a anticipé par le biais de plusieurs investissements en faveur de l’innovation et des aménagements portuaires, pour un coût de 300 millions d’euros. L’heure de vérité sonnera en 2023, avec la remise des plis des premiers appels d’offres. On connaîtra alors les fourchettes de prix de l’électricité ainsi produite. L’Etat cible un tarif de 110 à 120 euros le mégawattheure, contre 45 à 60 euros pour l’éolien posé.
Pour EDF Renouvelables aussi, 2023 s’annonce cruciale, avec l’entrée en service des trois turbines flottantes de Port-Saint-Louis-du-Rhône, qui promettent d’alimenter 45 000 foyers. Entre-temps sera élaborée la nouvelle loi de programmation Energie-climat, qui encadrera les prochaines vagues de contrats flottants en France. Restera alors aux opérateurs à s’orgniser en véritable filière capable de produire des flotteurs à la chaîne. Un pari industriel qui promet d’être gourmand en capitaux. Et qui demandera constance et patience aux audacieux qui se lancent déjà dans la bagarre.Guillaume DelacroixContribuer
Eolien en mer : la technologie des flotteurs dépend aussi des capacités portuaires
Si les premiers prototypes ont vu le jour il y a une dizaine d’années, trois familles de flotteurs cohabitent. Des recherches sont encore nécessaires pour mettre au point les câbles électriques sous-marins.
Par Guillaume DelacroixPublié hier à 16h00, mis à jour hier à 16h00
Temps de Lecture 1 min.
Acier ou béton, les entreprises qui veulent aujourd’hui relever le pari de l’éolien flottant hésitent encore sur le matériau à employer. S’il est en acier, le flotteur pèse, avec la turbine, entre 2 500 et 4 000 tonnes. S’il est en béton, c’est plutôt de l’ordre de 10 000 tonnes. Un vrai sujet pour les ports, où les capacités portantes des quais, des matériels de levage et de remorquage, de même que les espaces de stockage sont insuffisants.
Mais le poids n’est pas le seul critère. Le tirant d’eau est également déterminant. Un flotteur en béton aura besoin d’un port plus profond pour sa mise à l’eau qu’un modèle en acier. C’est l’une des raisons pour lesquelles la ferme pilote EolMed, au large de Gruissan (Aude), a finalement préféré choisir la version métallique.
Le béton a pourtant des avantages. « En Europe, il est compliqué de se procurer de l’acier compétitif, tandis que le béton peut être préparé avec du ciment, du sable et des granulats locaux. Son prix est, en outre, moins volatil, c’est un élément important dans le contexte inflationniste actuel », souligne Paul de la Guérivière, PDG de la société BW Ideol, qui a mis au point les flotteurs d’EolMed.
La famille de la « bouteille de lait »
Ce flotteur est un type de barge de 40 à 60 mètres de côté pour 10 mètres de haut, soit la taille d’un immeuble de quatre étages, accrochée au fond par des chaînes et des ancres marines. Le centre du parallélépipède, vide, permet d’absorber l’énergie de la houle et des courants. La turbine repose sur l’un des quatre côtés.
Cette solution a été retenue pour l’éolienne qu’Ideol a mise en service en 2018 au Japon, et pour une ferme flottante écossaise attribuée à la start-up française début 2022 pour une puissance de 1 gigawatt, le double du champ éolien posé de Saint-Nazaire.
Lire aussi : Comment la France mise sur les éoliennes flottantes pour produire son électricité
D’autres designs font concurrence au flotteur en anneau. Tous sont en acier, soit cylindrique, soit prismatique (des plaques soudées pour former des parallélépipèdes). Il y a la famille dite de la « bouteille de lait », un cylindre unique lesté de plusieurs centaines de tonnes de béton, maintenu vertical par la poussée d’Archimède et stabilisé, là encore, par des ancres traditionnelles. La famille des semi-submersibles se compose de tonneaux géants reliés par des tendons. La turbine repose sur l’un d’entre eux et les deux autres sont ballastés. Ou les trois sont surmontés d’un tripode au milieu duquel trône l’éolienne.
C’est le choix d’EDF Renouvelables à Port-Saint-Louis-du-Rhône, sur un concept mis au point par le néerlandais SBM Offshore. A ceci près que les lignes d’ancrage seront tendues, pour accroître la stabilité générale. Et que les ancres, des cloches de 9 mètres de diamètre à l’intérieur desquelles le vide sera fait, ne bougeront jamais.
Lire aussi : Eoliennes : les raisons du retard de la France en matière de production et d’installation *
Guillaume Delacroix
*Eoliennes : les raisons du retard de la France en matière de production et d’installation
Par Pierre Breteau
Publié le 07 septembre 2022 à 15h42 Republié le 22 septembre 2022 à 11h02 Mis à jour le 22 septembre 2022 à 18h49
Temps de Lecture 5 min.
Décryptages
Emmanuel Macron a inauguré, jeudi, le premier parc éolien en mer de France, au large de Saint-Nazaire. Le gouvernement veut faciliter le déploiement d’énergies renouvelables car la France accuse un retard important dans l’éolien.
Le gouvernement veut accélérer l’installation de moyens de production d’énergie renouvelable avec une loi qui doit être présentée lundi 26 septembre en conseil des ministres. Au programme : des dérogations, des simplifications administratives et juridiques mais aussi de possibles obligations, comme celle d’équiper en panneaux solaires les parkings de 2 500 m² et plus. Car la France accuse un retard important en matière d’énergies renouvelables (ENR) en général, et d’éolien en particulier.
Lire aussi : Emmanuel Macron veut accélérer le développement des énergies renouvelables compte tenu des besoins en électricité
Bien qu’elle ait raccordé lors de la première moitié de l’année 2022 un gigawatt (GW) d’électricité supplémentaire – quatre fois plus que sur la même période en 2021 –, elle demeure largement en retard sur l’objectif de puissance installée défini par la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) de 24,3 GW d’ici à la fin de 2023, puisqu’elle n’a atteint que les 20 GW, selon le ministère de la transition écologique. Cette progression au premier semestre 2022 est surtout due au raccordement du premier parc éolien en mer, au large de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique).
Une ressource abondante mais sous-exploitée
La France dispose du deuxième gisement éolien en Europe, après le Royaume-Uni, et le premier si l’on ne considère que l’éolien terrestre. Les côtes bretonnes le long de la Manche mais aussi et surtout toute la côte méditerranéenne sont très bien pourvues en vent.
En théorie, l’Hexagone pourrait compter sur 80 GW d’énergie éolienne « terrestre » potentielle répartis sur 10 000 km2(soit 1,83 % de la superficie métropolitaine) et 140 GW répartis sur 25 000 km2 pour l’éolien en mer, selon France énergie éolienne (FEE) et l’agence de la transition énergétique, l’Ademe, soit 220 GW au total. En mer, la France a donc raccordé 0,48 GW d’éolien à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) en 2022, que l’on peut ajouter à l’éolienne « de démonstration » installée depuis septembre 2018 au large du Croizic (Loire-Atlantique) et à ses 2 mégawatts (MW), ou 0,002 GW, soit un total de 0,482 GW. A titre de comparaison, le Royaume-Uni avait déjà raccordé 11,25 GW offshore en 2021.
Cette carte et ce tableau figurent la géographie hexagonale des gisements éoliens ; les fourchettes de vitesse moyenne du vent sont présentées en kilomètres par heure (km/h).

Source : Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe)
La moitié de la puissance installée en France l’est dans les Hauts-de-France (5,4 gigawatts) et la région Grand-Est (4,3 gigawatts). L’Occitanie complète le podium avec 1,6 GW installé, ce qui est peu pour une région très favorisée en matière de vents.
La moitié de la puissance installée l’est dans les Hauts-de-France et le Grand-Est
Cette carte représente la puissance installée par département au 30 juin 2022, en mégawatts et en gigawatts (1 GW = 1 000 MW). ·

Source : ministère de la transition écologique
Retard sur ses voisins européens
Le Danemark, lui, a créé son premier parc éolien en mer en 1991, à Vindeby, qui a été exploité pendant vingt-cinq ans jusqu’à son démantèlement en raison de son ancienneté en 2017. Le premier parc éolien français, installé au large de Saint-Nazaire, a été attribué en 2011, mais son raccordement final n’a eu lieu qu’en 2022, soit onze ans après.
Si l’on compare la France à l’Allemagne et au Royaume-Uni – des pays proches géographiquement, de population et de superficie du même ordre de grandeur et disposant de gisements éoliens comparables –, son retard est évident. Les Britanniques et les Allemands ont installé davantage de turbines, avec lesquelles ils ont produit respectivement 21 % et 23 % de leur électricité en 2021. Contre 7,8 % pour la France.
Une part de l’éolien plus faible que chez nos voisins
Ce graphique présente la part de la production d’électricité assurée par l’éolien entre 2000 et 2021, ainsi que la production en mégawattheures (MWh).

Sources : ministère de la transition écologique, Bundesverband WindEnergie, Digest of UK Energy Statistics , Agence internationale de l’énergie (AIE)
Ce retard de la part d’éolien dans la production française se retrouve aussi du côté de la puissance installée. Les Britanniques émargent à 25,7 GW contre 63,7 GW pour les Allemands en 2021. La France disposait, elle, toujours pour 2021, de 18,7 GW – et 20 GW au 30 juin 2022.
La France dépassée aussi sur les installations de parcs éoliens
Ce graphique figure les installations cumulées de puissance éolienne entre 2000 et 2021, en gigawatts.

Sources : ministère de la transition écologique, Bundesverband WindEnergie, Digest of UK Energy Statistics , Agence internationale de l’énergie (AIE)
En 2021, seul 1,3 gigawatt de puissance a été installé et raccordé au réseau électrique français, soit 7 % de la puissance totale installée entre les années 1990 et l’année 2021.
Une certaine inconstance politique sur l’éolien
Terrestre ou éolien, Paris s’y est de toute façon mis plus tard que ses voisins. Le premier programme d’appels d’offres date de 1996 et, de manière générale, la France n’a pas prêté autant d’intérêt que ses voisins aux énergies renouvelables et à l’éolien en particulier. Notamment en raison de la part prépondérante du nucléaire dans la politique énergétique française.
Parmi les premières raisons du retard français, on trouve le manque de constance politique en matière d’énergie renouvelable, et d’éolien en particulier. Depuis 2020 – et le discours hostile à l’éolien terrestre d’Emmanuel Macron prononcé à Pau –, il y a « une nouvelle actualité » explique Jérémy Simon, le délégué général du Syndicat des énergies renouvelables (SER) chargé de l’éolien : « C’est le délai de délivrance des autorisations. » C’est-à-dire que « les préfets, en fonction des contextes locaux ou des déclarations de l’exécutif, mettent le pied sur le frein », déplore M. Simon. En clair, « seule la signature du préfet manque » et cela crée des retards importants quand bien même toutes les autorisations ont été obtenues.
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Il est d’autant plus difficile pour la filière de se structurer que le discours politique change sans cesse. M. Macron avait, en effet, passé les premières années de son premier mandat à « accélérer les investissements dans le renouvelable » et avait promis de « doubler la capacité de l’éolien français ». Et si le président de la République actuel est l’exemple le plus récent en la matière, cette inconstance politique sur les renouvelables était aussi partagée par François Hollande et Nicolas Sarkozy.
L’aspect réglementaire joue lui aussi un rôle important, explique Aurore-Emmanuelle Rubio, car pour « porter une filière, il faut une réglementation simple et claire ». Or, selon l’avocate spécialisée dans le secteur de l’énergie, « il y a eu une insuffisance de planification et de coordination dans les projets jusqu’ici » et même quelques « lourdeurs administratives » qui ont participé à ce manque de stabilité. La filière française a pâti d’une « réglementation changeante ».
Ainsi, il y avait jusqu’en 2014 – date de leur suppression – des zones identifiées pour le développement de l’éolien, les ZDE, qui se sont révélées être une source importante de contentieux, favorisant ainsi une insécurité juridique des projets éoliens.
Enfin se pose la question de l’acceptabilité locale, « sur laquelle la France n’a peut-être pas suffisamment travaillé », estime Mme Rubio. Il existe pourtant plusieurs solutions en la matière. L’Allemagne a, par exemple, associé les communes aux projets éoliens, ce qui leur permet de percevoir des recettes fiscales – c’est d’ailleurs une des pistes de la loi qui doit être présentée en France à la fin de septembre.
Des oppositions locales
Il existe plusieurs types d’opposition locale à l’éolien, qui vont de « gens sincères, qui, pour arriver à leurs fins, utilisent une forme de harcèlement judiciaire » à des opposants, « qui trouvent que l’éolien, c’est moche ou nul et que ça gâche le paysage », détaille Jérémy Simon, du SER. Cela en passant par des « opposants plutôt dans la mouvance décroissante et d’extrême gauche, qui estiment que les éoliennes sont une mauvaise solution à un vrai problème énergétique » ou « des anciens cadres du nucléaire qui n’ont pas envie que leur pays s’oriente vers un mix complémentaire d’énergies décarbonées ».
De fait, si les projets de parc éolien sont rarement annulés par la justice, ils sont systématiquement ou presque attaqués devant la justice administrative, entre autres par la Fédération environnement durable (FED), principale association antiéolienne française.
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Ces opposants à l’éolien sont parfois rejoints par des politiques nationaux ou des personnalités, comme Stéphane Bern, qui « essaie de sauver le patrimoine avec les Français ». On compte parmi les politiques Marine Le Pen, qui proposait lors de la campagne présidentielle de 2022 de démanteler les éoliennes déjà installées.
Des contentieux en masse
Depuis le démarrage, dans les années 2000, de la filière éolienne terrestre française, le principal frein « ce sont les contentieux », explique encore le délégué général adjoint du SER. Précisément « sept projets d’éolien terrestre sur dix font l’objet d’un recours » en justice, quand, finalement, « seuls un ou deux [projets] sont effectivement annulés par la justice », estime Jérémy Simon.
Mais avec trois degrés de justice administrative – tribunaux administratifs, cours administratives d’appel, Conseil d’Etat – il faut compter cinq à sept ans pour réaliser un projet éolien terrestre en France (contre trois à quatre en Allemagne) et onze ans pour le seul projet en mer réalisé (contre cinq à six ans outre-Rhin).
L’Hexagone est en retard aussi sur le photovoltaïque, puisque la France a atteint 15,2 GW de puissance installée – et n’a fourni que 3,8 % de l’électricité lors du premier semestre 2021 –, alors que la programmation pluriannuelle de l’énergie prévoit un objectif de 20,1 GW pour la fin de l’année 2023. Cet article a été publié initialement le 7 septembre 2022.
**Eolien en mer : la technologie des flotteurs dépend aussi des capacités portuaires
Si les premiers prototypes ont vu le jour il y a une dizaine d’années, trois familles de flotteurs cohabitent. Des recherches sont encore nécessaires pour mettre au point les câbles électriques sous-marins.
Publié hier à 16h00, mis à jour hier à 16h00 https://www.lemonde.fr/economie/article/2022/11/06/eolien-en-mer-la-technologie-des-flotteurs-depend-aussi-des-capacites-portuaires_6148725_3234.html
Temps de Lecture 1 min.
Acier ou béton, les entreprises qui veulent aujourd’hui relever le pari de l’éolien flottant hésitent encore sur le matériau à employer. S’il est en acier, le flotteur pèse, avec la turbine, entre 2 500 et 4 000 tonnes. S’il est en béton, c’est plutôt de l’ordre de 10 000 tonnes. Un vrai sujet pour les ports, où les capacités portantes des quais, des matériels de levage et de remorquage, de même que les espaces de stockage sont insuffisants.
Mais le poids n’est pas le seul critère. Le tirant d’eau est également déterminant. Un flotteur en béton aura besoin d’un port plus profond pour sa mise à l’eau qu’un modèle en acier. C’est l’une des raisons pour lesquelles la ferme pilote EolMed, au large de Gruissan (Aude), a finalement préféré choisir la version métallique.
Le béton a pourtant des avantages. « En Europe, il est compliqué de se procurer de l’acier compétitif, tandis que le béton peut être préparé avec du ciment, du sable et des granulats locaux. Son prix est, en outre, moins volatil, c’est un élément important dans le contexte inflationniste actuel », souligne Paul de la Guérivière, PDG de la société BW Ideol, qui a mis au point les flotteurs d’EolMed.
La famille de la « bouteille de lait »
Ce flotteur est un type de barge de 40 à 60 mètres de côté pour 10 mètres de haut, soit la taille d’un immeuble de quatre étages, accrochée au fond par des chaînes et des ancres marines. Le centre du parallélépipède, vide, permet d’absorber l’énergie de la houle et des courants. La turbine repose sur l’un des quatre côtés.
Cette solution a été retenue pour l’éolienne qu’Ideol a mise en service en 2018 au Japon, et pour une ferme flottante écossaise attribuée à la start-up française début 2022 pour une puissance de 1 gigawatt, le double du champ éolien posé de Saint-Nazaire.
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D’autres designs font concurrence au flotteur en anneau. Tous sont en acier, soit cylindrique, soit prismatique (des plaques soudées pour former des parallélépipèdes). Il y a la famille dite de la « bouteille de lait », un cylindre unique lesté de plusieurs centaines de tonnes de béton, maintenu vertical par la poussée d’Archimède et stabilisé, là encore, par des ancres traditionnelles. La famille des semi-submersibles se compose de tonneaux géants reliés par des tendons. La turbine repose sur l’un d’entre eux et les deux autres sont ballastés. Ou les trois sont surmontés d’un tripode au milieu duquel trône l’éolienne.
C’est le choix d’EDF Renouvelables à Port-Saint-Louis-du-Rhône, sur un concept mis au point par le néerlandais SBM Offshore. A ceci près que les lignes d’ancrage seront tendues, pour accroître la stabilité générale. Et que les ancres, des cloches de 9 mètres de diamètre à l’intérieur desquelles le vide sera fait, ne bougeront jamais.
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Guillaume Delacroix
***Derrière l’opposition aux éoliennes, une galaxie influente et pronucléaire
Dans l’ombre des contestations locales et souvent spontanées contre les implantations, s’active un réseau bénéficiant de puissants relais jusqu’au sommet de l’Etat. Avec pour objectif d’imposer une relance massive du nucléaire.
Par Perrine Mouterde et Stéphane Mandard
Publié le 28 juin 2022 à 04h30 Mis à jour le 13 juillet 2022 à 16h46
Temps de Lecture 12 min.

« Tu as raison. Bats-toi. Tu es notre Don Quichotte ! » L’hommage est de Brigitte Macron. Son Don Quichotte ? Stéphane Bern. Ses moulins à vent ? Les éoliennes. L’animateur télé, ami du couple présidentiel, les combat sans relâche au nom de la préservation du patrimoine, son autre mission – officielle celle-là –, confiée par le chef de l’Etat. La scène se déroule il y a un an, le 7 juin 2021, sous les lambris de l’Institut de France, à Paris, lors de la remise des prix de la fondation Stéphane Bern. Le présentateur étrille les éoliennes dont « la multiplication anarchique » est « en train de défigurer nos paysages, de saccager des sites naturels et de polluer notre environnement ». La première dame acquiesce.
Deux ans plus tôt, dans l’hélicoptère qui les emmène à Amboise (Indre-et-Loire) pour le 500e anniversaire de la mort de Léonard de Vinci, Emmanuel Macron fait une confidence à Stéphane Bern en survolant un parc éolien : « C’est vrai que c’est moche, tu as raison il y en a trop. » Au cours de son premier quinquennat, le chef de l’Etat a opéré un virage à 180 degrés sur la stratégie énergétique de la France. Il débute son mandat en mettant en œuvre la fermeture de la centrale de Fessenheim (Haut-Rhin) décidée par son prédécesseur et prévoit de doubler les capacités de l’éolien terrestre d’ici à 2030. Cinq ans plus tard, il reporte cet objectif à 2050 et relance la filière nucléaire.
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Pourquoi un tel revirement ? Ces dernières années, un peu partout en France, des citoyens se sont opposés à des projets éoliens. Mais, dans l’ombre de ces contestations locales et souvent spontanées, s’active une galaxie organisée au niveau national qui milite non seulement pour mettre un coup d’arrêt à l’éolien, mais aussi pour une relance massive du nucléaire. Une mouvance qui dispose de puissants relais politiques et médiatiques et de réseaux d’influence touchant jusqu’au sommet de l’Etat, comme le montre cette enquête, qui s’appuie notamment sur des éléments transmis par Greenpeace et le Global Strategic Communications Council (un réseau international promouvant la transition écologique), vérifiés et complétés par Le Monde.
Mardi 31 mai, ses représentants ont rendez-vous dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, pour une conférence portant sur « un nouveau mix énergétique ». Lorsque l’ordinateur qui projette les présentations des intervenants s’éteint, la boutade est toute trouvée : « C’est à cause de l’intermittence des éoliennes ! », s’amuse la salle.
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Au rez-de-chaussée de l’Hôtel de l’industrie sont réunies des figures historiques des mouvements antiéolien, mais aussi pronucléaire. Jean-Louis Butré, le président de la Fédération environnement durable (FED), la principale organisation antiéoliennes ; Fabien Bouglé, conseiller municipal (divers droite) de Versailles, auteur d’un livre à charge contre les éoliennes (Eoliennes. La face noire de la transition énergétique, Editions du Rocher, 2019) et d’un autre vantant les mérites de l’atome (Nucléaire. Les vérités cachées, Editions du Rocher, 2021) ; Bernard Accoyer (Les Républicains, LR), ancien président de l’Assemblée nationale, fondateur de l’association de défense du patrimoine nucléaire et du climat (PNC) ; ou encore les présidents du saint des saints de l’establishment français – le Cercle de l’Union interalliée – Denis de Kergorlay, et du Cercle d’étude réalités écologiques et mix énergétique (Cérémé) Xavier Moreno, deux autres pourfendeurs de l’éolien et défenseurs acharnés de l’atome.
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Une « agression » contre les populations rurales
Quelques mois plus tôt, les mêmes étaient rassemblés dans un lieu encore plus prestigieux : à l’invitation de M. Accoyer, environ 200 personnes participaient au colloque organisé par le Cérémé au sein même de l’Assemblée nationale, avec pour ambition de « faire entrer la politique énergétique française dans l’âge de la raison ». Lors de ces rencontres s’égrainent, au fil des interventions, les contours de leur « combat ».
Pour les intervenants, les éoliennes sont une « agression » à l’encontre des populations rurales, une atteinte aux paysages qui provoque dégâts environnementaux, problèmes de santé et dévaluation des prix de l’immobilier. Elles seraient aussi une aberration économique aux mains d’un « cartel » et imposées par la « corruption » ou les « menaces » des développeurs éoliens.
Plus largement, les renouvelables sont jugés inutiles pour lutter contre le réchauffement climatique. Intermittentes (les éoliennes ne fonctionnent que lorsqu’il y a du vent) et non pilotables (la production ne peut être ajustée en fonction des besoins), elles nécessiteraient inévitablement de rallumer des centrales à gaz polluantes dès qu’elles cessent de fonctionner. Et si les prix de l’énergie explosent et que la France risque aujourd’hui « le black-out », ce ne serait que parce qu’un « puissant lobby éolien » aurait « infiltré » tous les niveaux de l’Etat : l’Agence de la transition écologique (Ademe), le gestionnaire du réseau de transport d’électricité (RTE), la direction générale de l’énergie et du climat et surtout le ministère de la transition écologique.
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Face à « l’illusion » de l’éolien, il n’y a, pour tous ces acteurs, qu’une seule option : relancer massivement la filière nucléaire. « La France a un atout fabuleux : il est de notre responsabilité de harceler l’exécutif, de harceler les élus » pour que soit reconstruite la filière, insiste, en conclusion du colloque du 31 mai, Bernard Accoyer, le président de l’association PNC, lancée en février 2021 par une cinquantaine de personnalités de tous bords (l’ancien ministre et sénateur (LR) de la Meuse Gérard Longuet, l’ex-député (LR) de Vaucluse Julien Aubert, l’ancien président de la SNCF Louis Gallois, les anciens ministres Jean-Pierre Chevènement et Arnaud Montebourg…).
« Un lobby nucléaire fort »
Pour ces défenseurs de l’atome, les ambitions du président, qui prévoit désormais la construction de six, voire quatorze nouveaux réacteurs, restent largement insuffisantes. Sur la petite estrade de l’Hôtel de l’industrie, Xavier Moreno sort de son tote bag blanc l’étude de RTE « Futurs énergétiques 2050 », qui décrit six scénarios possibles permettant d’atteindre la neutralité carbone du système électrique en France, à l’horizon 2050. L’option la plus favorable au nucléaire prévoit que celle-ci fournisse la moitié de l’électricité d’ici à trente ans. Bien trop peu, aux yeux du Cérémé, qui a donc fait réaliser son propre scénario par le cabinet d’étude indépendant Roland Berger. Sans surprise, celui-ci affirme qu’un mix électrique reposant à 80 % sur le nucléaire, grâce à la construction de vingt-quatre EPR 2 d’ici à 2050 et sans nouveau parc éolien, serait « le meilleur pour la France ».
Les défenseurs des énergies renouvelables réfutent les arguments de leurs adversaires et dénoncent des stratégies de désinformation. Au-delà des acteurs du secteur, aucun organisme officiel ou organisation internationale n’a jusqu’à présent confirmé qu’il était possible d’atteindre la neutralité carbone en cessant le développement de l’éolien et en misant quasiment exclusivement sur l’atome.
Le parc nucléaire permet aujourd’hui à la France d’avoir le système électrique le plus décarboné d’Europe. Mais, au cours des prochaines décennies, pour des raisons industrielles liées à leur vieillissement, les cinquante-six réacteurs devront être mis à l’arrêt. Or, en parallèle, l’objectif de baisse drastique des émissions de gaz à effet de serre va exiger une électrification de nombreux usages, et donc une hausse de la consommation d’électricité.
Pour le gouvernement et la plupart des experts de l’énergie, une augmentation massive de la production d’électricité d’origine renouvelable est donc indispensable pour faire face à cette double dynamique, et ce même en conservant des capacités de production nucléaire importantes.
« On entend de la part des pronucléaire que RTE est vendu au lobby des renouvelables, ce qui est faux. Mais l’Agence internationale de l’énergie, ce ne sont pas des écolos en Birkenstock, et pourtant ils disent la même chose sur la nécessité de développer massivement l’éolien !, indique Barbara Pompili, l’ancienne ministre de la transition écologique, réélue députée de la Somme. Il y a de nouveaux acteurs, mais il y a toujours eu un lobby nucléaire fort en France. Ces gens considèrent le développement des renouvelables comme une menace vis-à-vis du nucléaire, qui serait dans une situation de forteresse assiégée. »
« Kits » pour monter une association
Enarque et polytechnicien, ancien de la direction du Trésor du ministère des finances, de Sanofi et de Suez, Xavier Moreno est lui aussi plus costume-cravate que Birkenstock. Président du Cérémé, un think tank inconnu du grand public créé en mai 2020, il occupe désormais une place centrale dans le mouvement antiéolien.
En 1998, il a cofondé la société d’investissement Astorg Partners. Avec cette entreprise internationale, Xavier Moreno assure avoir gagné « plus d’argent qu’il n’en a besoin ». Alors, à 74 ans, il fait de la « philanthropie » dans deux domaines : la musique, en soutenant une école privée, et l’énergie. Il finance ainsi, sur ses ressources personnelles, plus de la moitié du budget du Cérémé (1 million d’euros en 2021).
Nouveau venu dans cette galaxie antiéoliennes, Xavier Moreno se voit comme un « facilitateur ». D’abord par les ressources financières qu’il met en partie à disposition des autres associations, « souvent tenues par des bénévoles sur un coin de table, avec très peu de moyens ». Le Cérémé finance des études et de la documentation, des événements, des campagnes de communication, mais aussi la revue Books ou encore des lobbyistes à Bruxelles. Parmi ses « petits camarades » et « connaissances » figurent, assure-t-il, le ministre de l’économie Bruno Le Maire, l’ex-PDG d’Engie Gérard Mestrallet, le commissaire européen Thierry Breton, le PDG d’EDF Jean-Bernard Lévy… Ses « notes » sont envoyées au Trésor, à Matignon, parfois jusqu’à l’Elysée. Lorsque Xavier Moreno reçoit Emmanuel Macron pour le premier dîner du cercle Charles Gide – qu’il préside –, réunissant l’élite protestante, le président lui lance avec un clin d’œil : « Faut qu’on parle d’énergie ! »
Patron historique de la FED, qu’il a fondée en 2009, l’octogénaire Jean-Louis Butré salue l’arrivée d’acteurs comme le Cérémé ou l’association fondée par Bernard Accoyer. Même si ces groupes n’agissent qu’au niveau national, sans implantation sur le terrain. Depuis plus d’une décennie, cet ancien du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et de Rhône-Poulenc laboure le champ antiéolien au niveau local.
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L’association revendique mille sept cents adhérents, allant de la minuscule association comptant trois membres dans un hameau à des groupes de plusieurs centaines de personnes. « A chaque fois que des gens découvrent tout à coup l’existence d’un projet éolien, ils se mettent à chercher de l’aide, raconte Jean-Louis Butré. Alors on leur donne des conseils. » La FED fournit ainsi des kits complets pour monter une association ou financer les actions en justice… Car elle a mis en place un processus de systématisation des recours, en s’appuyant sur un réseau de vingt-sept avocats. Une stratégie de blocage qui paie : aujourd’hui, près de 80 % des projets sont contestés – il suffit ainsi de quelques personnes pour lancer une action en justice.
« Les masques sont tombés »
Il y a encore quelques années, la FED ou les autres associations de lutte antiéoliennes, au nom de la défense des paysages, évitaient de prendre position sur le nucléaire. « Les deux sujets sur lesquels les membres de la FED peuvent se battre et dont en principe on ne s’occupe pas, ce sont le climat et le nucléaire, reconnaît Jean-Louis Butré. Mais, évidemment, on m’interroge toujours sur l’atome. » Lui considère que ne pas miser à 100 % sur le nucléaire est « une erreur stratégique monumentale ».
Avec l’apparition du Cérémé, de l’association de défense du patrimoine nucléaire et du climat ou encore du collectif Energie vérité, un groupe de réflexion lancé en 2019 par une cinquantaine de personnalités pour « démystifier certaines idées reçues » sur l’énergie, le lien entre les combats antiéolien et pronucléaire est clairement affiché. « Les masques sont tombés », estime Michel Gioria, délégué général de France Energie éolienne.
Les salons du Cercle de l’Union interalliée, par exemple, ont accueilli, le temps d’une soirée, partisans du nucléaire et opposants aux éoliennes. Fin septembre 2020, plus d’une centaine de convives sont réunis dans le select club parisien, présidé par Denis de Kergorlay, coauteur d’Eoliennes : chronique d’un naufrage annoncé (Les Peregrines, 2018), et dont Stéphane Bern est membre. Objectif : lancer une opération de financement participatif destinée à la réalisation d’un film promettant de dénoncer une « gigantesque escroquerie politique et écologique ».
Au total, environ 150 000 euros seront levés en quelques mois – dont quelque 10 000 euros viennent du Cérémé – pour la réalisation du film et l’organisation d’une campagne de publicité. Eoliennes. Du rêve aux réalités donne la parole à d’anciens patrons d’EDF (Henri Proglio) et du pétrolier Elf (Loïk Le Floch-Prigent), à des représentants de la FED ou encore au médiatique ingénieur et président du Shift Project Jean-Marc Jancovici, la caution scientifique du mouvement antiéolien.
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Publié le 1er juin 2021, sur YouTube, le documentaire a depuis été vu plus de 550 000 fois. Derrière cette charge sans nuances, une association baptisée Documentaire et vérité, dont l’objectif affiché est « le financement participatif de documentaires basés sur des faits vérifiables et des experts reconnus ». Son deuxième film, Nucléaire. Une énergie qui dérange, encore plus largement financé par le président du Cérémé, met en scène les défenseurs de l’atome tels les membres de l’association Les Voix du nucléaire, qui s’invitent dans les marches pour le climat.
Un « documentaire de combat »
Pour le lancement du premier opus, au Cercle de l’Union interalliée, c’est le journaliste Alexandre Devecchio qui officie. Pour soutenir ce « documentaire de combat », il a créé une éphémère maison de production, Agorama Studio. Responsable de l’espace débats du Figaro, chroniqueur à la télévision et à la radio, il ouvre largement ses pages au mouvement antiéolien : entre février 2021 et mars 2022, une trentaine de textes sont publiés, dont trois de Patrice Cahart, membre du Cérémé et auteur de La Peste éolienne (Hugo Doc, mai 2021).
Le jour de la sortie du documentaire, le réalisateur du « film qui déconstruit l’imposture » bénéficie d’un entretien sur LeFigaro.fr. Quelques mois plus tôt, Alexandre Devecchio – qui n’a pas répondu à nos sollicitations – l’avait déjà interviewé à l’occasion, cette fois, de la publication d’un sondage de l’IFOP… commandité par Documentaire et vérité et le Cérémé, qui concluait que 53 % des Français ne souhaitaient pas voir apparaître d’éoliennes près de chez eux.
Le journaliste accueille également dans Le Figaro, la veille de la sortie du film, une tribune au vitriol de Stéphane Bern. L’animateur, qui salue le documentaire, interpelle la ministre de la transition écologique : « Madame Pompili, les éoliennes sont une négation de l’écologie ! » En pleine campagne des régionales de 2021, le coup de gueule est aussitôt récupéré par la droite et l’extrême droite.
Six mois plus tard, Stéphane Bern apostrophe de nouveau avec virulence la ministre de la transition écologique sur Twitter : « Quelle folie ! Barbara Pompili portera une lourde responsabilité devant l’histoire… » Un projet de parc éolien dans la Manche menacerait le classement au Patrimoine mondial des tours Vauban. Selon une étude de la plate-forme d’analyse des réseaux sociaux Bloom, ce message a généré sur Twitter « un pic d’opposition » : les posts et commentaires hostiles à l’éolien augmentent alors de 350 %. « Après janvier, on m’a demandé en haut lieu de me calmer, confie Stéphane Bern. Ça devenait trop politique. »
La France est alors à quelques mois du scrutin présidentiel. La question des éoliennes polarise largement le débat. Le 11 février, le chef de l’Etat prononce un discours majeur depuis l’usine General Electric de Belfort, dans lequel il précise sa vision de l’avenir énergétique du pays et confirme vouloir construire de nouveaux réacteurs, tout en ralentissant le développement de l’éolien terrestre.
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Don Quichotte aurait-il remporté son combat ? Le discours des opposants à l’éolien et des défenseurs du nucléaire a-t-il influé sur les décisions du chef de l’Etat ? Si certains acteurs du secteur de l’énergie estiment qu’ils ne sont qu’une « nuisance sonore » sans influence réelle, d’autres constatent que leur lobbying « infuse » dans l’opinion et auprès des décideurs, souvent peu armés techniquement sur ces sujets.
« Stratégie d’influence bien élaborée »
« Ce n’est pas le Cérémé tout seul qui fait changer Macron de direction, mais toute cette coalition d’acteurs a une stratégie d’influence bien élaborée. Ils investissent plein de canaux d’information et de lieux de décision », observe un expert du secteur des renouvelables.
Au-delà des recours, qui freinent significativement le développement de la filière, France Energie éolienne affirme avoir vu un impact très net des tergiversations de l’exécutif sur le sujet. « Quand le président a dit qu’il n’y avait pas de consensus sur l’éolien, sur le terrain les préfets se sont mis à ne plus délivrer les autorisations, assure Michel Gioria. On avait des acteurs dont le projet était bouclé, qui avaient reçu l’autorisation environnementale et l’avis favorable des mairies, mais auxquels le préfet ne donnait pas de permis. »
Barbara Pompili défend la stratégie énergétique adoptée par le président, qui a résisté à une « intense pression » visant à instaurer un moratoire sur l’éolien, mais reconnaît que le front antirenouvelables « pèse ». « Les lobbyistes du nucléaire sont très présents auprès des parlementaires, constate-t-elle. Bien sûr, il y a aussi du lobbying prorenouvelables, mais, en termes d’influence sur le sommet de l’Etat, ça n’a rien à voir, ils ne jouent pas dans la même catégorie. »
Les antiéolien se réjouissent de leur côté de ce qu’ils considèrent comme de premières victoires. « Mme Pompili n’est plus là, c’est déjà ça, mais le combat n’est pas fini, il ne fait que commencer », juge Stéphane Bern, qui considère le nucléaire comme « la seule énergie décarbonée ». « La bataille de l’opinion, on l’a gagnée », estime son amie et voisine dans le Perche, Brigitte Pistre. La maire du village de Frazé (Eure-et-Loir), décorée de la Légion d’honneur par Emmanuel Macron en 2019, en même temps que Stéphane Bern, pour son engagement en faveur de la défense du patrimoine rural, est à la tête du collectif Vent des maires, très remonté contre l’implantation d’éoliennes. « Quand j’ai commencé on était deux, décrit-elle. Aujourd’hui, on est plus de cinq cents maires et un millier d’élus. »
« Depuis la rencontre au Cercle de l’Union interalliée et la diffusion du documentaire, il y a eu une modification très importante de l’opinion sur le nucléaire et l’éolien », veut croire aussi Fabien Bouglé. La galaxie antiéoliennes n’entend pas en rester là. Prochain objectif : peser sur l’élaboration de la prochaine feuille de route énergétique de la France, prévue en 2023.
Droit de réponse
A la suite de l’article « Derrière les anti-éoliennes, une galaxie influente et pronucléaire » (Le Monde du 29 juin) , nous avons reçu, au titre du droit de réponse, le courrier suivant d’Olivier Postel-Vinay, fondateur et directeur de la rédaction de la revue « Books ».
« Stéphane Mandard et Perrine Mouterde écrivent que “le Cérémé finance la revue Books”. C’est inexact. S’il est vrai que Xavier Moreno a contribué à titre personnel à financer Books bien antérieurement à la création du Cérémé, Books ne reçoit et n’a reçu aucun financement de cette association. »