En Bretagne, 50 pharmacies autorisées à prendre en charge les « petits maux » à la place des cabinets médicaux
Pour décharger les cabinets médicaux, des officines bretonnes sont autorisées à pousser « plus loin » le conseil pharmaceutique habituel.
Par Mattea Battaglia Publié le 11 octobre 2022 à 13h00 Mis à jour le 11 octobre 2022 à 18h03
Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/10/11/deserts-medicaux-cinquante-pharmacies-bretonnes-experimentent-une-prise-en-charge-des-petits-maux_6145329_3224.html
Ce n’est pas une consultation mais ça s’en rapproche un peu. Depuis le printemps, Didier Roche, pharmacien à Rieux (Morbihan), 2 600 habitants, propose à ses clients de pousser « plus loin » le conseil pharmaceutique habituel : un questionnaire d’une quinzaine de minutes lui permet d’opérer un premier « tri » dans les besoins des personnes qui poussent la porte de son officine. Et aux clients volontaires de repartir avec une « meilleure idée » de ce qu’ils doivent faire, sans avoir, nécessairement, à pousser la porte d’un médecin. Et « ça compte », souffle le pharmacien, dans une commune où il n’en reste plus qu’un.
« Je ne prétends pas remplacer le généraliste, poursuit-il. Je n’interviens que dans des situations bien cadrées, pour effectuer une première régulation. » Un mot qui rencontre un certain écho, parmi les professionnels de santé, à l’heure où le système, en ville comme à l’hôpital, craque de toute part.
« Libérer du temps médical »
Brûlure, rhinite, piqûre de tique, plaie simple, douleur lombaire, conjonctivite… : la liste de treize « petits maux » face auxquels le pharmacien peut se positionner a été établie, avec l’aide de médecins, par l’association Pharma système qualité, porteuse de l’expérimentation, et validée par l’agence régionale de santé (ARS) de Bretagne, qui la soutient.Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Face aux déserts médicaux, le pari de la « responsabilité collective »
Baptisée « Osys » (Orientation système de soins), inspirée d’un dispositif suisse, elle entre dans le cadre de l’article 51 de la loi de financement de la sécurité sociale de 2018 (qui permet d’expérimenter de nouvelles organisations en santé). « Son protocole est très cadré », explique Martine Costedoat, directrice de l’association : si la situation décrite par le patient relève d’un des treize maux répertoriés, le pharmacien, formé au protocole, propose un entretien pour recueillir des détails cliniques.
Guidé par un « arbre décisionnel », à chaque question-réponse, il oriente la personne vers trois voies possibles : le conseil pharmaceutique (la majorité des cas), le généraliste (parfois), les urgences (rarement). « On contribue à libérer du temps médical », soutient Mme Costedoat.Lire aussi l’entretien :
Article réservé à nos abonnés François Braun, ministre de la santé : « Dans les déserts médicaux, on va faire la guerre avec les troupes qu’on a »
En un an, cinquante officines bretonnes se sont lancées dans l’expérience. Les deux tiers se situent dans des territoires où la démographie médicale est fragile. Mais pas toutes : on en trouve de Pontivy (Morbihan) à Lamballe (Côtes-d’Armor) et à Brest (Finistère). « Ce n’est pas une solution miracle face à la désertification médicale, mais une manière de valoriser la collaboration entre pharmaciens et médecins, en testant un nouveau type d’entrée dans le parcours de soins », défend Stéphane Mulliez, directeur général de l’ARS Bretagne. Une « solution locale » qu’il entend bien verser dans la boîte à outils du volet « santé » du Conseil national de la refondation.
« Je connais mes limites »
Quelque mois après son lancement effectif, retardé du fait de la crise sanitaire, un bon millier de clients se sont laissés tenter par la démarche. Une quarantaine à Rieux, dans la pharmacie de Didier Roche, qui ne recense pas plus d’un à deux entretiens par semaine. « C’est moi qui propose, il n’y a pas de prise de rendez-vous et peu de publicité, dit-il. L’intérêt, à mes yeux, consiste surtout dans le suivi qu’il y a après. Je rappelle les patients le lendemain ou le surlendemain. J’évite l’automédication à mauvais escient ; je repère, aussi, tous ceux qui n’ont pas de médecin traitant. »
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Dans l’officine de sa consœur Myriam Rehel, à Dol-de-Bretagne (Ille-et-Villaine), le flux est plus important : la pharmacienne a comptabilisé entre 130 et 140 « triages » depuis qu’elle a rejoint le projet. « J’en ai renvoyé une dizaine chez leur médecin, je connais mes limites, je connais aussi mon métier, dit-elle. Ces deux années de Covid ont montré que les pharmaciens répondaient présent pour tester, pour vacciner… La démarche formalise ce plus que nous faisions déjà. » Pour chaque prise en charge, les pharmacies reçoivent 10 euros, et 5 euros de plus pour le rappel téléphonique de suivi. Le financement, sur un an, atteint 400 000 euros, chiffre-t-on à l’ARS.
La somme en fait tiquer certains. « Je ne sais pas comment réagirait l’ordre des pharmaciens si je me mettais à vendre des médicaments », souffle un médecin du Morbihan. L’Union régionale des professionnels de santé et médecins libéraux de la région soutient la phase expérimentale du projet. « Mais il est important, aujourd’hui, de l’évaluer scientifiquement, pour mesurer précisément son incidence sur les passages chez le médecin ou aux urgences », relève Cedric Fabre, son secrétaire général adjoint.
Dans son officine de Redon (Ille-et-Villaine), Stéphane Barbin n’a le sentiment ni d’outrepasser son « rôle » ni d’« empiéter » sur celui des généralistes. « Même si tous les pharmaciens de France se lançaient dans l’expérimentation, il y aurait toujours des listes d’attente dans les cabinets, dit-il. Ce n’est pas ça qui va manger le pain des médecins ! » D’ici à la fin de l’année, une trentaine d’autres pharmacies pourraient rejoindre l’expérimentation en Bretagne.
Mattea Battaglia
**http://environnementsantepolitique.fr/2022/10/18/le-partage-dactes-et-dactivites-entre-medecins-et-autres-professionnels-de-sante-et-mal-accepte-par-les-medecins-liberaux/
***https://environnementsantepolitique.fr/2022/10/21/36863/
Commentaires Dr Jean SCHEFFER:
En voulant éviter tout conflit avec le lobby de la médecine libérale, lui même soutenu par l’ordre des médecins, le gouvernement en vient à demander à des paramédicaux et pharmaciens d’assumer des tâches purement médicales. A quand les officiers de santé formés en quelques années ?
Toute cette fuite en avant car il ne faut surtout pas rétablir l’obligation des gardes, et il ne faut pas porter atteinte à la liberté d’installation !
A ce rythme là nous ne serons plus loin d’un système de santé d’un pays sous développé !