Planification écologique : Elisabeth Borne expose sa méthode pour une France « nation verte »
La première ministre doit détailler, vendredi, la manière d’édicter les feuilles de route et le calendrier imposés aux ministères pour permettre au pays de réduire de 55 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030.
Aujourd’hui à 05h30, mis à jour à 10h20.Lecture 5 min.

Trois mots pour une ambition : « France nation verte. » Vendredi 21 octobre, la première ministre, Elisabeth Borne, devait, depuis la ferme urbaine La Recyclerie, à Paris, dévoiler le nom destiné à enrober la vision de l’écologie que porte son gouvernement. La déclinaison française du Green Deal européen, s’enthousiasme-t-on à Matignon.« Nous devons engager des changements radicaux dans nos manières de produire, de consommer, d’agir. Ce n’est pas une question d’idéologie, cela devient, de plus en plus, une question de survie », devait-elle expliquer.
Las. Le « coup de volant » destiné à réduire de 55 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030 et à atteindre la neutralité carbone en 2050, relève plutôt d’un discours de la méthode. L’espoir d’embarquer toute la société tiendra dans le nouveau slogan gouvernemental, « Agir, mobiliser, accélérer », afin de faire plus pour le climat en huit ans que tout ce que la France a accompli en trente-deux ans. Le tout, sans remiser la devise de sobriété prononcée il y a deux semaines – « Je baisse, j’éteins, je décale » – pour passer l’hiver.
Chargée de la planification écologique, Elisabeth Borne a nourri des attentes élevées après avoir déclaré, à maintes reprises, que la « révolution écologique » serait « radicale ». Au risque de créer une déception, voire une accoutumance aux promesses répétées sans rapide concrétisation. Vendredi, elle devait détailler la manière d’édicter les feuilles de route et le calendrier imposés aux ministères pour permettre à la France de devenir, comme l’avait annoncé Emmanuel Macron à Marseille, en avril, « une grande nation écologique ».
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Cette trajectoire, pilotée par Matignon, entremêle tous les secteurs – transports, logement, agriculture… – au sein desquels l’exécutif a identifié vingt-deux chantiers transversaux pour sortir des injonctions contradictoires qui ont, jusqu’ici, percuté la cause écologique. « Ma conviction, c’est que nous devons agir, en même temps, et sur tous les fronts », souligne la première ministre. « C’est comme une table de mixage », illustre un conseiller de Matignon, en mimant des boutons à pousser. Une planification « pas comme en Union soviétique, enfin pas tout à fait », plaisante-t-il, soulignant que chaque ministre sera responsable et redevable de l’atteinte de ses objectifs. Une clause de rendez-vous est prévue pour la fin d’année.
L’Etat ne peut pas tout
Pas d’annonces fracassantes ni de grand soir : l’ambition du gouvernement est de mettre en œuvre les mesures inscrites dans la loi, jugées déjà « très mordantes », comme l’interdiction des ventes de voitures thermiques en 2040, l’objectif de sortie des plastiques à usage unique ou l’interdiction de louer des passoires thermiques en 2028. De quoi accompagner des décisions déjà prises, comme le « zéro artificialisation nette » des sols ou la production de 2 millions de voitures électriques en 2050.
L’enjeu est, avant tout, d’entraîner la société. Car la polytechnicienne entend rappeler qu’en 2022 l’Etat ne peut pas tout. Les artisans de la planification écologique au sommet du pouvoir martèlent que la transition ne se conçoit pas dans une tour d’ivoire, mais avec tous les acteurs, qui devront, à force de discussions autour d’une table, « partager la contrainte ».
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« La planification écologique, c’est avancer dans le bon ordre. D’abord, nous fixer des objectifs ambitieux au niveau européen et national et les décliner secteur par secteur, territoire par territoire. Ensuite, dans chaque filière et dans chaque territoire, nous devons nous réunir et nous accorder, ensemble, sur une stratégie, des engagements et un calendrier », souligne la locataire de Matignon. Qu’est-ce qui inciterait une entreprise à rogner sur ses bénéfices pour prendre sa part dans la transition écologique ? Un changement inévitable de modèle économique, esquive-t-on à Matignon. Il s’agirait ni plus ni moins d’accompagner la mue de la culture française vers une pratique décentralisée et « contractuelle », insiste-t-on à l’Elysée, fondée sur la responsabilisation.
Avec cette « logique du contrat », selon Antoine Pellion, conseiller écologie d’Elisabeth Borne, le gouvernement espère partager le fardeau avec les entreprises, les collectivités et les citoyens. Une gageure, tant cette planification version 2022 suppose confiance et transparence, loin de la défiance démocratique, de la conflictualité sociale et des exigences à l’égard de la puissance publique avec lesquelles le pouvoir se dépêtre au jour le jour.
Une écologie désirable
Hanté par le souvenir des « gilets jaunes », une révolte déclenchée par la hausse de la taxe carbone, le gouvernement écarte toute immixtion dans les comportements individuels. « Je ne veux pas stigmatiser les gens sur leur façon de vivre, a signalé Elisabeth Borne dans un entretien à Libération vendredi. Nous n’y arriverons pas si l’on procède ainsi. Il faut donner des alternatives, éviter de cliver. »
Soucieuse de ne pas prêter le flanc aux discours contre une « écologie punitive » à droite et à l’extrême droite, ni de tomber dans des polémiques qu’elle juge accessoires sur la viande ou les jets privés, la cheffe du gouvernement ajoute qu’« il n’y a pas ceux qui sont dans le juste parce qu’ils auraient de bons comportements et les autres qu’on stigmatise. [Sa] responsabilité est de projeter les Français dans d’autres modèles. Donner envie d’autre chose ». Une écologie désirable, en somme, où la lutte pour le climat ne se traduirait pas en une nouvelle lutte des classes.
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La période de transition est toutefois source d’anxiété. Des destructions d’emplois sont à prévoir, prévient la première ministre, en s’engageant à aider ceux qui seraient « dans l’impasse ». Les plus riches « doivent évidemment » contribuer à la transition écologique, estime-t-elle encore, sans dire qu’ils portent un surcroît de responsabilité. Surtout, ne pas cliver.
S’il reconnaît un devoir d’exemplarité, le gouvernement n’entend pas faire du climat un sujet de tensions sociales ou géopolitiques. Quitte à exposer ses contradictions. Il exclut, à ce stade, de se prononcer sur un éventuel boycott de la Coupe du monde de football au Qatar, pourtant considérée comme un signal désastreux pour la planète par les défenseurs de l’environnement et des droits humains.
Envoyer un signal positif
La première ministre tâche d’éclaircir l’une des plus grandes zones d’ombre du programme d’Emmanuel Macron, sans convaincre tout à fait. « Agir, mobiliser, accélérer » aura-t-il plus d’effet dans l’Hexagone que le retentissant « Make Our Planet Great Again », que le chef de l’Etat avait brandi en 2017 ?
Après les alertes d’Emmanuel Macron sur « la fin de l’abondance et la fin des évidences », qui avaient suivi un été caniculaire marqué par les mégafeux de forêt, la question du climat avait semblé passer en arrière-plan. Et la planification écologique ressemblait, jusqu’ici, à un objet abscons alimentant les procès en inaction climatique régulièrement intentés au chef de l’Etat. « Il y a eu un décalage entre les mots et les décisions d’Emmanuel Macron. Son discours sur la fin de l’abondance correspondait à une prise de conscience, notamment sur la sécheresse. Mais tout cela s’est traduit, jusqu’ici, par “baissez le chauffage à 19 °C”. Les Français ont pu se dire : “Bon, finalement, ça va” », constate, en privé, l’ancien président de la République François Hollande.