Comment la vague #metoo a percuté le monde politique
La manière dont les partis traitent les affaires révélées au sein du monde politique est de plus en plus remise en question, cinq ans après l’avènement du mouvement de libération de la parole des femmes.
Par Claire Gatinois, Julie Carriat et Sarah BelouezzanePublié aujourd’hui à 05h15, mis à jour à 10h14
Temps de Lecture 6 min.

Elles l’ont guetté. En vain. Au premier jour de la rentrée parlementaire, lundi 3 octobre, Damien Abad n’est pas apparu à l’Assemblée nationale. Sandrine Rousseau, députée (Europe Ecologie-Les Verts, EELV) de Paris, symbole politique du militantisme féministe, comptait cueillir l’élu de l’Ain avec quelques consœurs en faisant le signe d’un triangle avec les deux paumes de la main. Un symbole datant des années 1970, celles du mouvement de libération des femmes et du « pussy power ». Preuve qu’après un demi-siècle les droits des femmes restent un combat.
Damien Abad, ancien élu Les Républicains (LR), éphémère ministre des solidarités d’Emmanuel Macron, qui fait l’objet d’une enquête pour tentative de viol, exerce un mandat de plein droit au sein de l’Hémicycle. Il a été élu haut la main, en juin, par des électeurs au fait de ses affaires. A celles qui réclament sa tête, il refuse de répondre. « Aucun intérêt », tranche-t-il. Tandis que, dans la majorité, le malaise s’est enfoui sous le paravent de la « présomption d’innocence ». Damien Abad ne fait plus partie du gouvernement d’Elisabeth Borne depuis juillet. Mais l’exclure des rangs du parti présidentiel n’est pas à l’ordre du jour.
Voilà cinq ans que la déflagration #metoo s’est répandue dans le monde, promettant de mettre fin à l’impunité contre les crimes sexuels, de balayer les attitudes déplacées et de libérer la parole des femmes. Le monde politique n’a pas été épargné. De l’affaire Nicolas Hulot à celle de Damien Abad et Taha Bouhafs, en passant par Julien Bayou ou Adrien Quatennens, les « cas » – tous spécifiques – se sont multipliés dans plusieurs formations politiques ces dernières années, drainant dans leur sillage une soif de justice mêlée parfois à un soupçon d’inconfort.
Où s’arrête la recherche de la vérité ? Où commence l’inquisition ? Faut-il se hasarder sur le terrain de la morale ou s’en tenir à celui du pénal ? « On tâtonne pour trouver la limite entre l’immoral et le répréhensible, avec l’idée qu’il faut faire bouger la justice, car elle est vue comme défaillante. Oui, la justice est défaillante, mais cela donne-t-il le droit de s’y substituer ? », interroge la politologue Chloé Morin, spécialiste de l’opinion à la Fondation Jean Jaurès.
« Fin de la récréation »
Remontons le temps politique. Lorsque #metoo éclate, en 2017, le monde politique a déjà considérablement évolué. Il s’est transformé et féminisé. Le seuil de tolérance vis-à-vis des pratiques sexistes n’est plus le même. Emmanuel Macron, jeune président, fait des violences contre les femmes la grande cause de son premier quinquennat. Le mot « féminicide » fait son apparition. L’affaire DSK paraît alors bien loin. Plus personne n’imagine réagir comme certains responsables politiques l’avaient fait à l’époque face au « coup de tonnerre » provoqué par l’accusation de viol prononcée à l’encontre de Dominique Strauss-Kahn, l’une des idoles de la gauche, pressenti pour concourir à l’élection présidentielle de 2012. Laisser dire qu’« il n’y a pas [eu] mort d’homme », comme l’avait déclaré l’ancien ministre de la culture Jack Lang, est devenu inacceptable. Et qui oserait encore siffler une députée arrivant en robe dans l’Hémicycle, comme avait dû le subir Cécile Duflot, en 2012 ?Lire aussi la tribune (2021) :
Article réservé à nos abonnés « Il y aura un monde d’avant et un monde d’après l’affaire Nicolas Hulot »
Avant même 2017 et le premier hashtag #metoo, les « cellules d’écoute » se multiplient au sein des partis jugés en pointe du combat féministe, à gauche, chez les Verts, et au sein du nouveau parti présidentiel, La République en marche. L’enjeu : offrir un espace de dialogue aux femmes qui hésitent souvent à porter plainte et faire cesser pour de bon les pratiques machistes, sexistes et parfois criminelles, qui restent trop souvent impunies. Une ligne de fracture semble alors nette entre les partis qui ont pris le tournant #metoo et les autres, qui résistent encore.
Cinq ans plus tard, plus rien n’est clair. Les récentes affaires touchant des personnalités de gauche, comme l’« insoumis » Adrien Quatennens et, surtout, l’écologiste Julien Bayou, ont ébranlé les certitudes des uns et renforcé les convictions des autres. La rengaine selon laquelle « #metoo va trop loin » ressurgit, faisant planer le spectre de vies brisées par un « tribunal médiatique ». Les cellules d’écoute des partis politiques, comme il en existe dans le monde de l’entreprise, censées dénoncer des faits répréhensibles et des attitudes sexistes sont, aux yeux de leurs contempteurs, devenues aussi inutiles que toxiques.
Lire aussi l’enquête : Jean-Luc Mélenchon, ses lieutenants et les féministes « insoumises »
« Il est temps de siffler la fin de la récréation. (…) Il n’y a pas de code de déontologie mis en place par tel ou tel parti. Il y a la justice et il y a un code pénal, a tranché le ministre de la justice, Eric Dupond-Moretti, le 27 septembre, devant la presse. Certains se font dévorer par un monstre qu’ils ont contribué à créer. La justice est notre pacte social, elle ne peut pas être dévoyée. »
Rappel des faits : Adrien Quatennens, proche de Jean-Luc Mélenchon, au point d’être considéré par certains comme son dauphin, est visé par une enquête de la justice pour violence conjugale. Cette affaire n’a pas été révélée par la cellule interne mise en place chez La France insoumise (LFI), mais par Le Canard enchaîné, le 13 septembre. Cinq jours plus tard, une fois que M. Quatennens a reconnu avoir donné « une gifle » à son épouse, la gêne s’est emparée des élus « insoumis », y compris dans les rangs des féministes, redoutant de contrarier la parole de Jean-Luc Mélenchon, qui avait fustigé un « voyeurisme médiatique ». Assez pour que la ministre Isabelle Rome, chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes, accuse les cellules d’écoute de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes, qui comprend le Parti communiste, Europe Ecologie-Les Verts, le PS et LFI) d’« étouffe[r] la parole des victimes ».
« Maccarthysme »
Le cas de Julien Bayou a suscité un malaise plus profond encore au sein du monde politique. L’ancien secrétaire national d’EELV – il a démissionné de ses fonctions, le 26 septembre – a été accusé par sa collègue Sandrine Rousseau, le 19 septembre, sur France 5, d’avoir pu exercer des violences psychologiques sur son ex-compagne lors de leur séparation. Mais il n’existe aucune plainte, seulement un signalement fait à la cellule d’écoute d’EELV en juillet, sans que Julien Bayou ait pu se faire entendre, malgré, dit-il, ses demandes répétées. « Il ne faut pas confondre féminisme et maccarthysme », a-t-il réagi dans un entretien au Monde daté du 5 octobre.
En 2022, la bataille féministe s’engage-t-elle dans une guerre des sexes dominée par une soif de revanche ? Les féministes feraient-elles « fausse route », comme le dénonçait dans son ouvrage du même nom Elisabeth Badinter ? Faut-il en finir avec les « meutes hurlantes » de « staliniennes en jupons », comme attaquait, en 1978, sur le plateau d’« Apostrophes », la poétesse Annie Le Brun, s’en prenant à l’avocate Gisèle Halimi ?
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Inévitables dérives d’une révolution en marche pour les uns, lancement d’une croisade féministe néfaste à la cause pour les autres, les affaires récentes ne font pas oublier celles qui les ont précédées et qui interrogent quasi systématiquement sur le respect de la vie privée et la présomption d’innocence.
Fin 2021, quand les accusations d’agression visent Nicolas Hulot, alors au gouvernement en tant que ministre de la transition écologique, Emmanuel Macron s’alarme d’une « société de l’inquisition ». Le chef de l’Etat refuse de choisir entre la parole des victimes et le mis en cause, avant que la justice ne se soit prononcée. Une posture qu’il applique aussi, désormais, pour les affaires financières visant ses ministres et ses proches. « Sinon, c’est le ball-trap », souffle un député redoutant l’instrumentalisation politique des affaires.
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A l’extrême droite, le trouble suscité par ces dernières a permis de conforter la position de Marine Le Pen de s’en remettre à la seule autorité judiciaire, au risque de nier l’existence du sujet. « C’est à la justice de condamner s’il y a lieu », assure, dans un entretien au Parisien, le 4 octobre, la représentante du Rassemblement national, rejetant les « instances morales ou autres ». Tandis que chez Les Républicains le sénateur de Vendée Bruno Retailleau, candidat à la présidence du parti, se dit aujourd’hui favorable à une telle cellule, à condition de ne pas se « substituer à la justice ».
Question d’« éthique »
Pour la gauche, malgré la gêne, le combat continue. Personne ne souhaite s’en remettre uniquement à la justice. Les délais sont trop longs, les classements sans suite trop fréquents. Les responsables défendent le droit des partis à assumer un choix éthique pour leurs représentants. « Quand un homme politique échange une enveloppe contre un service rendu à un administré, la condamnation est unanime, quand il l’échange contre un service sexuel, pourquoi on hésite ? La qualification pénale n’est pas évidente, mais l’infraction morale est certaine », résume Laurence Rossignol, sénatrice (PS) de l’Oise. « En politique il y a la question de l’éthique. (…) La question éthique est une question politique. (…) Le pénal ne résout pas toutes les questions », abondait, sur France Inter, Sandrine Rousseau, lundi 3 octobre.
Au sein de Renaissance, la ligne est plus ambiguë. Il s’agit de s’en remettre à la justice et, en « même temps », d’avoir recours à une cellule interne de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Dirigée par l’ancienne secrétaire d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes (aujourd’hui chargée de l’économie sociale et solidaire), Marlène Schiappa, une nouvelle structure, dite « indépendante », est venue remplacer, fin septembre, la précédente.
« Il est important d’apprendre de nos erreurs et de celles des autres », assure Mme Schiappa, précisant qu’il s’agira surtout de prévenir les violences en formant les cadres du parti et d’inciter les victimes à déposer une plainte. « Il est hors de question de parodier la justice ou de mener des procès staliniens. Je ne me prends pas pour un procureur », insiste-t-elle, refusant d’incarner une sorte de « police des mœurs ». La secrétaire d’Etat rappelle toutefois qu’une commission des sanctions sera appelée à se prononcer et pourra, selon la gravité des faits rapportés, aller jusqu’à l’exclusion du parti.
Cet entre-deux masque mal l’embarras de certains membres de la formation macroniste qui ont, pour la plupart, été hautement soulagés de voir Damien Abad quitter le gouvernement, même si l’ancien ministre est, jusqu’à preuve du contraire, toujours présumé innocent.
#metoo, les cinq ans d’une révolution
Il y a cinq ans éclatait l’affaire Harvey Weinstein aux Etats-Unis, provoquant une onde de choc mondiale qui allait libérer la parole contre les violences sexistes et sexuelles. Dans une série d’articles, Le Monde décrypte l’ampleur du phénomène et son impact sur nos sociétés.
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