« Il faut remercier François Ruffin et Fabien Roussel d’avoir remis le travail au cœur du débat à gauche »
TRIBUNE
Collectif
Dans une tribune au « Monde », un collectif de responsables politiques et d’économistes explique que la gauche doit arrêter d’être défaitiste en renonçant au plein-emploi. Elle ne doit pas oublier l’importance du travail dans la société, et ce que nous devons tous à ceux qui l’assument.
Publié aujourd’hui à 06h00 Temps de Lecture 4 min.
La place du travail dans la société et dans le projet que la gauche doit proposer aux Français ne devrait pas faire polémique. Au-delà des slogans et des petites phrases qui ont été échangées par les uns et les autres, François Ruffin (député La France insoumise) et Fabien Roussel (député du Nord et secrétaire national du Parti communiste français) ont rappelé que les aspirations de nos concitoyens ne sont pas celles d’une société post-travail, mais celles d’une société qui puisse apporter à chacun un travail digne et vecteur d’émancipation.
Commençons par rappeler une évidence : il n’y a pas de société sans travail. Cela est vrai pour tout système économique, qu’il soit capitaliste ou non. De fait, le travail, qu’il soit salarié, indépendant, familial ou produit bénévolement pour une association, est la seule source de richesse pour la communauté.
L’Etat social s’est ainsi construit
Karl Marx (1818-1883) lui-même, théoricien de la valeur travail, n’a jamais nié son importance. Lorsqu’il développe au milieu du XIXe siècle ses réflexions et ses écrits sur le système capitaliste, il dénonce l’aliénation par le travail du prolétaire dépossédé de son individualité et de sa contribution personnelle.
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Le prolétaire est celui qui ne possède que sa force de travail, qu’il vend contre un subside de misère. L’idée commune du XIXe siècle, chez tous les philosophes et acteurs d’un mouvement socialiste en construction, c’est que l’émancipation des travailleurs doit passer par leur association, leur rendant ainsi la maîtrise de l’outil de travail et le bénéfice de son produit.
Face au travail exploité incarné par le salariat, le socialisme rêvait d’un travail émancipé, organisé collectivement par les travailleurs eux-mêmes. Mais le salariat s’est étendu, tant et si bien qu’au début du XXe siècle, les conditions d’organisation de la production et de nos sociétés en ont fait le vecteur principal de distribution des revenus, notamment par la création de la Sécurité sociale.
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De son côté, le droit social est venu protéger le salarié, améliorer ses conditions de travail et défendre l’expression syndicale au sein des entreprises.
L’Etat social s’est ainsi construit patiemment, comme le rappelle l’économiste Christophe Ramaux dans son dernier ouvrage, Pour une économie républicaine. Une alternative au néolibéralisme (De Boeck, 336 pages, 21,90 euros). L’une de ses applications concrètes fut d’attacher au statut de salarié un cadre légal visant à sortir de l’arbitraire capitaliste.
Une même logique d’aliénation
D’ailleurs, la stratégie des nouveaux acteurs du capitalisme que sont notamment les plates-formes numériques vise à enfoncer un coin dans le statut protecteur du salariat, faisant passer l’autoentrepreneuriat ou la soumission à un algorithmepour une forme de libération, alors que cela replonge le travailleur dans la même logique d’aliénation que celle qui fut dénoncée par Marx en son temps.
La question de l’émancipation des travailleurs doit rester au cœur des propositions de la gauche. Mais cela implique plusieurs choses.
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Tout d’abord, il faut reconnaître que le travailleur est non seulement celui qui travaille, mais aussi tous ceux qui ont travaillé ou ont vocation à travailler sans être en mesure de le faire.
En ce sens, les chômeurs, les personnes en situation d’exclusion ou de handicap, ceux qui sont empêchés par la maladie, tout comme les retraités constituent ensemble la grande classe des travailleurs, et il est vain de chercher à les opposer. Il n’y a pas d’un côté des assistés fainéants et de l’autre des travailleurs méritants.
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Admettre que les chômeurs, les étudiants et les retraités appartiennent à la grande classe des travailleurs implique qu’on réhabilite le travail, ce qui signifie en premier lieu de le rémunérer correctement, et en second lieu de lui donner des conditions dignes sur le plan sanitaire et social pour sa réalisation. Mais réhabiliter le travail, c’est aussi sortir du discours sur la fin du travail qui fait dire à certains dirigeants politiques que, « de toute façon, il n’y aura jamais assez de travail pour tout le monde ». Quand on voit le nombre de besoins sociaux insatisfaits, cette posture est mortifère.
Discours enflammés de la droite
Nous avons besoin de travail, parce que nous sommes pour le progrès social, et parce que nous pensons que chacun a la capacité de contribuer à sa mesure au bien commun. Ainsi, les étudiants ont vocation, une fois leurs études achevées, à contribuer à la création de richesses.
De même, les chômeurs doivent bénéficier d’un service public de qualité pour être accompagnés dans l’emploi. A ce titre, rappelons l’expérience fructueuse qu’ont été les expérimentations territoires zéro chômeur de longue durée (TZCLD), qui ont permis d’accompagner dans l’emploi des milliers de personnes en situation d’exclusion.
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Nous ne devons pas nous laisser abuser par les discours enflammés de la droite et du gouvernement sur la valeur travail alors qu’ils œuvrent inlassablement pour réduire le coût, et donc la valeur économique du travail. Nous ne devons pas oublier que c’est le capitalisme néolibéral qui détruit le travail, lui fait perdre son sens, le parcellise.
Les droits et la dignité
C’est le capitalisme qui jette les travailleurs usés, qui délocalise et qui pousse les cœurs vaillants au burn-out. Sortir le travail de cette exploitation, ce n’est pas nier son rôle social, sa nécessité, c’est au contraire lui rendre son sens premier, celui de créateur de richesses et de progrès social.
Il faut remercier François Ruffin et Fabien Roussel d’avoir remis le travail au cœur du débat à gauche. Ce qu’ils disent, c’est que la gauche doit arrêter d’être défaitiste en renonçant au plein-emploi. Elle ne doit pas oublier l’importance du travail dans la société et ce que nous devons tous à ceux qui l’assument.
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Comme eux, nous sommes convaincus que la gauche doit protéger le travailleur empêché non seulement en lui versant des revenus complémentaires, mais aussi, et surtout, en l’accompagnant dans l’emploi de qualité. Elle doit défendre les droits et la dignité de l’ensemble de la classe des travailleurs, qu’ils soient ou non en emploi. C’est ainsi qu’elle amorcera sa reconquête de l’électorat populaire et sera en mesure de reconstruire une majorité de transformation sociale.
Les signataires : David Cayla, économiste à l’université d’Angers ; Catherine Coutard, vice-présidente du Mouvement républicain et citoyen ; Frédéric Faravel, membre de la direction nationale de la Gauche républicaine et socialiste ; Marie-Noëlle Lienemann,ancienne ministre, sénatrice (PS) de Paris ; Emmanuel Maurel, député européen, animateur national de la Gauche républicaine et socialiste
Collectif
Travail, allocations : pourquoi le débat est relancé
Face aux difficultés de recrutement, ce thème traditionnel de la droite est désormais repris jusqu’au Parti communiste. Le chef de l’Etat lui-même oppose « ceux qui bossent » et les bénéficiaires des allocations.
Par Sarah Belouezzane, Julie Carriat, Clément Guillou et Thibaud MétaisPublié le 24 septembre 2022 à 05h49 Mis à jour le 24 septembre 2022 à 11h36
Temps de Lecture 7 min.

C’est une musique ancienne qui résonne fortement depuis cet été. Une partition que joue par cœur le patronat, à la faveur d’un contexte de fortes pénuries de main-d’œuvre, et sur laquelle s’appuie le gouvernement pour lancer dès cet automne un vaste programme de réformes du travail : puisque de nombreux emplois sont non pourvus mais que le chômage stagne autour de 7,5 % de la population active, cela signifierait que les demandeurs d’emploi se satisfont d’une situation jugée confortable.
Dès juillet, le président de la République, Emmanuel Macron, s’était montré offensif à propos des travailleurs qui refuseraient de prendre certains postes qu’ils ne jugent pas assez attractifs. « S’ils peuvent trouver et aller vers un autre métier, je l’entends très bien. Si, derrière, la réponse, c’est “je vais bénéficier de la solidarité nationale pour réfléchir à ma vie”, j’ai du mal à l’entendre. Parce que cette solidarité nationale, c’est ceux qui bossent qui la payent, et une nation, c’est un tout organique », avait lancé le chef de l’Etat lors de son entretien du 14-Juillet.
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Depuis, ministres et députés de la majorité le répètent à l’unisson : il faut inciter plus vivement les chômeurs à prendre les emplois non pourvus. « Il est insupportable de voir que notre taux de chômage ne baisse pas alors que tous les chefs d’entreprise font face à des problèmes de recrutement », assurait, début septembre, le ministre du travail, Olivier Dussopt, pour justifier la réforme de l’assurance-chômage.
Mesures moins impopulaires
Mais outre l’antienne attendue des chefs d’entreprise, les députés macronistes font inlassablement état de l’incompréhension d’une partie grandissante de la population face à cette situation. « Pas une journée ne passe sans qu’on me parle de ça en circonscription, confie ainsi la députée du Nord Charlotte Parmentier-Lecocq (Renaissance). On entend régulièrement les Français se plaindre qu’il y a “trop d’assistés”. Cela peut même devenir un sujet de tension sociale entre ceux qui bossent et ceux qui sont au chômage, c’est un vrai risque. » « C’est le vieux conflit entre smicard et rmiste qui revient. Notre boulot, c’est de créer un différentiel de revenu en faveur de celui qui travaille », ajoute son homologue de la Vienne Sacha Houlié.
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Durcissement des règles d’indemnisation de l’assurance-chômage, conditionnement du revenu de solidarité active (RSA) à une quinzaine d’heures d’activité par semaine… L’exécutif entend profiter de ce cadre qu’il estime favorable pour pousser des mesures qui auraient pu s’avérer impopulaires en d’autres temps, afin d’atteindre l’objectif du plein-emploi – autour de 5 % de chômage – fixé par le président de la République, Emmanuel Macron, pour son second quinquennat. « On nous dit qu’il va falloir réduire les droits des chômeurs pour parvenir au plein-emploi ? Ce n’est pas vrai », tempérait le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger dans Le Monde, fin août, rappelant que le problème vient aussi d’un manque d’attractivité des métiers en tension.
Lire l’entretien **: Laurent Berger : « Ce n’est pas en réduisant les droits des chômeurs qu’on atteindra le plein-emploi »
« C’est nous qui incarnons désormais la valeur travail », assure M. Houlié
Mais pour le gouvernement, qui peine toujours à imprimer sa marque sur des sujets majeurs tels que l’écologie, c’est également l’occasion de revendiquer l’incarnation de la « valeur travail ». « Le concept a longtemps été l’apanage de la droite sarkozyste et de la gauche mais c’est nous qui l’incarnons désormais, assure M. Houlié. Car nous sommes convaincus que l’émancipation sociale passe par le travail, que l’emploi est un marqueur social indispensable. »
Le « cancer » de Wauquiez en 2011
Une façon, aussi, de contrer Les Républicains (LR) et le Rassemblement national (RN) sur leur terrain. Car si l’exécutif n’évoque jamais l’« assistanat », préférant parler « d’incitation au travail », la droite rechigne beaucoup moins à utiliser le terme. Elle en a même tiré une valeur cardinale : c’est le travail qui doit payer. Le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, dont nul n’ignore les ambitions présidentielles pour 2027, avait d’ailleurs fait polémique, en 2011, avec sa phrase sur le « cancer de l’assistanat ».
Lire notre enquête (2017) : Le « cancer » de l’assistanat : origine d’un préjugé
Celui qui animait alors le courant de la « droite sociale » entendait par là mettre en avant l’opposition entre des Français de classe moyenne qui travaillent, payent leurs impôts et touchent des salaires les empêchant d’avoir accès aux aides sociales et ceux qui, à l’inverse, n’ont pas d’emploi et en bénéficient. Laurent Wauquiez est lui-même récemment revenu sur son expression, lors des universités d’été du Medef, à la toute fin août, pour la confirmer : « Il y a dix ans, j’avais dit : “l’assistanat va être un cancer pour notre économie”. Aujourd’hui, on y est », ajoutant que « si on veut redresser les finances publiques et l’économie, le point essentiel c’est la différence entre le travail et l’assistanat ».
Dans un entretien au Journal du dimanche, le 4 septembre, le député des Alpes-Maritimes Eric Ciotti (LR), qui se présente à la présidence du parti, tenait un discours similaire : « Je souhaite ramener les prélèvements obligatoires à moins de 40 % du produit intérieur brut, ce qui signifie une baisse de la fiscalité et des charges d’au moins 125 milliards d’euros sur un quinquennat. Cela permettra d’augmenter des salaires qui ne valorisent plus suffisamment le travail face à l’assistanat. »
Le message est clair : le travail doit payer plus, certes, mais les prestations doivent être moindres. Ce faisant, la droite s’adresse à son électorat classique de classe moyenne ou supérieure sensible aux questions de baisse de la dépense publique et de pression fiscale. Elle compte cependant en son sein quelques députés comme Aurélien Pradié (Lot), lui aussi candidat à la présidence de LR, ou Julien Dive (Aisne), issus de territoires ruraux défavorisés, qui tiennent des discours moins forts, bannissant le mot « assistanat » mais évoquant, eux aussi, « l’émancipation » et « la dignité » par le travail.
Le RN poussé à se positionner
Deux sensibilités qu’on retrouve du côté du RN. Lors de la campagne pour l’élection présidentielle, Marine Le Pen avait soigneusement évité la question du niveau des allocations sociales. Elle n’aborde pas davantage le sujet depuis la rentrée, concentrant son discours sur les thématiques de l’immigration et de l’énergie. Cet été, les députés du RN ont voté l’essentiel des mesures d’aide d’urgence au pouvoir d’achat des ménages, dont l’augmentation de 4 % des pensions de retraite et des prestations sociales, ou le plafonnement de la hausse des loyers à 3,5 %. Mais ils se sont farouchement opposés au smic à 1 500 euros, arguant des difficultés des petites entreprises.
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En élargissant son électorat aux classes moyennes, Marine Le Pen ne devrait pas échapper au débat sur la question de l’équilibre entre aides sociales et encouragement au retour à l’emploi. « Si elle veut conserver l’électorat de Fillon qui a voté pour elle, asseoir son hégémonie et prendre la tête du pôle de droite à l’italienne, la question de l’Etat-providence et de l’assistanat va se poser à elle de manière fondamentale », estime Gilles Ivaldi, chercheur CNRS au Cevipof spécialiste des droites radicales.
Chez plusieurs nouveaux députés du RN, le discours en faveur d’une plus grande incitation au travail se développe. « Si Pôle emploi faisait un peu plus son travail, avec un coup de pied au cul ! A un moment donné, il faut que tout le monde se bouge », dit la députée RN de l’Eure Katiana Levavasseur. Christophe Barthès, député d’une circonscription rurale de l’Aude, lui-même agriculteur et viticulteur, déplore n’avoir « pas trouvé un Français pour travailler dans les vignes cet été. J’ai pris un Portugais établi en France depuis quelques années ». Sans doute, estime-t-il, que « les aides et le smic sont trop proches. Est-ce qu’il faut augmenter le smic ou baisser les aides, je ne sais pas. Mais il n’y a pas assez de différence », affirme-t-il.
La gauche et son électorat perdu
De manière un peu plus surprenante, le débat sur le travail, et en particulier sur l’« assistanat », s’est également invité à la Fête de L’Humanité, le 9 septembre. Il n’est pas neuf, cependant. Un couplet de L’Internationale le dit depuis plus d’un siècle : « Ouvriers, paysans, nous sommes le grand parti des travailleurs. La terre n’appartient qu’aux hommes. L’oisif ira loger ailleurs. » L’oisif, c’est d’abord le rentier, mais l’irruption du chômage de masse au fil des décennies a modifié les rapports entre gauche et travail, au point que Fabien Roussel a jugé nécessaire de dire, il y a deux semaines : « La gauche doit défendre le travail et le salaire et ne pas être la gauche des allocations, des minima sociaux et des revenus de substitution. »
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Tout en reprenant les mots de ses adversaires politiques – les « allocs », les « assistés » –, le secrétaire national du Parti communiste français (PCF) ne défend aucunement une plus forte conditionnalité des aides. Comme l’ensemble des responsables de gauche, il est par ailleurs favorable à l’idée d’un revenu étudiant et opposé à la réforme de l’assurance-chômage.
A travers le terme d’« assistanat », une partie de la gauche essaie en réalité de parler à un électorat perdu, basculé dans l’abstention ou le vote RN. Mais sur le fond, le socle programmatique diffère peu entre PCF, La France insoumise (LFI) et Parti socialiste (PS). Au sein de LFI, les revendications salariales sont centrales, elles font d’ailleurs partie des mots d’ordre de la « grande marche contre la vie chère et l’inaction climatique », lancée pour le 16 octobre. Pendant la campagne présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a mis l’accent sur le pouvoir d’achat par les salaires, mais il évoquait aussi la réduction du temps de travail. Au PS, le premier secrétaire, Olivier Faure, a clos le débat, depuis la fête de la Rose, samedi 17 septembre, à Frangy-en-Bresse (Saône-et-Loire) : « On ne peut pas laisser penser qu’il y a des gens qui feraient le choix de l’inactivité. »
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Mais c’est parmi les écologistes que la « valeur travail » donne lieu à la plus profonde remise en question. Le 15 septembre, Sandrine Rousseau a invoqué le « droit à la paresse », estimant par ailleurs que la « valeur travail » est « quand même une valeur de droite ». Revenu universel d’existence, meilleure prise en compte des activités non marchandes, le logiciel écologiste fourmille d’idées pour mettre fin à la centralité du travail.
« On entend parfois cette objection : “Vous voulez payer les gens à ne rien faire.” Et alors n’est-ce pas ce que notre modèle actuel fait déjà ? Etre payé à ne rien faire, ça s’appelle être rentier. Alors on sait qu’il n’y a que les riches qui méritent de l’être », écrit David Cormand dans son dernier livre, Ce que nous sommes. Repères écologistes (Les Petits Matins, 230 pages, 18 euros). Sur ce point-là, tous sont d’accord, à gauche, pour changer de mélodie et renvoyer au « 1 % » des plus riches le statut d’« assistés ».
Sarah Belouezzane, Julie Carriat, Clément Guillou et Thibaud Métais
*Brice Teinturier : « Il y a un sentiment que l’équilibre entre les droits et les devoirs n’est pas maintenu »
Pour le directeur général délégué d’Ipsos, si la France reste attachée à la solidarité, l’idée de contrepartie pour le RSA, replacée dans le débat public par Emmanuel Macron, est « largement admise ».
Propos recueillis par Abel Mestre Publié le 24 septembre 2022 à 09h53
Temps de Lecture 2 min.
Brice Teinturier est directeur général délégué d’Ipsos. Dans un entretien au Monde, il revient sur la critique qui monte dans l’opinion contre l’Etat providence.
Dans vos enquêtes, notez-vous une préoccupation particulière sur l’Etat providence et le système social ?
Il y a en France un très grand attachement à la protection sociale, mais également une montée en puissance de la critique d’un système qui ferait la part trop belle à certaines parties de la population. On est actuellement autour de 50 % de Français qui considèrent qu’il y a trop d’« assistanat » dans notre pays, une part équivalente estimant, en revanche, qu’il n’y a pas assez de solidarité envers les gens qui en ont besoin.
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L’incertitude accrue sur le pouvoir d’achat des Français – leur première préoccupation –, sur l’inflation ou la question des salaires aiguise cette tendance et un sentiment d’injustice entre une France qui se battrait pour travailler et une France qui recevrait indûment certaines allocations. Un sentiment et une frustration qui peuvent tourner au ressentiment. A fortiori dans un pays où l’idée prédomine maintenant que la menace a changé, que le chômage a considérablement régressé et que les entreprises n’arrivent plus à recruter.
Cette critique a-t-elle une coloration politique spécifique ?
Oui, la critique est nettement plus marquée chez les sympathisants du parti Les Républicains et ceux du Rassemblement national. Mais elle touche aussi plus de 40 % des sympathisants du Parti socialiste et des écologistes ! Dans l’électorat populaire et surtout de la classe moyenne inférieure, elle est aussi particulièrement répandue.
François Ruffin (LFI) et Fabien Roussel (PCF), qui revendiquent, de différentes manières, être d’une gauche du travail, ne sont donc pas en décalage avec leur électorat ?
C’est plutôt une autre partie de la gauche qui est en décalage avec cet électorat. On peut s’interroger sur la manière de dire les choses, mais si la gauche abandonne le terrain du travail et la question de la juste solidarité, elle rate quelque chose d’essentiel. L’idée que le travail est une valeur intrinsèquement de droite est un contresens historique et philosophique et le risque pour une gauche qui ne valoriserait que la baisse du travail est de se couper de pans entiers de la société. Et cela, Fabien Roussel et François Ruffin l’ont bien compris.
Quand Paul Lafargue publie son Droit à la paresse [1883], il ne faut pas oublier qu’il est le gendre de Karl Marx et qu’il a parfaitement compris, au-delà de sa critique du travail comme aliénation, la fascination de Marx pour celui-ci. Il y a une tradition de gauche qui fait du travail une valeur émancipatrice, cardinale. Ce qui donne sa valeur au prolétariat, c’est qu’il travaille alors que la bourgeoisie est parasite. Vous retrouvez cela dans la dialectique du maître et de l’esclave chez [le philosophe allemand] Hegel.
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Les gens critiques du système d’aides et d’allocations ont-ils des demandes spécifiques, comme un durcissement des règles envers les chômeurs ?
Ce qui passe mal, ce n’est pas l’idée que des allocations soient données à des personnes qui en ont besoin. La France reste un pays épris de solidarité. Mais c’est une question d’équité. Le sentiment chez ces personnes est que l’équilibre entre les droits et les devoirs n’est pas maintenu. L’idée de contrepartie pour le RSA est, par exemple, largement admise. Autant les Français sont opposés à une réforme des retraites où il y aurait un allongement de la durée du travail, autant ils considèrent qu’en matière d’assurance-chômage, il n’est pas illégitime de demander des mesures plus strictes pour inciter les chômeurs à chercher du travail, même si, dans la réalité, personne ou presque ne choisit d’être chômeur. C’est pour cette raison que cette réforme n’a pas suscité de tensions très fortes dans l’opinion.
Abel Mestre
**Laurent Berger : « Ce n’est pas en réduisant les droits des chômeurs qu’on atteindra le plein-emploi »
Dans un entretien au « Monde », le secrétaire général de la CFDT déclare que, cet automne, la question du pouvoir d’achat va continuer d’alimenter une conflictualité importante dans les entreprises. Il exhorte le gouvernement à agir avec toutes les « forces vives » du pays au sujet de la transition écologique.
Propos recueillis par Thibaud Métais et Bertrand BissuelPublié le 30 août 2022 à 10h09 Mis à jour le 31 août 2022 à 07h28
Temps de Lecture 10 min.
Laurent Berger considère que la réforme de l’assurance-chômage envisagée par le gouvernement relève de la « pure idéologie », mais il ne compte pas s’associer à la journée de mobilisation interprofessionnelle annoncée par la CGT le 29 septembre.
La hausse des prix continue de générer un fort mécontentement parmi les travailleurs. Est-il susceptible de se traduire par des grèves ou des conflits sociaux ?
La conflictualité est importante sur la question du salaire et du pouvoir d’achat. La caisse de grève de la CFDT, qui aide nos adhérents lorsqu’ils cessent le travail à l’occasion d’un différend avec leur employeur, a été nettement plus sollicitée au cours du premier semestre : dans 75 % des cas, les revendications portaient sur la fiche de paye. Tout laisse à penser que la question va rester très sensible cet automne. L’inflation demeure extrêmement forte. Quelque 140 branches professionnelles ont des minima salariaux inférieurs au smic. C’est inadmissible.
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Que préconisez-vous pour atténuer les tensions ?
La puissance publique a un rôle à jouer. Elle doit notamment conditionner le versement des aides publiques au respect du smic par les conventions collectives de branches. Mais les employeurs ont aussi leur part de responsabilité : s’ils ne veulent pas être confrontés à des mouvements sociaux, ils doivent mettre du grain dans le moulin.
Les chefs d’entreprise répondent-ils présent ?
Les situations sont disparates selon les secteurs, mais nous ne sommes pas au bout de la discussion sur la question des rémunérations et du partage de la valeur. Le patronat, à l’échelon des entreprises, des branches et au niveau interprofessionnel, doit se mettre autour de la table afin qu’il y ait des avancées sur les salaires, l’intéressement, la participation.
La loi sur la préservation du pouvoir d’achat, adoptée durant l’été, ne répond-elle pas à vos attentes ?
Personne ne pourra dire qu’elle n’accorde rien, mais le thème du partage des richesses dans les entreprises n’a pas été suffisamment intégré. Celui-ci doit revenir sur le devant de la scène. On a un peu l’impression, du côté des employeurs, que crise après crise, on peut s’exonérer de toute responsabilité. Il faut au contraire que les efforts soient partagés. Les aides doivent par ailleurs être davantage ciblées sur les ménages les plus modestes.
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La CFDT va-t-elle se mobiliser pour faire avancer ses demandes ?
Sur la question salariale, notre organisation est à l’action, lors de négociations ou de conflits dans des entreprises ou durant des négociations salariales de branches. Des secteurs sont en mouvement : les agents de la Sécurité sociale réclament une revalorisation du point d’indice, qui détermine le montant de leur rémunération. Les salariés du secteur des transports ont également des revendications salariales. Idem dans l’agroalimentaire ou la métallurgie.
Comptez-vous unir vos forces avec celles de la CGT, qui appelle à une journée nationale d’action interprofessionnelle le 29 septembre ?
Nous ne sommes pas dans une logique consistant à lancer des dates. La journée du 29 a été fixée par la CGT de façon unilatérale. Je n’ai pas cru comprendre que beaucoup d’autres organisations syndicales s’y associaient. Il ne faut pas résumer la mobilisation syndicale et la conflictualité sociale à l’aune de manifestations interprofessionnelles qui, parfois, ne drainent pas beaucoup de monde. La CFDT est prête à recourir à ce mode d’action quand c’est nécessaire, comme elle l’a fait, par le passé, sur l’âge de départ à la retraite. Mais elle le fera dans un souci d’efficacité ; il ne faut pas que cela se limite à une forme de témoignage.
Les principaux syndicats ont prévu de se rencontrer le 5 septembre : qu’en attendez-vous ?
Il est important que les organisations de salariés échangent entre elles, au-delà de leurs différences sur le plan de la stratégie. Nous l’avons déjà fait au début de l’été, ce qui a débouché sur une déclaration commune mettant en avant la question des rémunérations. D’autres thèmes, comme celui de l’évolution et de la qualité du travail, peuvent nous rapprocher. Le 5 septembre, nous ferons un nouveau tour d’horizon, juste avant la première réunion consacrée au Conseil national de la refondation (CNR), dont les contours demeurent flous à ce stade.
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Le gouvernement va lancer des concertations sur l’assurance-chômage et les retraites. Y voyez-vous un changement de méthode, par rapport au précédent quinquennat, qui traduirait un plus grand respect des acteurs sociaux ?
Il est trop tôt pour répondre, nous jugerons sur les actes. Le gouvernement a le choix : il peut prendre le pouls, entendre, coconstruire, et, dans cette hypothèse, la CFDT jouera le jeu du dialogue en poussant ses propositions. Le gouvernement peut aussi décider de regarder d’en haut, de continuer d’être dans la verticalité, de demander aux acteurs sociaux de le suivre, auquel cas la CFDT prendra sa responsabilité de s’opposer à cette vision. Plus que jamais, il y a besoin d’écouter les différentes composantes de la société, de tenir compte des inquiétudes et de redonner de la capacité d’agir. Si le gouvernement ne procède pas ainsi, il commet une erreur fondamentale, car le climat de crispation, sociale et politique, est réel.
Comment accueillez-vous la mise en place du CNR, le 8 septembre ?
La CFDT sera évidemment là, mais nous espérons que ce ne sera pas qu’une grand-messe. Notre souhait est de pouvoir travailler concrètement pour aboutir à des solutions. Nous ne voulons pas commenter l’action du gouvernement en y apportant des amendements. Il faut être dans une démarche réelle de coconstruction, en sortant des postures et des dogmes. Nous ferons nos propositions sur les salaires, l’emploi, la protection sociale, le pouvoir d’achat et les services publics. Les sujets qui nous paraissent devoir être mis sur la table concernent notamment la situation des agents publics, qui est très difficile dans les hôpitaux, l’éducation nationale, la justice.
Quelle est la position de la CFDT sur la réforme de l’assurance-chômage qui entend durcir les règles d’indemnisation quand l’économie va bien et les rendre plus généreuses quand le chômage flambe ?
Le gouvernement veut ajuster le montant des allocations aux demandeurs d’emploi en fonction du taux de chômage, mais celui-ci est variable d’un territoire à un autre. Ça n’a pas de sens, ça relève de la pure idéologie et c’est inefficace. Nous ne négocierons pas là-dessus.
Nous voulons que le gouvernement ouvre la possibilité aux syndicats et au patronat de discuter sur l’accompagnement et la formation des demandeurs d’emploi, sur les solutions à trouver pour lever les freins à l’embauche – liés au manque de logements, à l’absence de transports en commun ou à des problèmes de garde d’enfants… Si le gouvernement est disposé à s’engager dans cette voie, nous disons banco. Nous sommes prêts à accepter une prorogation d’un an des règles actuelles, sachant qu’en 2023, il conviendra de revoir le fonctionnement actuel de la gouvernance. Notre souhait est que les organisations d’employeurs et de salariés puissent à nouveau définir les paramètres d’indemnisation, sans avoir à se conformer à un document d’orientation. Le but est de parvenir à un cadre tripartite assumé au sein duquel les syndicats, le patronat et l’Etat coopèrent sur des bases claires.
Emmanuel Macron s’est fixé l’objectif du plein-emploi, notamment pour justifier la réforme de l’assurance-chômage. Jugez-vous cet objectif raisonnable, compte tenu du contexte actuel ?
C’est une bonne chose de porter un objectif ambitieux quand on est un responsable politique. Et je pense que c’est réaliste, même si la guerre en Ukraine risque de changer un peu les choses. Il y a des territoires où on n’en est pas loin. Pour l’atteindre, cela nécessite notamment de regarder pourquoi il y a autant d’emplois non pourvus : pour plus de 30 % d’entre eux, c’est parce qu’il n’y a pas de gens formés, selon la Dares [le service d’études du ministère du travail]. Pour 25 %, c’est parce qu’ils ne sont pas attractifs. Et pour les 20 % suivants, c’est parce qu’ils ont un peu des deux situations. Et on nous dit qu’il va falloir réduire les droits des chômeurs pour parvenir au plein-emploi ? Ce n’est pas vrai. Le plein-emploi, c’est de la formation, de l’accompagnement des demandeurs d’emploi et le développement d’emplois de qualité.
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La réforme des retraites est présentée par le gouvernement comme un moyen de réaliser des économies sur les dépenses publiques : qu’en pensez-vous ?
Nous sommes très loin du projet d’Emmanuel Macron, en 2017, qui voulait mettre en place un système plus juste. Si le pouvoir exécutif cherche à reporter l’âge légal de départ à la retraite de façon brutale, pour réduire les dépenses de pension, il ira dans le mur. Il n’y a pas d’acceptation sociale sur le sujet. Compte tenu des multiples autres problèmes auxquels le pays est confronté, de l’inquiétude et de l’incertitude qui règnent, ce serait dangereux de prendre de telles mesures. Et là, il y aurait opposition frontale de la CFDT.
Je le dis avec solennité au gouvernement : nous pouvons évidemment discuter des retraites, mais nous n’abordons pas le sujet sous l’angle du paramètre de l’âge d’ouverture des droits à une pension ou de l’allongement de la durée des carrières. Ce serait s’extraire du contexte que de faire comme si on était dans une situation sans incertitude économique et sans difficultés sociales, sans guerre en Ukraine, sans le réchauffement climatique qui va imposer beaucoup d’adaptations aux entreprises et des difficultés potentielles sur l’emploi et le pouvoir de vivre.
Par rapport aux annonces faites lors de la campagne présidentielle, imaginez-vous le gouvernement renoncer au recul de l’âge de départ ?
Je crois qu’il y a deux arguments pour que le gouvernement ne s’engage pas dans cette voie. Le premier, c’est le contexte. Il n’y a pas que moi qui le dis, Geoffroy Roux de Bézieux aussi, quand il affirme qu’il ne faut pas s’engager dans une réforme des retraites maintenant pour une raison de conflictualité. Le second, c’est que la logique purement paramétrique d’une réforme sur les retraites est profondément injuste. Cela toucherait davantage ceux qui déjà sont le plus en difficulté socialement et économiquement, ont les conditions de travail les plus dégradées, ont commencé à travailler jeune et qui ont déjà le sentiment d’être lésés. S’engager dans une réforme des retraites rapide de ce type, c’est hors de question pour la CFDT.
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Certains conseillers disent d’ailleurs qu’il faut peut-être un peu oublier le programme de la campagne et s’ouvrir à des idées autour de la durée de cotisation…
J’en ai assez que les retraites soient vues seulement comme un équilibre budgétaire. Est-ce qu’on prend le temps de regarder ce qu’est devenu le monde du travail ? Il a été bouleversé par les épisodes sanitaires qu’on a connus, par le rapport au travail qui bouge. C’est pourquoi on a proposé au gouvernement de réunir des assises du travail pour parler du sens du travail, des conditions de travail, de l’usure au travail, de l’aménagement des fins de carrière… On a fait la même proposition au patronat. Je pense qu’il y a un agenda social à construire avec les organisations d’employeurs, notamment autour de la formation, de l’emploi, du partage de la valeur. Mais arrêtons de traiter les retraites comme une question budgétaire, parce que ce n’est pas que ça. Et quand ça l’est, il faut relativiser, car la situation est plutôt en train de s’améliorer, avec la bonne tenue de l’emploi.
On invoque également toujours la question des déficits pour justifier la réforme…
Oui, mais la question des déficits, c’est d’une part ce qu’on dépense et il faut en effet de la maîtrise budgétaire, la CFDT n’est pas du tout en désaccord avec ça. Mais c’est aussi ce qu’on reçoit, ce qu’on perçoit. En se mettant dans l’incapacité de poser un débat sur une contribution des uns et des autres beaucoup plus forte à l’effort commun, on en arrive à faire « masse » et on tape un peu plus sur les plus fragiles. Et on fait croire que c’est comme ça qu’on va maîtriser les dépenses publiques.
Elisabeth Borne n’a pas fermé la porte à une taxation des superprofits. Attendez-vous une telle mesure, à la faveur d’une réforme fiscale ?
Ce n’est pas l’entièreté de la réforme fiscale, loin de là, mais taxer les superprofits est un signe important. De la même manière, on plaide pour que les très hauts revenus aient une contribution de solidarité temporaire. Nous sommes aussi favorables à la taxation du capital au même niveau que les revenus du travail, à une tranche d’impôt supplémentaire sur le revenu et à la non-suppression de recettes qui avaient du sens, comme la redevance télé. On traverse une crise, une guerre, un épisode compliqué. Si on n’est pas capable de se dire que certains doivent contribuer un peu plus parce que c’est beaucoup plus facile pour eux, on perd le sens de ce qu’est la solidarité dans notre pays.
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Sur la question climatique, la CFDT compte-t-elle se mettre en avant et attend-elle davantage du gouvernement ?
On va renforcer l’initiative avec le « pacte pour le pouvoir de vivre » [lancé en 2019]. On a fait un rapport sur l’automobile qu’on veut maintenant mettre en place pour accompagner les travailleurs dans les filières professionnelles. Il y a aussi des gisements d’emplois dans certains secteurs qui sont encore inexploités. Quand on entend Mme Borne dire qu’elle veut s’inscrire dans la transition écologique, qu’elle propose le fonds vert, nous disons « allons-y ». Mais on doit mettre la question sociale au cœur de ces enjeux, soit autour de la création d’emplois, soit en termes d’accompagnement des travailleurs qui seront touchés par le sujet. Il y a des choses à faire, à condition qu’on ne reste pas à l’écume des choses en parlant des piscines privées ou des jets privés.
Pensez-vous que l’été qu’on vient de vivre va servir de déclic pour la transition écologique ou craignez-vous que tout soit vite oublié ?
Ce déclic, ça fait longtemps qu’on aurait dû l’avoir collectivement. Il y a aujourd’hui une vraie inquiétude et une vraie prise de conscience. Maintenant, il faut faire des choix. L’erreur à ne pas commettre serait de dire qu’il faut choisir entre l’action locale, l’action individuelle et les grands choix structurels. Il faut faire les trois. Sur la mobilité, sur l’aménagement urbain, sur la rénovation thermique, sur la décarbonation de l’économie, il faut de l’investissement massif, en se servant de l’Europe, du plan de relance. Et puis de l’autre côté, il faut de l’action territoriale, c’est pour ça que le fonds vert est intéressant. En ayant en ligne de mire que ce sera mal vécu si on le fait sans impliquer et accompagner les citoyens. Si le gouvernement pense qu’il peut tout faire seul, ça ne marchera pas. Il faut faire avec les forces vives du pays et les citoyens.
Les organisations syndicales ont-elles un rôle à jouer dans l’appel à la sobriété lancé par Mme Borne aux entreprises ?
Bien sûr, car il faut que cela se fasse dans le dialogue social. On souhaite par exemple que les entreprises réfléchissent à leur consommation d’énergie, au chauffage, aux espaces de travail, à l’organisation du travail, et que cela soit un sujet de négociations. Les choix sont de plus en plus lourds, pour autant la méthode devra être de plus en plus concertée et dialoguée.
Thibaud Métais et Bertrand Bissuel
***Fabien Roussel : « J’assume défendre le parti du travail »
TRIBUNE
Fabien Roussel
Secrétaire national du PCF
Le secrétaire national du PCF répond, dans une tribune au « Monde », aux critiques suscitées par ses propos sur « la gauche du travail » face à « la gauche des allocations [et] des minima sociaux ». Et persiste. Selon lui, le défi de la gauche est de « travailler à une société qui garantit à chacun d’avoir un emploi, une formation et un salaire tout au long de sa vie ».
Publié le 13 septembre 2022 à 16h34 Mis à jour le 13 septembre 2022 à 16h53 Temps de Lecture 2 min.
En déclarant préférer le travail au chômage, je n’imaginais pas provoquer pareille polémique. Que n’avais-je dit ? Certains ont pris leurs plus beaux airs indignés et y ont vu une saillie inspirée des pires discours de la droite réactionnaire. D’autres sont allés jusqu’à s’élever contre un racisme à peine larvé. Quel délire !
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Quand on parle des autres, on parle d’abord de soi. En s’indignant ainsi, que disent-ils d’eux-mêmes ? Qu’ils ont démissionné. Qu’ils ont renoncé à la grande ambition qui devrait rassembler la gauche : celle d’éradiquer le chômage. Si l’esclavagisme revenait demain, ils négocieraient avec le Medef le poids des chaînes. Pas moi. Car le chômage tue, il bousille des vies. Il fait basculer des familles entières dans la pauvreté. Il instille partout le venin de la division entre ceux qui ont un emploi et ceux qui en sont privés. De là où je vous parle, dans ce Nord ouvrier depuis si longtemps fier de ses usines et du savoir-faire de ses travailleurs, on sait la dureté du travail et le coût du chômage. On sait intuitivement que le chômage est « l’armée de réserve » du capital, comme le disait si bien Marx.
Remettre en cause la logique libérale du chômage
C’est la menace du chômage qui permet au Medef et aux libéraux d’imposer les bas salaires, les horaires élargis sans supplément de rémunération, le quotidien infernal d’une vie sans pause et sans plaisirs. Et nous devrions accepter le chômage de masse et nous contenter de garantir un revenu d’existence ? Il est temps, au contraire, de remettre en cause les logiques libérales qui ont toujours entretenu le chômage plutôt que de l’éradiquer, qui ont préféré l’accompagner plutôt que d’empêcher le déménagement de pans entiers de notre industrie.
Ouvrons les yeux. L’industrie représentait 24 % de notre PIB en 1980 et seulement 10 % en 2019. Notre flotte de pêche est passée de 11 500 bateaux, en 1983, à 4 500, aujourd’hui. Quant à la saignée paysanne, elle nous a fait passer de 1 263 000 exploitations agricoles, en 1979, à 429 000, en 2017. Résultat : 5 millions de privés d’emplois, 2 millions de bénéficiaires du RSA, 4,5 millions de primes d’activité versées par la CAF. Et 10 millions de Français sous le seuil de pauvreté. Beau succès.
Alors, j’assume. Je me bats pour une société qui se fixe comme horizon de garantir un emploi, une formation, un salaire à chacun de ses concitoyens. Et je m’inscris en faux contre ceux qui théorisent la « fin du travail ». Ce discours passe totalement à côté des réalités qui se font jour. Ayons de l’ambition pour notre pays.
Tant de besoins mériteraient d’être satisfaits. De quoi permettre à chacun de trouver sa place dans la société et de retrouver sa dignité par le travail.
Redonner du sens au travail
Regardez ces classes sans professeurs, ces trains qui ne circulent pas faute de conducteurs, ces services d’urgences fermés faute de personnels. Qui peut croire que nous relèverons le service public sans fonctionnaires en plus ? Qui peut imaginer que nous conduirons la transition écologique sans créer d’emplois ? Qui peut penser que nous pourrons reconquérir notre souveraineté énergétique, industrielle, alimentaire sans millions d’emplois supplémentaires ni formations massives ?
Bien sûr, à titre transitoire, les salariés ont besoin de protections, d’accompagnement et je serai à leur côté pour dénoncer toutes les attaques du gouvernement contre eux, avec cette réforme de l’assurance-chômage ou encore le projet de travail obligatoire en échange du RSA.
Mais quel beau défi pour un pays, pour la gauche, que de travailler à une société qui garantit à chacun d’avoir un emploi, une formation et un salaire tout au long de sa vie professionnelle. Un projet révolutionnaire qui va de pair avec l’amélioration des conditions de travail, la hausse des salaires, la réduction du temps de travail et le rétablissement de la retraite à 60 ans et vise à sécuriser tous les âges de la vie. Redonnons du sens au travail en l’émancipant de la puissance aveugle du marché et en se posant partout la question : comment produire et répondre à nos besoins, en respectant autant les êtres humains que la planète ? C’est l’ambition qui m’anime. Ni plus ni moins.
Fabien Roussel est député du Nord et secrétaire national du PCF.
****A la Fête de « L’Huma », la gauche se déchire sur l’« assistanat »
Le mot, importé de l’imaginaire de la droite, a mis le feu aux poudres. C’est aussi un énième chapitre dans le débat plus général sur le désamour d’une partie des classes populaires pour les partis de gauche.
Par Sandrine Cassini et Julie CarriatPublié le 12 septembre 2022 à 09h11 Mis à jour le 12 septembre 2022 à 15h22
Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/politique/article/2022/09/12/a-la-fete-de-l-huma-la-gauche-se-dechire-sur-l-assistanat_6141213_823448.html

A la Fête de L’Humanité, Fabien Roussel a réussi le double exploit de « faire le buzz » et de liguer contre lui tous les membres de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), y compris ceux issus de son propre camp. La sortie du secrétaire national du Parti communiste français (PCF) sur « la gauche du travail » face à « la gauche des allocations [et] des minima sociaux » aura alimenté la chronique tout le week-end, à Brétigny-sur-Orge (Essonne), et suscité un vent de réactions hostiles.
Samedi 10 septembre, Jean-Luc Mélenchon s’est démarqué du leader communiste, en renvoyant le statut d’assisté aux grandes entreprises qui ont touché « 140 milliards d’euros » durant la crise sanitaire. « L’assistanat, c’est eux », a-t-il lancé lors de son discours, rappelant sa volonté de « taxer les superprofits ». Quelques heures plus tard, Mathilde Panot décochait avec « fraternité » sa flèche contre Fabien Roussel. « Nous ne pouvons combattre ni les libéraux ni l’extrême droite en reprenant leurs mots », lançait la députée de La France insoumise (LFI), immédiatement ovationnée.
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« Assistanat », que vient faire ce mot ancré à droite et à l’extrême droite dans la rentrée des communistes et de la gauche en général ? « Il y a le constat évident auquel tout le monde est confronté : le RN [Rassemblement national] s’implante chez les ouvriers, détaille l’historien du PCF, Roger Martelli. Cette catégorie a le sentiment d’être méprisée. C’est une population tentée par l’idée qu’on est dans une société d’assistance. » Un paradoxe en forme de drame pour un parti, qui, historiquement, était celui de la classe ouvrière.
A gauche, deux députés parlent « assistanat » ; ils ont fait campagne contre le RN dans des circonscriptions du nord de la France, anciens bassins miniers : Fabien Roussel et François Ruffin. Toutefois, le second s’est désolidarisé du premier. « Opposer la France qui bosse à la France des allocs, ce ne sont pas mes mots », a réagi le député de la Somme sur Twitter.
Un sésame
Si la manière d’exprimer ce thème diffère sur le fond, leur analyse a de nombreux points communs. « De “parti des salariés”, nous voilà, dans l’esprit commun, le “parti des assistés” », écrit ainsi François Ruffin dans son dernier livre, Je vous écris du front de la Somme (Les Liens qui libèrent, 144 pages, 10 euros). L’« assistanat » devient le sésame pour accéder à la grille de lecture du monde des électeurs du RN.
Le sociologue Olivier Schwartz a notamment théorisé cette nouvelle conscience sociale dite « triangulaire », dans son texte intitulé « Vivons-nous encore dans une société de classes ? » : pour les classes populaires, « le sentiment d’être non pas seulement soumis à une pression venant du haut, mais aussi à une pression venant du bas, venant de plus bas qu’eux ». Le nouveau monde ouvrier, plutôt que de se résumer à l’opposition entre riches et pauvres, inclurait désormais les plus pauvres que soi, les « assistés » et les « cas soc’ », perçus avec ressentiment par les travailleurs pauvres ne touchant pas d’aide de l’Etat.
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Sauf que, contrairement à ce que laisse entendre Fabien Roussel, il n’y a pas de séparation claire entre le monde du travail et celui des aides sociales. « La réalité est plus poreuse, beaucoup plus hybride. La prime d’activité [complément versé aux revenus situés autour du smic], n’est-ce pas de l’aide d’Etat ? », interroge Nicolas Duvoux, professeur de sociologie spécialisé dans les inégalités sociales à Paris-VIII, qui rappelle aussi que, « chaque année, un tiers des allocataires du RSA sortent du système. Etablir une frontière morale au seuil des prestations sociales était une idée qui venait plutôt de Nicolas Sarkozy ou de Laurent Wauquiez ».

La gauche n’en est cependant pas à sa première incursion. Pendant la campagne présidentielle de 2007, Ségolène Royal avait lancé, depuis Limoges : « Je ne suis pas favorable à une société de l’assistanat. » « La gauche, ce n’est pas cela. La gauche, c’est la dignité du travail. La société que je vous propose, c’est une société du donnant-donnant », avait-elle déclaré dans son duel face à Nicolas Sarkozy.
« Une bataille idéologique »
Dix ans plus tard, la campagne de 2017 avait été marquée à gauche par la proposition de revenu universel du candidat Benoît Hamon. La présidentielle d’avril 2022 n’a, quant à elle, suscité que peu de remises en question de cette « valeur travail ». Pour le politologue Rémi Lefebvre, derrière ce débat réactivé, « il y a l’idée que la gauche dédaigne les catégories populaires. Le sous-texte, c’est la sociologie de l’électorat auquel on s’adresse. Autour de cette question-là se rejoue le débat de la “gauche barbecue”, des mots que l’on utilise, et à qui l’on s’adresse ». Draguer l’électorat populaire, voilà l’ambition.
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Le député socialiste de l’Essonne Jérôme Guedj admet que la Nupes doit encore faire des efforts pour le « reconquérir », « mais pas en opposant les uns aux autres. Pour nous, le travail est intimement lié à la redistribution ». Pour Manuel Bompard, en utilisant le vocabulaire de la droite ou de l’extrême droite, Fabien Roussel fait le jeu de l’adversaire. « C’est une bataille idéologique, quand vous reprenez ses mots, vous renforcez son hégémonie », assure le député (LFI) des Bouches-du-Rhône. « Les gens préféreront toujours l’original à la copie », corrobore Roger Martelli.
En faisant l’éloge du travail, Fabien Roussel fait ressurgir une autre des divisions au cœur de l’alliance de la gauche. « La culture communiste, c’est d’être du côté des ouvriers qui souffrent, mais aussi de ceux que le travail émancipe », poursuit l’historien du PCF. Cette vision libératrice du travail est aux antipodes de la pensée des écologistes.
« La valeur travail doit être relativisée, rétorque, pour sa part, la conseillère municipale écologiste d’Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais) Marine Tondelier. Nous sommes pour travailler moins et mieux, afin de permettre aux citoyens de mieux s’occuper de leur famille, d’avoir des loisirs, d’être dans des associations, autant de rôles qui ont une utilité sociale. » A moins qu’avec cette sortie répétée à l’envi ce week-end, Fabien Roussel ne cherche simplement à continuer à marquer sa différence vis-à-vis de la Nupes.
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Sandrine Cassini et Julie Carriat
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