Après les affaires Taha Bouhafs et Eric Coquerel, la mise en retrait d’Adrien Quatennens, en raison de violences conjugales, met en lumière les dysfonctionnements du comité sur les violences sexuelles de La France insoumise

Jean-Luc Mélenchon, ses lieutenants et les féministes « insoumises »

Par Raphaëlle Bacqué et Ariane CheminPublié hier à 20h11, mis à jour à 13h42

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ENQUÊTE

Après les affaires Taha Bouhafs et Eric Coquerel, la mise en retrait d’Adrien Quatennens, en raison de violences conjugales, met en lumière les dysfonctionnements du comité sur les violences sexuelles de La France insoumise. Jean-Luc Mélenchon avait suivi d’un œil méfiant sa création.

Par une cruelle ironie du sort, la rencontre doit avoir lieu dans l’après-midi du jeudi 22 septembre, à Paris. C’est Caroline De Haas qui officiera. La militante féministe, dont la PME de trente-cinq personnes, Egaé, vend aux entreprises et aux partis des formations contre le harcèlement moral, les comportements sexistes et les violences sexuelles, a signé au début de l’été un contrat avec La France insoumise (LFI) et ses soixante-quinze nouveaux députés. Lors des journées d’été du parti, en août, ils ont déjà planché sur les violences morales qu’imposent parfois les élus à leurs assistants.

Au programme de ce jeudi ? Une séance de travail visant à « percuter l’illusion de l’égalité », annonce la plaquette de l’entreprise, avec des questionnaires destinés à repérer le sexisme ordinaire et les comportements sanctionnés par la loi. La militante veut aborder avec les députés « ce sentiment partagé (…) que les progrès en matière d’égalité femmes-hommes ont été tellement importants ces dernières années que nous serions presque arrivés à l’égalité ». Peu de chances, néanmoins, que la rencontre tourne à une psychanalyse collective : souvent brandi comme un étendard, le sujet reste tabou dès qu’il remonte aux élus de LFI.

Trente-deux femmes et quarante-trois hommes siégeant sous l’étiquette de cette formation à l’Assemblée nationale sont censés assister à cette formation. Parmi eux, Adrien Quatennens et Eric Coquerel, deux des lieutenants de Jean-Luc Mélenchon (« JLM »), deux hommes dont le comportement envers des femmes vient contredire le féminisme revendiqué par le parti. Dimanche 18 septembre, le premier, jeune coordinateur de LFI parfois donné comme le dauphin de « JLM », a annoncé sa mise en retrait pour « protéger le mouvement [et] ses militants ». Révélée par Le Canard enchaîné, une main courante déposée au commissariat par son épouse, alors qu’ils sont en instance de divorce, détaille des disputes, la « confiscation » d’un téléphone, ainsi qu’une gifle, comme le député du Nord l’a reconnu. Le parquet de Lille vient d’ouvrir une enquête préliminaire. Quant au second, président de la commission des finances à l’Assemblée, il semble en sursis depuis que la justice a ouvert une enquête pour « harcèlement sexuel » à la suite d’une plainte d’une militante dénonçant des mains baladeuses et des textos déplacés.

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Pour l’un comme pour l’autre, le parti a commencé par bâtir une digue et tenté d’imposer la « ligne ». « Objectif du barouf sur Coquerel : sa présidence de la commission des finances et la revanche du Rassemblement national », a asséné Mélenchon, en juillet, certain que le député « n’est coupable de rien du tout » et « fait l’objet d’une rumeur et d’une opération politique ». « Affaire privée », a balayé la garde rapprochée de ce même Jean-Luc Mélenchon à propos d’Adrien Quatennens, jusqu’à ce que le « chef » lui-même publie, dimanche 18 septembre, un tweet saluant… « le courage » de son député, comme si une gifle n’entrait pas dans la catégorie des violences faites aux femmes.

Taha Bouhafs, début de la série noire

Alors que les « insoumis » tentaient, en cette rentrée parlementaire, de réparer une image écornée, le dossier Quatennens met tout à mal. Il éclaire d’une lumière crue la gestion bien différente des « affaires » par le parti, selon le profil des personnes mises en cause. Et place au premier rang des accusés M. Mélenchon, un leader omnipotent dont la formation intellectuelle, parmi les trotskistes lambertistes de l’Organisation communiste internationaliste (OCI) des années 1970 fiers de leur allure martiale et de leur virilisme, a toujours été hermétique au féminisme.

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Pour la garde rapprochée de « Jean-Luc » comme le parti l’appelle, la série noire commence en juin, juste avant le bon score de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) aux élections législatives, au moment où LFI comprend que la prise en main des partis de gauche et la formation d’un puissant groupe d’opposition à l’Assemblée pourrait gommer l’échec de la présidentielle. Mélenchon a surveillé de près toutes les investitures pour les législatives, dont celle d’un journaliste de 25 ans, Taha Bouhafs, candidat dans la 14circonscription du Rhône. Une « circo » populaire et communiste, gagnable par la Nupes.

Il faut rester discret : il s’agit, pour Mathilde Panot et pour Clémentine Autain, de « débrancher » Taha Bouhafs

Sa désignation n’est pas passée inaperçue. Sur les plateaux de télévision, dès qu’un cadre de LFI est invité, on ne lui parle que de ce militant condamné pour injure publique après avoir traité la syndicaliste policière Linda Kebbab d’« Arabe de service » (le procès en appel s’est tenu jeudi 15 septembre) et qui ne cesse d’insulter ses contradicteurs sur les réseaux sociaux. Mais tout bascule lundi 9 mai, dans un bar à tapas proche du QG de LFI, près de la place de la République, à Paris. Mathilde Panot, candidate à sa réélection dans sa circonscription du Val-de-Marne, a choisi ce lieu parce que les « insoumis » ne le fréquentent jamais. Il faut rester discret : il s’agit, pour elle et pour Clémentine Autain, autre dirigeante de LFI et féministe de toujours, de « débrancher » Taha Bouhafs, autrement dit de le « désinvestir ».

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Avant ce rendez-vous improvisé, les deux candidates se trouvaient au local, avec Manuel Bompard, un homme-clé du parti, en présence d’autres cadres. Elles en profitent pour l’informer de la « grave histoire » qui vient de leur tomber dessus : un signalement pour agression sexuelle, visant Taha Bouhafs, est parvenu dans la boîte mail comite-violences-sexistes-sexuelles@lafranceinsoumise.fr, destinée à recevoir les plaintes auprès du comité de suivi contre les violences sexistes et sexuelles (CVSS) de LFI. Deux membres du CVSS, dont la présidente, Sarah Legrain, ont lu ce signalement, ainsi que Mathilde Panot. L’affaire est sérieuse : une ex-petite amie de Bouhafs refuse de déposer une plainte au pénal, mais s’insurge de le savoir candidat. Egalement destinataire du mail, la militante écoféministe Sandrine Rousseau, bien connue pour son action en faveur des victimes de violences, s’entretient pendant une heure en visio avec l’étudiante. Clémentine Autain a elle-même rencontré la jeune fille, le 6 mai, nous raconte-t-elle, puis a montré son témoignage à un avocat, lequel a qualifié les faits de « viol et d’agression sexuelle ».

« Comment me défendre d’accusations dont je ne sais rien ? »

Voilà ce que racontent Clémentine Autain et Mathilde Panot à Manuel Bompard et à d’autres dirigeants, ce lundi 9 mai. D’après Mme Autain, un second signalement visant M. Bouhafs est en cours de vérification, mais le premier est suffisamment « circonstancié » et accablant pour qu’il faille, selon elle, bloquer sa candidature. Bompard acquiesce : « Ok, il faut y aller. » Mais qui pour l’annoncer à l’intéressé ? Aucun des participants ne bouge. Alors, tant pis si Clémentine Autain est destinataire de l’e-mail, ce qui devrait lui interdire, selon les principes du comité, d’« instruire » ce dossier. Tant pis si elle a elle-même été victime d’un viol dans le passé. Tant pis si, comme Mathilde Panot, elle n’est pas membre du CVSS. Comme d’habitude à LFI, les filles doivent s’y coller.

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Mme Panot a prévenu trois « camarades » du jeune journaliste qu’il serait attendu dans un bar à tapas. D’emblée, il mesure, à la mine des deux femmes (elles aussi candidates), la gravité du moment. « Mail détaillé »… « Agression sexuelle »… Clémentine Autain répète devant lui ce qu’elle vient d’expliquer au QG de LFI. L’intéressé tombe des nues : personne ne lui a rien dit, deux jours plus tôt, lors de la photo de groupe des candidats ; ce matin-même, il échangeait encore des messages WhatsApp avec Mélenchon. Il se serre entre ses copains venus l’accompagner.

« Soit tu te retires, et tu dis que c’est à cause des attaques que tu subis, soit on est obligés de communiquer contre toi », dit Clémentine Autain

Taha Bouhafs demande de qui il s’agit. Clémentine Autain ne peut pas lui donner le nom de la jeune femme. Pas davantage le lieu et la date des faits. Impossible, également, de lui montrer le contenu du « témoignage » qu’elle évoque. Tout cela, les principes du CVSS l’interdisent si la victime présumée ne l’autorise pas expressément. « Le témoignage est crédible, insiste Mme Autain, donc, soit tu te retires, et tu dis que c’est à cause des attaques que tu subis, soit on est obligés de communiquer contre toi et de dire pourquoi on ne te donne pas l’investiture. Et tu vas avoir la Nupes contre toi. » Bouhafs se lève d’un bond. « Non, je ne me retire pas. Je vais vous épargner le mensonge, je vais me battre. »

« Rassieds-toi », tente de le calmer Clémentine Autain. « C’est injuste, poursuit Bouhafs, terrassé. Comment me défendre d’accusations dont je ne sais rien ? », poursuit-il, demandant une confrontation. « On n’est pas la justice, répond la députée. Pendant deux mille ans, les femmes n’ont pas été entendues, c’est leur tour, c’est un parti pris politique. La procédure va continuer. Tu pourras te défendre après la tempête médiatique. Et, de toute façon, je suis contre les sanctions à vie. » Quand la petite assemblée se sépare, une trentaine de minutes plus tard, Mathilde Panot n’a pas ouvert la bouche. Sur le trottoir, elle grille cigarette sur cigarette. Cette membre de la jeune garde mélenchoniste ne dira jamais rien en public sur cette affaire.

Silence pesant et opacité au parti

A une heure et demie du matin, Taha Bouhafs diffuse sur Twitter un court texte annonçant qu’il renonce à sa candidature. Il n’y est pas question d’accusation d’ordre sexuel ni de racisme. « Depuis plusieurs semaines, j’encaisse une tempête d’attaques sans précédent. Tous les jours, une nouvelle calomnie, une nouvelle attaque, une nouvelle menace de mort, une nouvelle accusation. Je n’ai même pas eu l’autorisation de répondre, ne serait-ce que pour défendre ma dignité. » Il a pesé ses mots. En réalité, il s’adresse autant à son parti qu’à ses adversaires politiques, mais seuls quelques initiés le relèvent.

Toujours sur Twitter, Clémentine Autain préfère « vendre » la thèse du harcèlement raciste contre le candidat. Elle assure aujourd’hui que c’est pour « protéger la victime, et non Taha Bouhafs ». « Il est plus que temps, écrit-elle alors, de regarder en face l’injustice, la violence des attaques venues de l’extrême droite, relayées ad nauseam dans les médias par la Macronie et jusque dans les rangs à gauche contre un jeune homme sans diplôme, issu des QP [quartiers populaires] et de l’immigration. » Mélenchon la suit et, le 10 mai, donc au lendemain de la convocation dans le bar à tapas, tweete qu’il s’en « veu[t] (…) de ne pas avoir su réconforter autant que nécessaire » un Bouhafs poursuivi par une « meute ».

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Déjà, pourtant, les rédactions et les réseaux sociaux bruissent ; il s’agirait d’une affaire sexuelle. Face au silence pesant de la direction de LFI, à l’opacité qui y règne, réseaux sociaux et médias s’emballent. Franceinfo évoque « quatre signalements » contre Bouhafs (jamais recensés), BFM affirme, avant de retirer son information, que Mélenchon aurait acté la démission du journaliste militant, dès le dimanche soir. Philippe Poutou du Nouveau Parti anticapitaliste, l’écologiste Julien Bayou et beaucoup d’autres effacent d’un coup leurs tweets de soutien ou reviennent dessus. Même Jean-Luc Mélenchon doit retourner sa veste – à sa manière.« J’apprends les accusations contre Taha Bouhafs. La parole des femmes doit être entendue sérieusement. Je compte sur la commission ad hoc de LFI pour établir la vérité. Cela n’exempte pas les racistes qui l’ont harcelé. »

« Intérêts politiques »

Il y a urgence : le premier tour des législatives approche. Le 11 mai, LFI rend publique l’ouverture d’une enquête interne après des accusations de violences sexuelles visant Taha Bouhafs. Clémentine Autain parle d’« une gravité (…) jamais rencontrée ». Caroline De Haas renchérit : « Un récit glaçant, précis. » Les « insoumis » se félicitent tous de la célérité de leur parti, dont la « commission a tranché » en « cinq jours » un cas douloureux. Personne ne comprend qu’aller si vite, trop vite, est aussi un problème. Les règles les plus élémentaires ont été bafouées – à commencer par le droit de suite, puisque Taha Bouhafs, qui a perdu son travail dans la rédaction du Média, confie « avoir traversé une grave dépression » et attend aujourd’hui encore de pouvoir se défendre devant le comité, malgré ses « multiples relances ». Dans l’ombre, des proches de Jean-Luc Mélenchon pestent contre ce CVSS dont ils se sont toujours méfiés : « Au moins, en Chine ou chez Kafka, il y a un simulacre de procès… »

Jean-Luc Mélenchon, lors des journées d’été de La France insoumise, le 27 août 2022, à Valence.  JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE »

Il faut s’arrêter un instant sur ce comité, créé au sein de LFI, fin 2018, dans la foulée du mouvement #metoo. Il s’agit alors, pour le nouveau parti, d’afficher son progressisme et sa modernité. Les militantes qui l’impulsent, souvent des animatrices du Livret sur l’égalité de LFI, comme Amandine Fouillard ou Prune Helfter-Noah, par ailleurs magistrate administrative, imaginaient une cellule d’écoute « dont les membres ne seraient pas des cadres du parti ». Elles insistaient : « Afin d’éviter que les intérêts politiques ne prennent le pas sur celui des victimes. » Elles ont vite compris qu’elles n’auraient pas gain de cause. Amandine Fouillard est écartée des discussions en septembre 2018, avant de quitter le parti pour mieux dénoncer « les milliers de propos sexistes, transphobes, racistes, homophobes, qui sont perpétrés (…) par des militants, des responsables, des candidats et des élus de La France insoumise ». Prune Helfter-Noah lui emboîte le pas.

« Fais attention, s’il y a des personnes mises en cause, tu devras respecter le droit de la défense et organiser une enquête contradictoire », alerte Hélène Franco

C’est à Danielle Simonnet, coordinatrice du Parti de gauche avec Eric Coquerel, oratrice nationale de LFI et ancienne membre du cabinet de Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il était ministre, qu’est confiée la conception, puis la direction, d’un « pôle d’écoute et de vigilance contre les violences sexistes et sexuelles », matrice du futur CVSS. Cette fidèle de « JLM », cheffe de file du Parti de gauche à Paris, dit avoir été fortement « ébranlée »par l’« affaire Denis Baupin », ce Vert « historique » devenu adjoint à la maire de Paris et député écologiste. « J’ai été élue dans la capitale en même temps que lui et, jusqu’aux accusations d’agression sexuelle portées contre lui, je n’avais rien vu, raconte-t-elle aujourd’hui. De la même façon, j’ai été élue à l’UNEF [syndicat étudiant] sans rien voir des comportements délictueux dénoncés par la suite. »

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Simonnet hésite à créer une commission qui enquêterait et prendrait d’éventuelles sanctions. « Fais attention, s’il y a des personnes mises en cause, tu devras respecter le droit de la défense et organiser une enquête contradictoire », l’a mise en garde l’ancienne secrétaire générale du Syndicat de la magistrature Hélène Franco, alors militante du Parti de gauche et vice-présidente chargée de l’instruction au tribunal de Créteil. Au sein d’Europe Ecologie-Les Verts (EELV), une cellule d’enquête ainsi qu’un comité des sanctions sur les violences sexuelles et sexistes ont été créés, sous l’impulsion, notamment, de Sandrine Rousseau, juste après l’affaire Baupin, dont elle a été l’une des victimes et des accusatrices. Le pôle, présidé par Danielle Simonnet à LFI, composé d’une demi-douzaine de femmes désignées par ses soins, s’apparente davantage à un groupe de parole et d’écoute.

Le « machin »

Jean-Luc Mélenchon ne s’intéresse guère au fonctionnement de ce « machin », comme il l’appelle. Et, autour de lui, on veille à ce que les politiques gardent la main. Six mois à peine après sa création, le CVSS se heurte pourtant à un premier épisode médiatique, dont la gestion rejaillit sur le parti. Tout commence, le 3 avril 2019, par un appel au politologue et militant Thomas Guénolé. « Alexandra Mortet au téléphone. Je suis membre du comité électoral de La France insoumise. Comme tu le sais, la FI a mis en place un pôle de vigilance et d’écoute contre les violences sexistes et sexuelles. On a reçu un signalement contre toi. »

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Docteur en sciences politiques, Guénolé a navigué de Jean-Louis Borloo à Arnaud Montebourg avant d’atterrir à LFI, où son appétit des médias et son goût de la « punchline » ont fait de lui un militant en vue. Sophia Chikirou, conseillère et compagne de Jean-Luc Mélenchon, est ravie de voir « le sniper de JLM », c’est ainsi qu’elle le surnomme, monter au créneau contre tous les opposants du patron. Quand il reçoit l’appel de Mme Mortet, Thomas Guénolé est désigné depuis quelques semaines sur la liste de LFI aux élections européennes du 26 mai, à la 14e place.

La jeune femme qui s’est plainte de lui est l’une de ses anciennes étudiantes de 2017 à Sciences Po. Le Pôle de vigilance a rédigé son rapport sur la foi de sa seule audition. Le 6 avril 2019, trois membres du comité électoral reçoivent M. Guénolé dans le bureau habituellement utilisé par Manuel Bompard. L’accusation tourne autour des notes « anormalement excellentes » que le professeur a attribuées à son étudiante, d’e-mails la félicitant et d’un texto qu’il lui a envoyé après un exposé : « Si je peux me permettre, le rouge vous va très bien. » Défense de Guénolé : « Elle avait fait un très bon exposé qui penchait nettement à gauche sur le fond. C’était un jeu de mots par rapport au fait que politiquement elle est verte, alors que moi je suis rouge. » L’affaire pourrait s’achever sans bruit si le politologue se retirait de lui-même de la liste aux européennes, lui laisse-t-on entendre. Après tout, il n’est même pas en position éligible. Mais Guénolé conteste l’accusation et prévient qu’il se rendra au rendez-vous suivant avec son avocat. Et attaque en diffamation Danielle Simonnet, laquelle sera relaxée en première instance et en appel.

Fonctionnement inéquitable

Il est rare que les militants regimbent publiquement face une décision du Parti. « L’affaire Guénolé » fait suffisamment de bruit pour que le Pôle de vigilance soit réformé. En 2020, il devient le CVSS et Danielle Simonnet passe le relais à Sarah Legrain, agrégée de lettres, enseignante dans un lycée professionnel de Seine-Saint-Denis et, surtout, secrétaire nationale du Parti de gauche. Ce n’est pas une sinécure. Depuis novembre 2020, calcule devant nous Sarah Legrain, le CVSS a été saisi vingt-sept fois pour sexisme ou violences sexuelles. Treize ont donné lieu à une décision du Comité de respect des principes habilité à prendre des sanctions, dont, énonce-t-elle, « 8 exclusions, 2 obligations de formation, 3 suspensions provisoires avant décision définitive », le tout dans une parfaite discrétion, sans doute parce que les « cas ciblés », comme elle dit, n’étaient pas des membres éminents du parti.

« Je croyais être dans un parti de gauche écologiste et solidaire, en fait, j’étais chez les bolcheviques », accuse Thomas Guénolé

« Il faut être francs : ce comité est devenu au fil du temps un rasoir à deux lames, confesse la magistrate Hélène Franco, qui s’est éloignée de Jean-Luc Mélenchon quelques mois après les européennes de 2019. La première sert à dire à l’extérieur que l’on s’occupe du sujet et évite que l’on dépose une plainte. La seconde, c’est pour dégager les emmerdeurs, ceux qui veulent des places ou contestent le fonctionnement interne. C’est le cas Guénolé. » Le politologue soupçonne lui aussi le Comité de fonctionner de façon inéquitable, selon que l’on est proche ou pas de la direction de LFI. « En fait, le fonctionnement interne de ce genre de comité, comme de LFI tout entier, c’est l’Union soviétique en miniature, accuse-t-il. Je croyais être dans un parti de gauche écologiste et solidaire, en fait, j’étais chez les bolcheviques. » Une chose est certaine : à l’époque de son « affaire », un signalement contre Ugo Bernalicis, alors député LFI du Nord, a reçu un traitement tout différent…

Le 18 avril 2019, le Pôle, encore présidé par Danielle Simonnet, évoque dans un rapport le « comportement problématique » de ce spécialiste des questions de sécurité au sein du mouvement. Les faits dénoncés, à partir du témoignage d’une plaignante anonyme, y sont « accablants », assure Mediapart, qui a exhumé au printemps ce dossier (que LFI disait avoir perdu), évoquant alors une possible exclusion. Selon Mediapart, Bernalicis conteste les faits contenus dans un rapport dont il ignore d’ailleurs l’existence. « Au regard de nos standards actuels, cela ne donnerait pas lieu à signalement », répond aujourd’hui le CVSS, embarrassé que l’on puisse le soupçonner d’avoir été bien plus indulgent avec d’autres hommes, comme Eric Coquerel.

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« Dans ce parti où chacun contrôlait sa parole comme si les murs avaient des oreilles, il y avait au moins une chose qui filtrait : c’était l’attitude de Coquerel avec les militantes, rapporte Thomas Guénolé. La blague récurrente, c’était : “Avec Coquerel, ce n’est plus un signalement, c’est un sapin de Noël”. » Quelques dirigeantes s’en ouvrent même à Coquerel : elles en ont marre qu’on continue à excuser ces « dragueurs lourds » qui, dans les faits, ne sont que des « harceleurs ». Amandine Fouillard, celle qui avait plaidé pour une commission contre les violences sexuelles avant d’en être écartée, l’a d’ailleurs tweeté récemment à Manuel Bompard, qui affirmait n’avoir « jamais rien entendu » au sujet d’Eric Coquerel : « Je me souviens pourtant que le sujet avait été évoqué lors du rendez-vous que nous avions eu en avril 2018 (…) sur la création de la cellule de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Tu es donc au courant depuis au minimum cette date. » Personne ne s’en était jamais inquiété.

Indignation en interne

Quatre ans plus tard, c’est la militante Rokhaya Diallo qui relance le débat. Le 30 juin 2022, à l’Assemblée, Coquerel est élu président de la commission des finances. Elle s’étonne de ce choix au regard « des comportements qu’il aurait avec les femmes ». L’égérie des antiracistes se souvient avoir lu, en décembre 2018, le magazine féministe Causette, qui, sous le couvert de l’anonymat, donnait la parole à des militantes dénonçant un Coquerel pour le moins « collant ». Comme pour mieux éloigner le danger qui plane au-dessus de l’élu, le CVSS se fend alors d’un étrange communiqué : « Notre comité n’a jamais reçu aucun signalement concernant le député Eric Coquerel, pour quelque fait que ce soit. » Il déplore « la mise en circulation de rumeurs ne s’appuyant sur aucun élément concret et ayant pour seul effet de jeter la suspicion sur une personne ». Bref, pas de mise en retrait pour le président de la commission des finances, comme le réclame, sur BFM-TV, la députée EELV Sandrine Rousseau : « Ce serait un geste très fort à destination des femmes et, franchement, on en manque. »

Sophie Tissier, l’une des accusatrices anonymes de Causette, saisit alors le CVSS. « Le rapport résultant de ce témoignage n’a encore été ni relu ni validé », dit prudemment la présidente, Sarah Legrain. Mme Tissier a raconté en détail aux policiers sa soirée à l’université d’été du Parti de gauche, à Grenoble, en août 2014, où elle avait été invitée, mais où elle n’avait finalement pas eu le temps d’intervenir : ce début de la soirée où il vient de se coller à elle (« Je sentais son souffle me respirer, me humer »), son « arrête, t’es vraiment lourd, là »… Mais aussi, comment, avant d’être « ostracisée et calomniée », elle n’a « jamais été prise au sérieux », lorsqu’elle a tenté d’alerter le parti de Jean-Luc Mélenchon, dit-elle – raison pour laquelle les enquêteurs entendent actuellement militants de LFI ou vigies du féminisme.

Le tweet du « chef », saluant le « courage » de M. Quatennens, a fait bondir les « insoumises »

« J’ai changé », répond au Monde Eric Coquerel, sans toutefois prononcer de mea culpa. Dimanche 18 septembre, il s’est bien gardé de donner son avis sur l’affaire Quatennens, autre vedette de l’Assemblée. Il faut dire que, pour la première fois, la réaction de Jean-Luc Mélenchon à la mise en retrait du député du Nord a indigné une partie du mouvement. Le tweet du « chef », saluant le « courage » de M. Quatennens, a fait bondir les « insoumises », y compris les plus « apparatchiks ». Passe encore que le CVSS n’ait pas été saisi de ce cas ; passe encore qu’en quatre jours l’affaire n’ait été abordée dans aucune réunion ni aucune boucle WhatsApp : ces mots de soutien ne sont pas passés.

Toute la matinée de dimanche, Manon Aubry, Danièle Obono, Raquel Garrido et Clémentine Autain, toutes cheffes de file de LFI, se sont battues pied à pied pour imposer au groupe d’hommes qui entourent « Jean-Luc » un communiqué corrigeant le message de Mélenchon. Pour LFI, où le chef a toujours raison par principe, c’est presque une fronde.

Raphaëlle BacquéAriane Chemin

L’affaire Quatennens révèle les faiblesses de La France insoumise 

Le député du Nord est désormais visé par une enquête préliminaire pour violences conjugales. Sa mise en retrait a suscité des réactions très contrastées au sein du mouvement, qui peine à traiter les signalements visant ses parlementaires. Un nouveau cas, celui de Thomas Portes, s’est ajouté.

Lénaïg Bredoux et Sarah Brethes

19 septembre 2022 à 21h42 PDF

https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=OklOnWF0KFmT6zQcsP6HXqs5InLFHoHNJ4Q995JUVL2dXhA4GYv2M1p3q8iqEczAvpgB9gEg_PwtDC8Kf7i3EFNLLmcWP

À Valence, fin août, Jean-Luc Mélenchon consulte. Sous sa tente des Amfis, l’université d’été de La France insoumise (LFI), l’ancien candidat à la présidentielle reçoit la militante féministe Caroline De Haas. Quelques mois plus tôt, elle a appelé à voter pour lui et a milité activement pour la Nupes. 

Longtemps, leurs relations ont été tendues. La recomposition de la gauche, #MeToo, la révélation d’affaires de violences sexistes et sexuelles à La France insoumise (LFI) ont changé la donne. Ce jour-là, sous la tente de Valence, l’entretien dure une heure et demie. Plus tôt dans l’été, un rendez-vous avait déjà été organisé avec plusieurs député·es, dont Manuel Bompard, ex-directeur de campagne de Mélenchon.

Depuis, LFI et Egaé, l’entreprise de conseil et de formation fondée par Caroline De Haas, ont topé pour deux sessions de formation. La première a déjà eu lieu aux Amfis, notamment pour les collaborateurs et collaboratrices parlementaires. La seconde est prévue jeudi 21 septembre et concerne, cette fois, l’ensemble des député·es LFI à propos des violences sexistes et sexuelles.

« Je tiens à ce que tous les députés soient présents », avait indiqué la présidente du groupe, Mathilde Panot, à Mediapart. 

Des drapeaux aux couleurs de La France insoumise dans un meeting de Jean-Luc Mélenchon à Lyon, le 6 mars 2022. © Photo Olivier Chassignole / AFP

Le climat risque d’être glacial. Car, entre-temps, l’affaire Adrien Quatennens est venue raviver les dissensions internes, consterner les militantes féministes les plus investies dans la lutte contre les violences de genre et révéler, une nouvelle fois, les faiblesses structurelles du mouvement.

Dimanche 18 septembre, le n° 2 du mouvement, souvent présenté comme le dauphin légitime de Jean-Luc Mélenchon, a annoncé se mettre « en retrait » de ses responsabilités nationales : il n’est plus à la tête du mouvement, ni membre du bureau du groupe à l’Assemblée nationale. En cause : l’enquête préliminaire ouverte par le parquet de Lille (Nord) pour violences conjugales.

Le député a lui-même reconnu plusieurs gestes violents dont une « gifle », et « de trop nombreux messages à [son] épouse pour tenter de la convaincre que [leurs] difficultés de couple pouvaient être dépassées »

Sa longue lettre a été saluée par plusieurs dirigeants insoumis, au premier rang desquels Sophia Chikirou, députée de Paris, et Jean-Luc Mélenchon : « Adrien décide de tout prendre sur lui. Je salue sa dignité et son courage », a-t-il écrit sur Twitter. Consternation dans les rangs féministes, où figure une certaine… Caroline De Haas. Dans les boucles Telegram du mouvement, plusieurs élues tentent aussi d’expliquer à Mélenchon qu’il faut retirer son tweet. Y compris dans l’intérêt de Quatennens. En vain. L’Insoumis se contente de faire un deuxième tweet, qu’il doit juger plus équilibré.

« Ça se fissure » 

Chez LFI, la règle est de serrer les rangs, coûte que coûte. Même quand on n’est pas d’accord, à l’extérieur, on défend la ligne, et ses camarades. Mais cette fois, promet une cadre du mouvement, « ça se fissure ». Certaines figures, peu habituées à critiquer la ligne, sont consternées. Des député·es, souvent nouvellement élu·es, ont affiché leur soutien à l’ancienne compagne d’Adrien Quatennens. 

Je serai toujours dans le camp des victimes de violences, et jamais dans le camp des agresseurs.

Pascale Martin, députée LFI de la Dordogne

« Mon soutien va à Céline Quatennens. Le retrait d’Adrien était nécessaire », a écrit le député Christophe Bex. Son collègue Andy Kerbrat : « Mon total soutien à Céline Quatennens, les VSS sont intolérables dans tous les cas ! » 

La députée LFI de Dordogne, Pascale Martin, a été plus loin en critiquant directement Mélenchon, dans une lettre diffusée sur les réseaux sociaux : « En tant que députée élue pour défendre le programme et les valeurs de LFI et de la Nupes, mais aussi en tant que militante féministe […], je ne peux pas rester silencieuse devant ces réactions. Elles sont insuffisantes et inacceptables à plus d’un titre. » « Je serai toujours dans le camp des victimes de violences, et jamais dans le camp des agresseurs », conclut-elle. 

Un message salué par de nombreuses féministes. Mais qui a fait hurler en interne. « Il ne faut pas d’expression individuelle », a rappelé la direction du mouvement. Mais là encore, plusieurs cadres sont monté·es au créneau. « Je suis affligée », glisse une députée. 

Les limites du mouvement « gazeux »

De l’extérieur, c’est incompréhensible : où et quand se débattent des sujets d’une aussi grande importance à LFI ? Qui décide ? Dans quelle instance, et au terme de quelles discussions ? L’affaire Quatennens est révélatrice des fragilités maintes fois documentées du mouvement « gazeux ». 

Lundi 12 septembre, le député du Nord prévient une poignée de dirigeant·es de l’imminente révélation de la main courante de son ancienne compagne – Le Canard enchaîné puis BFMTV l’annonceront le lendemain. Le député livre alors sa version des faits. D’après plusieurs témoins, la sidération gagne aussitôt les rangs insoumis (lire l’article de Mathieu Dejean et Pauline Graulle).

 « Il y a eu de la gêne, de l’embarras, de l’apathie », d’après un député ayant requis l’anonymat. Mardi en réunion de groupe, le sujet n’aurait même pas été évoqué. Les boucles Telegram sur lesquelles les informations circulent restent étonnamment calmes… 

Aucune discussion collective n’est organisée. Il n’y a pas de cadre qui le permette ou qui oblige sa direction à l’organiser. Hyper efficace pour les élections, le mouvement s’avère « dysfonctionnel » hors des campagnes. Trop peu de personnes gèrent tout, ou presque. Elles sont « débordées »

Quand plusieurs responsables LFI tentent d’impulser une discussion, en milieu de semaine, « on n’a pas eu de réponse », dit l’une d’elles. Plusieurs poussent pour que Quatennens soit suspendu. Mais le noyau dur autour de Mélenchon décide finalement de laisser le député choisir la forme et le calendrier d’une mise en retrait volontaire… 

À tel point que personne ne sait, à ce stade, combien de temps celle-ci va durer, si Quatennens va siéger au groupe, et dans quelles conditions, ni si une procédure d’exclusion va être ouverte à son endroit. 

Il n’y a pas non plus d’enquête interne, selon plusieurs sources. L’ex-compagne d’Adrien Quatennens, qui ne souhaitait pas la médiatisation de son témoignage, ne se serait pas davantage adressée au comité de suivi contre les violences sexistes et sexuelles (CVSS) de LFI. Ce dernier ne s’est pas non plus autosaisi : il l’a pourtant déjà fait dans au moins un cas, après une enquête de presse visant l’universitaire Thomas Branthôme.

Mais comment le faire quand il s’agit du coordinateur de son mouvement ? Et qu’on connaît la proximité d’Adrien Quatennens avec Jean-Luc Mélenchon ? Quand les procédures existent mais que le soutien politique au plus haut niveau du parti reste insuffisant ? Sans compter que le CVSS repose sur très peu de personnes (des femmes), sur lesquelles pèse une responsabilité immense. 

Bouhafs, Coquerel : les précédents

Depuis sa création en décembre 2020, une quinzaine de cas ont été examinés. Des sanctions ont été prononcées pour des faits de gravité très variables. Mais face à des élus ou des personnalités insoumises, il s’est révélé fragile. 

Déjà en 2019, un rapport interne visant Ugo Bernalicis, pour un comportement supposément inapproprié du député envers une jeune femme, était en resté lettre morte, comme l’avait révélé Mediapart. Les nouvelles procédures devaient permettre d’y remédier. 

J’attends toujours d’être entendu, malgré les relances je n’ai aucune nouvelle.

Taha Bouhafs

Les affaires Taha Bouhafs et Éric Coquerel sont venues ébranler l’édifice mis en place. En mai dernier, le jeune journaliste est brusquement écarté des investitures aux législatives en raison d’un signalement envoyé au CVSS et faisant état de violences sexuelles. À l’époque, les dirigeant·es insoumis·es se félicitent d’appartenir à un mouvement capable d’écarter ainsi un des leurs. 

Sauf que, depuis, il ne s’est rien passé… Taha Bouhafs a été écarté lors d’un rendez-vous informel dans un café le 9 mai avec Clémentine Autain et Mathilde Panot, envoyées au front sans être membres du CVSS. Aucune procédure formelle n’a ensuite été ouverte. « J’attends toujours d’être entendu, malgré les relances je n’ai aucune nouvelle », explique à Mediapart le journaliste militant.

Concrètement, selon nos informations, le CVSS, destinataire de plusieurs alertes, n’a pas transmis de rapport au comité de respect des principes (CRP), chargé ensuite d’auditionner la personne mise en cause et de décider d’éventuelles sanctions. Un formalisme inutile, jugent certains, alors que Bouhafs n’est plus candidat et n’apparaît plus publiquement au nom de LFI. D’autres, en revanche, s’inquiètent d’une atteinte au débat contradictoire et d’une possible dérive arbitraire. 

Le flou entoure aussi le cas d’Éric Coquerel : le président de la commission des finances de l’Assemblée est visé par une enquête préliminaire pour harcèlement et agressions sexuelles après la plainte déposée par une ancienne sympathisante, Sophie Tissier (lire notre enquête). Celle-ci a bien saisi le CVSS et la plaignante a bien été auditionnée. Depuis, pas de nouvelle de la plaignante… Lui conteste les faits. La procédure est toujours en cours. 

Autre limite, le comité n’est pas missionné pour mener des enquêtes : il n’a pas les moyens d’auditionner des témoins, ou de solliciter d’éventuelles sources… 

Un logo de La France Insoumise sur une affiche. © Anthony Dehez / REA

Un nouveau signalement vise Thomas Portes

Un nouveau cas est venu s’ajouter récemment, celui du député Thomas Portes. Fraîchement élu en Seine-Saint-Denis sous les couleurs de la Nupes, cet ancien militant PCF avait rejoint fin 2021 le parti de Jean-Luc Mélenchon après deux étapes éclair chez Génération·s puis EELV – où il a été porte-parole de Sandrine Rousseau pendant la primaire écolo.

Selon les informations de Mediapart, le CVSS de LFI a été saisi le 4 juillet 2022 d’un « signalement » émanant d’une militante. Ce mail, qui n’évoque que des épisodes rapportés par des tiers, fait notamment allusion à des envois de messages jugés inappropriés par ce cheminot de 37 ans.

Joint lundi 19 septembre à ce sujet, Thomas Portes a affirmé n’être « absolument pas au courant » de cette procédure. À propos des accusations portées contre lui, il dit « ne pas avoir d’éléments ».

L’un de ces épisodes avait déjà été dénoncé en février 2018 par une militante communiste dans un mail adressé au « groupe de référent·es violences sexistes et sexuelles » créé deux mois plus tôt au sein du PCF, dans le sillage du mouvement #MeToo. Thomas Portes est alors membre de la direction fédérale et porte-parole du Parti communiste dans le Lot-et-Garonne.

Dans ce message, que Mediapart a pu consulter, cette militante affirme « avoir été victime de harcèlement de la part de cette personne », même s’il s’agissait, selon elle, d’une pratique n’ayant « rien d’illégal, rien d’obscène ou de sexuel (pour ma part) ». Selon elle, d’autres femmes auraient pu s’en plaindre.

La jeune femme dit avoir été « auditionnée et entendue par les camarades du dispositif qui ont pris au sérieux » son alerte. « Je voulais que la direction sache qu’il y avait un problème et en tienne compte afin qu’il n’accède pas à un poste de responsabilité. Ça a été le cas », ajoute-t-elle aujourd’hui

Sollicitée, une membre de la direction du PCF alors aux premières loges évoque « plusieurs signalements de jeunes femmes décrivant les mêmes faits »« On a alerté partout pour qu’il n’intègre pas la direction du parti. À la fin, il a fini par être bloqué », explique-t-elle. 

Interrogé au sujet des signalements dont il a fait l’objet dans son ancien parti, Thomas Portes affirme « n’avoir jamais eu d’alerte là-dessus »« Je suis parti du Parti communiste français car j’étais en désaccord avec Fabien Roussel et absolument pas parce que ma carrière était freinée », ajoute-t-il. Sur les faits qui lui sont reprochés dans ce signalement de 2018, il répond : « À ce stade, je n’ai rien à dire car je n’étais pas au courant. Je n’ai jamais eu d’alerte là-dessus et jamais eu de problème. » 

Lénaïg Bredoux et Sarah Brethes

L’affaire Quatennens, une première faille dans la domination de Jean-Luc Mélenchon à LFI

Les cadres de La France insoumise ont pris leurs distances avec le message de soutien publié par son chef. Certains y voient le début de quelque chose, la fin de sa prééminence incontestée au sein du mouvement qu’il a créé. 

Par Julie Carriat Publié aujourd’hui à 10h02, mis à jour à 10h15  

Temps de Lecture 3 min. 

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Jean-Luc Mélenchon salue le député LFI Adrien Quatennens à la fin du meeting de clôture des journées d’été de La France insoumise, à Valence, le 28 août.
Jean-Luc Mélenchon salue le député LFI Adrien Quatennens à la fin du meeting de clôture des journées d’été de La France insoumise, à Valence, le 28 août.  JULIEN MUGUET / JULIEN MUGUET POUR « LE MONDE »

C’est un point de bascule. Pour la première fois dans l’histoire – récente – du mouvement qu’il a créé, Jean-Luc Mélenchon n’est pas suivi par l’ensemble des « insoumis », et cela se voit. A commencer par un silence qui dure…

Dimanche 18 septembre dans l’après-midi, son tweet de soutien à Adrien Quatennens, qui s’est retiré de la coordination de La France insoumise en raison de violences conjugales, n’a pas donné lieu aux mille relais que tout message de sa part déclenche d’habitude chez ses affidés et a été immédiatement décrié par les féministes. Dans les boucles Telegram des cadres et des députés, son message a été envoyé. Il a déclenché un grand silence.

Lire l’enquête :  Jean-Luc Mélenchon, ses lieutenants et les féministes « insoumises »

Sur Twitter, seule la députée de Paris Sophia Chikirou, proche de Jean-Luc Mélenchon, a adopté la même ligne d’argumentaire. L’ancien communicant numérique du tribun Antoine Léaument avait choisi aussi ce ton, quoique en ajoutant un « courage à Céline [Quatennens] qui subit aujourd’hui un tourbillon médiatique qu’elle n’a jamais voulu ».

D’autres se sont lancés dans des explications : « Adrien n’est, selon moi, ni un salaud, ni un héros. Les violences conjugales sont une réalité systémique », a lancé Danièle Obono. Pour le reste, la grande majorité des députés « insoumis » se sont tus. Pour celui qui assure « vouloir être remplacé », c’est une nouveauté. Le signe que sa création lui échappe, que la relève s’autonomise.

Un membre du groupe parlementaire théorise un passage de relais. Entre la période structurée autour de l’idée que Jean-Luc Mélenchon était le candidat à la présidentielle, l’arbitre ultime de toutes les décisions, et un nouveau mode d’organisation différent de celui de la campagne et allant vers la construction d’une autre candidature.

Lire aussi :  L’affaire Adrien Quatennens plonge La France insoumise dans l’embarras

Un communiqué de cadres du parti

La semaine précédente, plusieurs députées avaient alerté sur la nécessité d’organiser la réponse du mouvement, au risque de devoir sinon s’en remettre une fois de plus à la seule parole de Jean-Luc Mélenchon. La députée de Seine-Saint-Denis Clémentine Autain avait demandé une réunion sur le sujet, jeudi 15 septembre. Sa requête est restée sans réponse.

Dimanche, quand le communiqué d’Adrien Quatennens puis le message de Jean-Luc Mélenchon tombent, les « insoumis » sont pris de court. Sous l’impulsion d’un petit groupe, un communiqué est composé à la hâte. Succinct, il ne dit pas grand-chose, mais rappelle l’engagement féministe du mouvement. Plutôt que de devoir assumer le message mélenchonien, les cadres s’y réfèrent. « Notre communiqué a le mérite d’être clair. C’est ça la position de notre mouvement, celle d’un mouvement féministe qui sait prendre ses responsabilités », assure notamment au Monde la députée européenne Manon Aubry.

« Je suis en colère, nous n’avons pas eu les réunions et les discussions qui nous auraient permis de mieux réagir », regrette pour sa part Clémentine Autain. « Cela rejaillit sur toute la Nupes, estime-t-elle. Le moment est venu de créer un espace de travail pour avoir une charte commune à toute la Nupes, qui définisse nos réactions et nos sanctions proportionnées. » Dans une note de blog publiée le 21 août, elle avait alerté sur le fait qu’à LFI « les lieux de la prise de décision restent flous, l’espace du débat stratégique n’est pas identifié ». L’affaire Quatennens étaye son diagnostic.

La réaction la plus franche vient d’une nouvelle députée, Pascale Martin, élue de Dordogne, sociologue de formation, féministe. Dans un communiqué qu’elle signe seule, elle juge les réactions de Jean-Luc Mélenchon « insuffisantes et inacceptables à plus d’un titre ». Elle regrette notamment « une minimisation des faits qui ont été commis et une méconnaissance de la réalité des violences conjugales. Non, il ne s’agit pas d’un simple “divorce de camarades” », ajoute-t-elle. Elle demande, en conclusion, que « tout cas de violences ou d’agissements sexistes impliquant des députés LFI donne lieu à une discussion au sein du groupe politique LFI, afin que l’ensemble des députés décide collectivement des suites politiques adéquates ».

Rupture de la cohésion

Ce grand renversement de la culture du secret des « insoumis » ne laisse personne indifférent. Lundi soir, lors de la réunion du bureau du groupe LFI de l’Assemblée nationale – le noyau dur des députés –, chacun a exprimé ce qu’il avait sur le cœur. Jean-Luc Mélenchon n’était pas là, Adrien Quatennens non plus. Réuni pendant trois heures, le petit groupe comptait notamment Mathilde Panot, Clémence Guetté, Alexis Corbière, Manuel Bompard, Clémentine Autain, mais aussi Eric Coquerel, en tant que président de la commission des finances, visé en juillet par une enquête préliminaire pour « agression et harcèlement sexuels ».

Aucun n’a contesté la pertinence de la mise en retrait d’Adrien Quatennens. Celle-ci s’annonce totale, le député ne va pas retourner à l’Assemblée dans l’immédiat. En revanche, certains ont déploré la rupture de la cohésion des « insoumis ». Que des dissensions internes se retrouvent dans la presse, au mépris de toute la discipline militante habituelle, il y a là de quoi faire bondir Manuel Bompard.

Lire aussi :  L’affaire Quatennens, révélatrice des limites de La France insoumise

Pour le reste, le député du Nord va essayer de se faire oublier, ce qui paraît difficile, car la pression n’est pas près de retomber. « La ligne est claire : pas d’agresseurs en politique. Adrien Quatennens ne peut pas rester député », estime l’élue parisienne écologiste et féministe Raphaëlle Rémy-Leleu.

Sandrine Rousseau, quant à elle, ne demande pas sa démission, mais sa mise en retrait « de tout ». Lundi soir, une autre affaire s’est invitée sur le plateau de France 5, où la députée était interrogée. Des accusations portées par une ancienne compagne de Julien Bayou, qui a saisi une commission interne de lutte contre les violences sexistes et sexuelles à EELV cet été. L’élue écologiste a évoqué des comportements « de nature à briser la santé morale des femmes ». A LFI et ailleurs, le débat sur la gestion des violences sexistes et sexuelles est parti pour durer.

Julie Carriat

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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