De la Suède à l’Italie, une extrême droite au pouvoir qui comme en France ne suscite plus le rejet

De la Suède à l’Italie, la résistible ascension de l’extrême droite européenne

ELECTIONS 

20 septembre 2022 par  Emma Bougerol

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Partout en Europe, l’extrême droite gagne du terrain. En Suède, le parti nationaliste, deuxième force politique après les législatives, pourrait bientôt jouer un rôle central. À Rome, les post-fascistes de Frères d’Italie s’approchent du pouvoir.

 DÉMOCRATIE

Drapeau dans une main, banderole dans l’autre. Au milieu des cabanons de campagne des partis politiques, à Stockholm, le groupuscule « Mouvement de résistance nordique » s’installe. L’organisation néonazie attire les regards des passants, en cet après-midi de début septembre. Les élections législatives se déroulent dans quelques jours. « Vous pouvez voter pour nous à cette élection, se vante l’un des militants en treillis. On ne croit pas en la démocratie, mais c’est bien que les gens puissent nous voir. » Ils passeront quelques heures sur la place, à distribuer des tracts, sous le regard attentif de la police suédoise. « C’est terrifiant. Il y a quelques années, c’était impensable de voir des gens ouvertement vanter ces idées », commente Gabriella, militante sociale-démocrate.

Quelques jours plus tard, la montée des idées d’extrême droite se concrétise dans les urnes : le parti des Démocrates de Suède, fondé par des nationalistes et des néonazis à la fin des années 1980, réalise 20 % des voix, derrière les sociaux-démocrates. Il permet à la coalition de droite, dont il fait partie, de battre sur le fil le bloc de gauche (sociaux-démocrates, écologistes et gauche radicale). L’extrême droite pourrait ainsi entrer au gouvernement. La négociation est encore en cours avec les autres partis de droite. Quoiqu’il arrive, l’extrême droite aura une influence importante au sein de l’alliance avec les conservateurs, les démocrates-chrétiens et les libéraux. On pensait le pays scandinave fief inébranlable de la social-démocratie. Le parti d’extrême droite est désormais la deuxième force politique du pays.

Aujourd’hui la Suède, demain l’Italie ?

Les élections italiennes arrivent à grands pas, et la perspective est tout aussi sombre. Georgia Meloni, cheffe du parti d’extrême droite les Frères d’Italie (Fratelli d’Italia) est en bonne position dans les sondages. À la fin de l’été, elle était créditée de près de 25 % des intentions de vote pour les élections anticipées du 25 septembre [1]. Elle envisage une alliance avec la Ligue du Nord, parti de Matteo Salvini également à l’extrême droite, et Forza Italia, le parti (très) à droite de l’ancien Premier ministre Silvio Berlusconi. Leur coalition pourrait, comme en Suède, obtenir la majorité, et Georgia Meloni est bien placée pour devenir la prochaine présidente du Conseil.

« Le mouvement néonationaliste prétend que les questions climatiques sont un canular ou, pour les moins extrêmes, que c’est la Chine ou l’Inde qui doit résoudre le problème »

En Suède, la campagne a été largement dominée par les thèmes de l’insécurité et de l’immigration, les sujets de prédilection de l’extrême droite, particulièrement depuis 2015. Les problématiques d’intégration des immigrés, en particulier ceux originaires du Moyen-Orient, sont utilisées pour expliquer l’augmentation des règlements de compte entre gangs, le plus souvent liés au trafic de drogue. Si la criminalité demeure faible, les fusillades entre gangs défraient la chronique. Plus d’une quarantaine de personnes, des jeunes de quartiers pauvres, ont été tuées au cours de ces règlements de compte. À droite comme à gauche, les partis se sont saisis de ses questions et ont durci leurs positions sur l’immigration. « Aborder les thèmes de l’extrême droite les légitime dans l’espace médiatique », analyse Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques et spécialiste de l’extrême droite.

La fin du « cordon sanitaire » entre droite et extrême droite

La montée en puissance de l’extrême droite a fini par submerger la digue qui la dissociait de la droite classique. « La droite conservatrice traditionnelle est en grand danger de disparaître. Elle n’a absolument pas pris la mesure du phénomène et se retrouve dans une position d’affaiblissement. Dans la majorité des pays, elle perd son leadership. »Pour s’assurer une place au pouvoir, cette droite en déclin envisage désormais tranquillement une coopération plus ou moins approfondie avec l’extrême droite. C’est la fin du « cordon sanitaire ». Il y a encore quatre ans, en Suède, il était impensable de négocier avec les nationalistes. « À moins que le ciel nous tombe sur la tête », le leader de la droite traditionnelle Ulf Kristersson avait juré ne jamais travailler avec les Démocrates de Suède. Mais en Suède, comme en Italie, la politique se fait par alliances. Pour la droite scandinave, il était impossible de former une coalition majoritaire sans eux. Alors les grands principes ont été mis de côté. L’extrême droite est désormais présentée comme «  respectables ». Les fondateurs néonazis à l’origine du parti sont négligemment oubliés.

« Il y a une normalisation des idées traditionnelles de l’extrême droite, et pas seulement en Suède, explique Jan Christer Mattson, sociologue à l’université de Göteborg (Suède). Les organisations que nous avions l’habitude d’appeler « extrémistes » étaient les Démocrates de Suède, tout comme le Front national… Nous avons désormais cessé de les appeler ainsi. Non pas parce qu’ils ont changé d’idéologie, mais parce qu’ils se sont fondus dans le débat public. »

« Sverige ska bli bra igen » (La Suède va redevenir bien), « Make America great again » (Redonnons sa grandeur à l’Amérique), « Pronti a risollevare l’Italia » (Prêts à relancer l’Italie) … Les slogans des candidats d’extrême droite font appel à la même nostalgie d’un pays dominant. Ils surfent sur le mythe du déclin et promettent d’inverser la tendance. « Il y a des similitudes sur la question européenne et celles du triptyque identité-insécurité-immigration pour tous ces partis en Europe, souligne Anaïs Voy-Gillis, chercheuse spécialiste des partis nationalistes européens. En revanche sur le plan économique, les démocrates de Suède sont plus proches du RN que des partis italiens. » SUR LE MÊME SUJET

En parallèle, les groupes encore plus extrêmes se font de plus en plus remarquer. En témoignent la multiplication des projets d’attentats et des violences de plus en plus fréquentes. Selon Jan Christer Mattson, ces groupes d’« ultra droite » permettent de rendre « acceptables » les partis d’extrême droite en voie de banalisation dans le jeu politique : « Les partis extrêmes des mouvements, ceux qui saluent Hitler ou font l’apologie du fascisme, deviennent l’exemple commun de ce qui n’est pas acceptable. »

Grand remplacement, antiféminisme et relativisme climatique

Le sociologue suédois constate cependant l’existence d’une vision commune à l’extrême droite, des partis comme le RN, les Frères d’Italie ou les Démocrates de Suède aux groupuscules identitaires, fascistes ou néonazis : « Ils partagent un ensemble commun de valeurs, d’attitudes, qui les orientent dans leur perception de la réalité. Il y a trois composantes principales, l’idée d’un grand remplacement des blancs, la croyance en l’État profond – l’idée que les personnes sont manipulées, qu’elles ne contrôlent pas leur propre État –, et une forte notion d’antiféminisme. » La question écologique n’est pas non plus au cœur de leur discours. En Suède, « le mouvement néonationaliste prétend que les questions climatiques sont un canular ou, pour les moins extrêmes, que c’est la Chine ou l’Inde qui doit résoudre le problème », explique Jan Christer Mattson, de l’Université de Göteborg.

Point commun entre les Frères d’Italie et les Démocrates de Suède : ils se sont développés assez vite. L’extrême droite suédoise ne pesait que 6 % des voix il y a une décennie, quand son homologue italien ne dépassait pas 4 %. Ces partis sont désormais aux portes du pouvoir. Une dynamique qui s’explique, selon Anaïs Voy-Gillis, par « la recherche de normalisation et de dédiabolisation », mais aussi par « leur professionnalisation ». Selon la chercheuse, ils bénéficient également d’un avantage : ils peuvent se présenter comme des outsiders, les seuls qui n’ont jamais exercé le pouvoir. Un discours que l’on retrouve autant en Suède – les Démocrates de Suède n’ont jamais intégré l’une des coalitions gouvernementales – qu’en Italie – le parti de Georgia Meloni n’a pas rejoint le gouvernement d’alliance nationale de Mario Draghi. Et Fratelli d’Italia était resté à l’écart de la précédente coalition « populiste » autour de Matteo Salvini.

Les exceptions allemande et britannique

« Il y a une dynamique européenne, voire mondiale, qui profite à ces partis et aux idées nationalistes identitaires », constate la chercheuse Anaïs Voy-Gillis. Et dans ce domaine, le laboratoire européen est italien : l’extrême droite y a pour la première fois participé à une coalition gouvernementale en 1994 (La Ligue du Nord et l’Alliance nationale autour de Silvio Berlusconi). Quelques années plus tard, en 2000, le Parti de la liberté d’Autriche (FPÖ, fondé notamment par d’anciens SS, entrait au gouvernement. « C’était une première depuis la Seconde Guerre mondiale, et l’émoi politique fut grand dans les pays de l’Union européenne », écrivait alors la géographe Béatrice Giblin dans la revue de géopolitique Hérodote. Depuis, des partis nationalistes ou ultraconservateurs sont arrivés au pouvoir en Europe de l’Est – Hongrie et Pologne notamment – ou ont intégré des coalitions en Finlande ou en Norvège.

« Cela peut n’être qu’une phase de l’histoire politique, à la condition que partout la gauche sorte de sa posture morale »

La France ne fait pas exception à cette montée des extrêmes, avec un record historique de sièges à l’Assemblée nationale pour le RN en avril. Pour Jean-Yves Camus, seuls deux pays européens échappent en partie à la montée de l’extrême droite : l’Allemagne et le Royaume-Uni. « Au Royaume-Uni, le système électoral est uninominal à un tour. Cela crée une situation de bipartisme pratiquement parfait, qui rend improbable l’émergence d’un tiers parti. En Allemagne, c’est différent. À cause de son histoire, jusqu’à l’entrée de l’AfD [Alternative für Deutchland] au Bundestag en 2017, la simple idée que l’extrême droite puisse siéger au parlement était impensable. » L’AfD compte quand même 79 députés (sur 736) au Bundestag, mais pour le moment le cordon sanitaire entre droite classique et extrême droite n’a pas été rompu.Votre email :

Une tendance lourde ?

Cette montée de l’extrême droite est-elle inexorable ? « Cela peut n’être qu’une phase de l’histoire politique, à la condition que partout la gauche sorte de sa posture morale, avance Jean-Yves Camus. On ne peut évacuer le débat à la manière de Macron : ni en disant « on ne parle pas avec les fascistes « , ni en disant qu’on ne l’a pas vu venir… La riposte doit être politique et sociale, par tout ce qui parle aux classes populaires – le maillage associatif, des partis de masse, par l’éducation populaire. »

Penser que l’exercice du pouvoir peut nuire à l’extrême droite est une erreur, selon Anaïs Voy-Gillis. « Une étude du Tony Blair Institute démontre que les « populistes » peuvent se maintenir au pouvoir, appuie la chercheuse. Six ans après leur première élection, les dirigeants populistes ont deux fois plus de chances que leurs homologues non populistes de conserver les rênes du pouvoir. » « Les cas de la Hongrie et de la Pologne illustrent bien cette affirmation, ajoute l’universitaire – Viktor Orban y est Premier ministre depuis douze ans. L’étude montre également que les populistes sont plus susceptibles de porter atteinte de manière durable à l’État de droit et aux institutions démocratiques par des réformes remettant en cause le principe de séparation des pouvoirs, l’indépendance de la justice ou encore la liberté de la presse. » DANS LE MÊME DOSSIER

Voir tout le dossier La menace d’extrême droite

Le Suédois Björn Söder, ancien numéro deux du parti nationaliste au Parlement, ne s’est pas retenu longtemps avant de critiquer les journalistes de son pays. Il a exprimé son mécontentement envers la télévision publique après un reportage un peu trop critique à son goût. « La fonction publique doit être réformée en profondeur ! » a-t-il tweeté. Une attaque qui fait écho, en France, à la volonté de Marine Le Pen de privatiser le service public audiovisuel. Avant même leur arrivée officielle au pouvoir, les Démocrates de Suède ont déjà montré leur hostilité envers la presse libre.

Emma Bougerol

Photo de une : Le groupe néonazi « Mouvement de résistance nordique » s’invite au milieu des cabanes des partis politiques, pour distribuer des tracts à quelques jours des élections. Il est possible de voter pour l’organisation pour la deuxième élection consécutive. À Stockholm, le 3 septembre 2022. © Emma Bougerol

L’exception suédoise mise à mal par une formation politique créée par d’anciens fascistes

Le parti les Démocrates de Suède est arrivé devant la droite traditionnelle aux élections législatives du 11 septembre. Ses élus sont en mesure d’imposer leurs exigences à un futur gouvernement, dirigé par le conservateur Ulf Kristersson. 

Par Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale)Publié le 18 septembre 2022 à 10h00 Mis à jour le 18 septembre 2022 à 10h08  

Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/09/18/l-exception-suedoise-mise-a-mal-par-une-formation-politique-nee-d-un-parti-neonazi_6142119_3232.html

Analyse. Le décompte final des voix, trois jours après les élections législatives du dimanche 11 septembre, a confirmé le score historique de l’extrême droite, désormais deuxième force politique du pays derrière les Sociaux-Démocrates qui étaient au pouvoir depuis huit ans. Mais, le patron des Démocrates de Suède (SD), Jimmie Akesson, n’avait pas attendu les résultats définitifs, pour proclamer la victoire de son parti, le soir du scrutin, rappelant le chemin parcouru. Quand la formation nationaliste, créée par d’anciens fascistes en 1988, est entrée au Parlement en 2010, elle n’avait recueilli que 5,7 % des voix. Douze ans plus tard, elle remporte 20,6 % des votes.

Fini donc le temps où les Démocrates de Suède étaient « un petit parti dont tout le monde se moquait », a constaté Jimmie Akesson. Les voilà non seulement en tête, devant les formations de droite traditionnelle, mais en mesure d’imposer leurs exigences à un futur gouvernement, dirigé par le conservateur Ulf Kristersson, auquel ils devraient servir de force d’appoint au Parlement.

Lire aussi :  En Suède, la droite devra composer avec l’extrême droite pour gouverner

Une normalisation menée tambour battant ces dernières années, qui les a fait passer, en un temps record, de pestiférés à potentiels alliés de la droite. La Suède a pourtant longtemps fait figure d’exception sur la scène européenne. Alors que des formations nationalistes entraient au Parlement dans la plupart des autres pays, servant par exemple de soutien à la droite au Danemark dès 2001, les SD ont dû attendre 2010 pour décrocher leurs premiers sièges de députés.

Pendant près d’une décennie encore, le cordon sanitaire a résisté : les autres formations, de droite comme de gauche, se sont alliées pour les priver de toute influence au Parlement. Une stratégie dont une majorité des Suédois tiraient d’ailleurs une certaine fierté, l’imputant à leur tolérance et leur ouverture sur le monde, regardant avec un certain dégoût les voisins danois – qui le leur rendaient bien, moquant leur naïveté.

Un calcul à droite

Aujourd’hui, l’exception suédoise a fait long feu. Il faut d’abord y voir le résultat d’un calcul à droite : en 2018, après une nouvelle défaite électorale, les conservateurs et les Chrétiens-démocrates, rejoints depuis par les Libéraux, ont pris conscience qu’ils ne reviendraient jamais au pouvoir, à moins de s’appuyer sur l’extrême droite. Quatre ans plus tôt, fin décembre 2014, ils avaient passé un accord avec les Sociaux-Démocrates, les centristes et les Verts, pour garantir que le principal parti, même en minorité, puisse gouverner et voir son budget voté au Parlement. Le 3 décembre, les SD avaient dérogé à la tradition en votant en faveur du budget alternatif présenté par la droite, forçant les Sociaux-Démocrates, pourtant en tête, à mettre en œuvre ce budget.

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L’accord, cependant, n’a tenu que quelques mois, avant que les Chrétiens-démocrates le désavouent : dans les rangs du parti, les militants ne comprenaient pas pourquoi la droite ne saisissait pas l’occasion que lui tendaient les SD, de mettre le gouvernement en difficulté. Après les législatives de 2018, la leader des Chrétiens-démocrates a été la première à commencer un rapprochement avec l’extrême droite, en invitant Jimmie Akesson à déjeuner. Tout est allé ensuite très vite : les partis libéraux conservateurs ont émis plusieurs propositions communes, avec les SD, dans le domaine de l’immigration – comme la restriction du regroupement familial et de l’asile –, et de la lutte contre la criminalité – expulsion des criminels étrangers, recours à des témoins anonymes par exemple. Ils ont annoncé qu’ils étaient prêts à coopérer avec l’extrême droite après les élections.

Cette normalisation est aussi le résultat des efforts menés par Jimmie Akesson et ses plus proches lieutenants, pour rendre le parti respectable, depuis qu’ils en ont pris la tête en 2005. L’objectif : se défaire de sa réputation sulfureuse, liée à ses racines dans la mouvance néonazie. Parmi ses fondateurs, un tiers au moins était d’anciens admirateurs du IIIReich – les SD le reconnaissent eux-mêmes dans un Livre blanc – une façon de montrer qu’ils n’ont rien à cacher.

Depuis 2012, le parti clame une « tolérance zéro » à l’égard du racisme dans ses rangs alors que des scandales ne cessent de l’éclabousser. Au Parlement européen, les SD ont pris leur distance avec le Rassemblement national et siègent dans le Groupe des conservateurs et réformistes européens, avec le parti Fratelli d’Italia bien placé pour les législatives transalpines du 25 septembre.

Professionnalisation

Leur entrée au Parlement a également accéléré leur professionnalisation et permis de renflouer les caisses du parti. Les SD ont été forcés de développer un programme couvrant d’autres secteurs que l’immigration. Ils ont aussi peaufiné leur communication, aidés par plusieurs sites et médias d’extrême droite aux audiences de plus en plus larges. Et puis, ils ont modifié leur position, sur certains sujets, facilitant leur rapprochement avec la droite : ils soutiennent désormais la privatisation des services publics, l’adhésion à l’OTAN et ne plaident plus pour un « Swexit ».

Lire aussi :  En Suède, l’insécurité au cœur de la campagne

Mais les succès électoraux des Démocrates de Suède s’expliquent aussi par le fait qu’une part croissante des Suédois adhèrent à leur programme, notamment dans le domaine de l’immigration et de la lutte contre la criminalité, deux thématiques qui ont dominé la campagne électorale, alors que le nombre de morts dans des règlements de comptes entre bandes rivales devrait atteindre un record cette année.

Leur plus grande victoire est sans doute d’avoir réussi à imposer leurs idées et leur rhétorique principalement à la droite, mais également aux Sociaux-Démocrates. Début août, le leader conservateur Ulf Kristersson a même rendu hommage aux SD, « seul parti à s’être dressé, malgré de forts vents contraires, pour dire qu’il fallait réduire l’immigration, si on voulait réussir l’intégration ».

Anne-Françoise Hivert(Malmö (Suède), correspondante régionale)

Suède : le piège de l’alliance avec l’extrême droite

ÉDITORIAL

Le Monde

En troquant la stratégie du cordon sanitaire contre celle du marchepied, le principal parti conservateur a puissamment aidé les Démocrates de Suède, nés d’un parti ouvertement néonazi, dans son entreprise de dédiabolisation.

Publié le 16 septembre 2022 à 11h00 Mis à jour le 16 septembre 2022 à 13h08    Temps de Lecture 2 min. Read in English 

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Le concept d’une Suède modèle de démocratie scandinave tempérée jusqu’à l’ennui a-t-il vécu ?

L’issue des élections législatives, qui s’y sont tenues le 11 septembre, est en apparence sans appel. Certes, le scrutin a été très serré : seuls trois sièges séparent la coalition parlementaire de droite qui l’a emporté de celle de la gauche, et la solidité de la nouvelle majorité est déjà sujette à interrogations. Il n’empêche. Pour la première fois dans l’histoire de ce pays, le pouvoir va être exercé par un bloc élargi à la droite radicale, incarnée par le parti des Démocrates de Suède, une formation née d’un parti ouvertement néonazi.

En l’espace de douze ans, ce parti virulemment anti-immigration a quadruplé sa représentation, passant de 5,7 % à 20,6 % des voix. Il est devenu ainsi la deuxième force politique suédoise. Loin derrière le parti social-démocrate de la première ministre sortante (30,4 %), Magdalena Andersson, qui sera donc restée moins d’un an au pouvoir, mais devant le principal parti conservateur, qui a troqué pour ces élections la stratégie du cordon sanitaire contre celle du marchepied. Cette dernière a été considérée comme la seule voie possible, selon son dirigeant, Ulf Kristersson, pour accéder au pouvoir.

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Les résultats de ce calcul opportuniste interrogent donc sur sa pertinence. En parachevant l’intégration de cette droite dure dans le jeu politique suédois, les conservateurs ont puissamment aidé son chef, Jimmie Akesson, dans son entreprise de dédiabolisation. L’immigration et l’insécurité, ses thèmes de prédilection, ont ainsi dominé la campagne législative aux dépens d’autres plus fondamentaux comme la lutte contre le dérèglement climatique. Les Sociaux-Démocrates, qui ont durci leurs positions vis-à-vis des migrants bien avant ces élections, n’y sont d’ailleurs pas non plus imperméables.

Un exempe loin d’être isolé

Le bénéfice électoral que les Démocrates de Suède ont retiré du renoncement de la droite modérée les place désormais au cœur de la nouvelle coalition parlementaire, sans laquelle Ulf Kristersson ne pourra pas gouverner. Même s’ils ne participent pas à l’exécutif, ils n’hésiteront certainement pas à monnayer chèrement leur soutien, en revendiquant des postes importants au Parlement, ou bien en pesant de tout leur poids sur le contrat de gouvernement de la nouvelle équipe. Les conservateurs voulaient en faire une force d’appoint, ils en sont désormais les obligés.

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L’exemple suédois de banalisation de la droite la plus radicale est loin d’être isolé, à commencer dans cette partie de l’Europe. La Finlande et le Danemark ont en effet ouvert la voie, avec à chaque fois un sévère tour de vis sur la politique migratoire, y compris de la part de gouvernements sociaux-démocrates.

En Italie, une autre coalition élargie à d’autres formations d’extrême droite, dont Fratelli d’Italia, dernier avatar du Movimento sociale italiano, d’ascendance fasciste, va tenter le 25 septembre de conquérir le pouvoir, pour le bénéfice de la dirigeante de ce dernier, Giorgia Meloni. Elle défend des positions proches des Démocrates de Suède. Les deux partis siègent d’ailleurs au sein du même groupe au Parlement européen, contrairement aux élus du Rassemblement national français.

Lire aussi :  De l’héritage fasciste à l’incarnation de la nouveauté, le parti Fratelli d’Italia aux portes du pouvoir

Des différences significatives continuent de séparer ces familles de la droite populiste ou nationale conservatrice européenne, notamment sur l’OTAN et la Russie, mais leur progression constante se fait invariablement aux dépens de partis conservateurs. Loin d’être la planche de salut qu’ils imaginent, la main tendue à la droite radicale porte en elle, pour eux, une menace existentielle.

Le Monde

De l’héritage fasciste à l’incarnation de la nouveauté, le parti Fratelli d’Italia aux portes du pouvoir

La leader d’extrême droite Giorgia Meloni, donnée gagnante des législatives du 25 septembre, maintient l’ambiguïté sur ses rapports avec le Mouvement social italien, créé après la seconde guerre mondiale par des dignitaires du régime de Mussolini

Par Jérôme Gautheret

Publié le 14 septembre 2022 à 05h45 Mis à jour le 14 septembre 2022 à 12h27  

Temps de Lecture 5 min. 

https://www.lemonde.fr/international/article/2022/09/14/de-l-heritage-fasciste-a-l-incarnation-de-la-nouveaute-le-parti-fratelli-d-italia-aux-portes-du-pouvoir_6141516_3210.html

Rassemblement électoral de Giorgia Meloni, cheffe du parti Fratelli d’Italia, sur la Piazza Duomo, à Milan, en Italie, le 11 septembre 2022.
Rassemblement électoral de Giorgia Meloni, cheffe du parti Fratelli d’Italia, sur la Piazza Duomo, à Milan, en Italie, le 11 septembre 2022.  DE GRANDIS/FOTOGRAMMA/ROPI-REA

Il faut s’arrêter un instant sur cette flamme tricolore stylisée, vert-blanc-rouge, installée au centre du logo de Fratelli d’Italia, le parti de Giorgia Meloni, que les sondages donnent comme le vainqueur annoncé des élections législatives italiennes du 25 septembre.

Pour un lecteur français, le symbole risque de paraître étrangement familier. En effet, hormis la couleur, la flamme ressemble trait pour trait au logo historique du Front national, de sa création, en 1972, au milieu des années 2010. Jean-Marie Le Pen assumait sans difficulté cet emprunt italien (« C’était la plus jolie qu’il y avait sur le marché », confia-t-il dans un entretien télévisé), qui, par la suite, posa plus de problèmes à sa fille Marine, en quête de respectabilité.

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Mais vue d’Italie, cette flamme renvoie à une autre histoire, plus ancienne, et encore plus sulfureuse : celle du Mouvement social italien (MSI), fondé en 1946 par une poignée d’anciens dignitaires de la république de Salo, restés jusqu’au bout fidèles au Duce. Imaginée, selon la légende, par Giorgio Almirante (1914-1988), figure tutélaire du MSI, en référence au flambeau censé éclairer éternellement la tombe de Benito Mussolini, elle représentait alors, sans ambiguïté, la fidélité aux idéaux du fascisme, malgré l’effondrement ignominieux du régime et la libération du pays par les Alliés, achevée quelques mois plus tôt.

Le 13 août, en présentant le même symbole sur son compte Twitter, la dirigeante de Fratelli d’Italia écrivait : « Le voici, notre beau symbole déposé pour les prochaines élections. Un symbole dont nous sommes fiers », choisissant d’ignorer ceux qui, dans son camp même, suggèrent de remiser définitivement l’encombrant symbole.

Et lorsque la sénatrice à vie Liliana Segre, rescapée d’Auschwitz, a enjoint à Giorgia Meloni de « retirer cette flamme » du logo de son parti, celle-ci lui a répondu par une ferme fin de non-recevoir, affirmant sur le ton de l’évidence que « la droite italienne a renvoyé le fascisme aux livres d’histoire depuis plusieurs décennies ».

Ambiguïtés et doubles discours

Comment est-il possible de s’accrocher à un symbole si visible tout en assurant que « les nostalgiques du fascisme n’ont pas leur place » au sein de Fratelli d’Italia ? Certes, les ambiguïtés et les doubles discours ne sont pas rares dans le paysage politique italien, et en règle générale ils sont plutôt payants électoralement. Mais cette contradiction doit être prise au sérieux, car elle est au cœur de l’évolution des courants politiques postfascistes depuis la chute de Mussolini.

A l’automne 2016, dans le centre de Rome, la fondation Alliance nationale, héritière directe du MSI, avait consacré une exposition historique aux 70 ans du mouvement. Fac-similés d’affiches, propagande électorale, images de manifestations monstres organisées dès l’immédiat après-guerre… L’exposition donnait à voir, sur un mode nostalgique, les heures de gloire du parti. Elle était surtout remarquable pour le tour de force qu’elle recelait : les commissaires avaient réussi la prouesse de ne jamais évoquer le régime fasciste ou la figure de son chef suprême, Benito Mussolini. Qui étaient les fondateurs de ce parti surgi du néant fin 1945 ? Des francs-tireurs ayant échappé à la « justice sommaire » des partisans communistes, des intellectuels refusant le « politiquement correct », pouvait-on lire sur les textes accompagnant les pièces exposées.

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Le MSI, porté sur les fonts baptismaux le 26 décembre 1946, n’a eu d’autre choix, dès l’origine, que celui de l’ambiguïté, étant donné l’interdiction du Parti national fasciste et de toute apologie du régime. Le fragile point d’équilibre sur lequel le MSI s’est construit a été résumé en une formule lapidaire par la figure la plus charismatique du mouvement, Giorgio Almirante : « Non rinnegare, non restaurare » (« Ne pas renier, ne pas restaurer »), et c’est ainsi que le MSI s’est constitué son identité durant les premières années de la République, parvenant peu à peu à se normaliser, sans être pour autant considéré comme faisant partie de ce que les analystes appellent l’« arc constitutionnel ».

En 1960, faute d’alliés à sa gauche, le démocrate-chrétien Fernando Tambroni cherche à rompre cet isolement en formant un gouvernement avec l’appui du MSI. Celui-ci tient à peine quatre mois, et l’expérience s’achève par un désastre politique, dans un climat d’émeute.

Mutation profonde

Considéré comme infréquentable par la démocratie chrétienne, qui cependant ne rompt jamais complètement le dialogue avec lui, le MSI s’enracine dans le contexte de la guerre froide, en insistant sur l’anticommunisme et la lutte contre la corruption. Mais il lui faudra attendre la chute de l’URSS et l’opération « Mains propres » pour qu’il achève sa mue et se voie complètement intégré dans le jeu parlementaire.

En 1994, un nouveau venu en politique nommé Silvio Berlusconi échafaude une alliance inédite étrangement baptisée « centre droit » par les analystes italiens, comportant, outre son parti, Forza Italia (droite), les autonomistes de la Ligue du Nord et le MSI. Il remporte nettement les élections législatives. Le gouvernement qu’il conduit, et dans lequel figurent quatre ministres issus du MSI, durera à peine huit mois. A l’étranger, la présence de ces ministres créera quelques remous diplomatiques, mais, en Italie, le tabou est levé.

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L’artisan de la mutation profonde que connaît alors le mouvement s’appelle Gianfranco Fini. Né en 1952 et donc étranger au souvenir du fascisme, il commence sa carrière au sein du Front de la jeunesse, l’organisation des jeunes du MSI (dans laquelle Giorgia Meloni, deux décennies plus tard, fera ses premières armes), puis prend la tête du MSI à la fin des années 1980, par la volonté de Giorgio Almirante. Gianfranco Fini, qui, en 1992, évoquait Mussolini comme « celui qui a été vaincu par les armes mais pas par l’histoire », et qui, deux ans après, continuait à considérer le Duce comme « le plus grand homme d’Etat du siècle », rebaptise le MSI « Alliance nationale » en 1995 puis infléchit spectaculairement ses positions au fil d’une longue et brillante carrière politique – il sera plusieurs fois ministre et président de la Chambre des députés –, jusqu’à une visite historique à Jérusalem, en 2003, où il qualifie le fascisme de « mal absolu ». Au fil du temps, il devient une sorte de bras droit de Silvio Berlusconi, figurant pour bon nombre d’Italiens modérés une alternative possible au Cavaliere, englué dans les scandales.

Avec Fini, des bataillons entiers de militants issus du MSI historique viendront se dissoudre dans la droite berlusconienne, qui structure son discours autour de l’idée d’« anti-antifascisme », assénant à chaque occasion que les militants « communistes » dénonçant la peste brune sont un péril plus grand pour la démocratie que l’extrême droite. Parmi eux, une certaine Giorgia Meloni, vite repérée par l’homme d’affaires, qui lui confiera en 2008, à 31 ans, la charge de ministre de la jeunesse.

Impression de nouveauté

Même si celle-ci s’est étendue sur deux décennies, la mue centriste décidée par Gianfranco Fini était trop profonde pour ne pas susciter de tiraillements, qui sont allés à plusieurs reprises jusqu’à provoquer des scissions. C’est de cette manière qu’a commencé, en 2012, l’aventure de Fratelli d’Italia. Refusant la normalisation à outrance qui avait été la caractéristique de la période Fini (celui-ci termine sa carrière politique en 2013, comme partisan de l’ancien commissaire européen Mario Monti), les fondateurs de Fratelli d’Italia ont voulu au contraire retourner aux sources, en mettant en avant le drapeau tricolore. Ainsi ont-ils souhaité exhumer la flamme du MSI et la reprendre comme le symbole d’une continuité historique.

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C’est forte de cet héritage complexe et ambigu que Giorgia Meloni se présente devant les électeurs italiens. A l’origine marginal (4,4 % des suffrages aux élections législatives de 2018), son parti est donné vainqueur du scrutin du 25 septembre avec 23 % à 25 % d’intentions de vote. Restée en dehors des mille intrigues et coups de théâtre qui ont marqué le cours de la législature précédente, elle tire une bonne part de son crédit de la nouveauté qu’elle incarne pour des millions d’Italiens. Un véritable tour de force, quand on se revendique comme l’héritière d’une histoire si tourmentée.

Jérôme Gautheret

En Italie, les milieux d’affaires penchent pour la candidate d’extrême droite Giorgia Meloni

Une victoire de la candidate postfasciste lors des élections du 25 septembre ne suscite plus le même rejet. 

Par Jérôme Gautheret(Milan, Rome, envoyé spécial )Publié aujourd’hui à 10h37, mis à jour à 10h52  

Temps de Lecture 5 min. https://www.lemonde.fr/international/article/2022/09/20/en-italie-les-milieux-d-affaires-penchent-pour-giorgia-meloni_6142382_3210.html

Giorgia Meloni, cheffe du parti d’extrême droite italien Fratelli d’Italia, lors d’un meeting, à la Piazza Duomo de Milan, en Italie, le 11 septembre 2022.
Giorgia Meloni, cheffe du parti d’extrême droite italien Fratelli d’Italia, lors d’un meeting, à la Piazza Duomo de Milan, en Italie, le 11 septembre 2022.  PIERO CRUCIATTI / AFP

La villa d’Este de Cernobbio est un des endroits les plus luxueux et raffinés des bords du lac de Côme – ce qui n’est pas peu dire. Construit au XVe siècle et ceint d’un luxuriant parc de 25 hectares, ce paradis Renaissance entouré de montagnes a été transformé en hôtel de luxe à la fin du XIXe siècle, et conserve depuis une aura entretenue avec raffinement et discrétion.

Une fois par an, début septembre, ce lieu de pouvoir très secret ouvre en grand ses portes et se trouve soudain objet de toutes les attentions. C’est ici, en effet, que se tient le Forum Ambrosetti, souvent qualifié par les médias italiens de « mini-Davos » lombard. Durant trois jours, diplomates, chefs d’entreprise et responsables politiques de tout bord se croisent et échangent, sur des sujets planétaires.

Mais au-delà de ces considérations, Cernobbio est également le meilleur endroit qui soit pour prendre le pouls des élites économiques du pays. Aussi l’édition 2022 de la rencontre, qui s’est tenue du 2 au 4 septembre, en pleine campagne électorale et dans un contexte d’incertitudes planétaires, a-t-elle été scrutée avec encore plus d’attention qu’à l’ordinaire.

Ambiance plutôt consensuelle

Une personne en particulier y a attiré tous les regards : la dirigeante de la formation postfasciste Fratelli d’Italia, Giorgia Meloni, donnée comme la probable gagnante du scrutin du 25 septembre, qui doit être organisé après la démission, en juillet, du président du conseil, Mario Draghi. Rien dans son itinéraire ne suggérait qu’elle se trouverait en terrain conquis à Cernobbio. Un long parcours militant chez les groupes postfascistes, un euroscepticisme longtemps revendiqué et – pire que tout peut-être – des origines romaines : les obstacles n’étaient pas minces. Or, la dirigeante de Fratelli d’Italia s’en est sortie avec les honneurs.

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« L’an dernier, à Cernobbio, Mario Draghi était aux commandes et les élites économiques italiennes voulaient avant tout que ça dure le plus possible. Cette année, alors qu’il est sur le départ [il continue d’expédier les affaires courantes jusqu’à ce qu’un gouvernement soit formé après les élections], le sentiment général était qu’il n’y a pas trop à s’inquiéter du contexte politique intérieur. Les sujets de préoccupation ne manquent pas, de la poussée inflationniste au retour de la guerre sur le sol européen, mais Giorgia Meloni ne semble pas en faire partie », confie un habitué du Forum Ambrosetti, étonné de cette ambiance au fond plutôt consensuelle.

Deux semaines plus tôt, lors du meeting de Rimini, organisé par le puissant mouvement catholique Communion et Libération, très implanté dans les cercles patronaux du nord du pays, la cheffe de file des postfascistes avait déjà été chaleureusement acclamée, et elle n’avait été dépassée à l’applaudimètre que par Mario Draghi lui-même. A Cernobbio, l’accueil a été un peu moins unanime, mais plus que cordial.

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Comment expliquer ce phénomène, alors qu’il y a peu l’éventualité de l’arrivée aux affaires des postfascistes était vue comme un scénario catastrophe ? D’abord il y a l’affaiblissement continu des partenaires de droite de la candidate, qui n’ont cessé, ces derniers mois, de jouer en sa faveur. L’ancien président du conseil, Silvio Berlusconi, naguère idole des milieux d’affaires, n’est plus que l’ombre de lui-même et son parti, Forza Italia (droite), a cessé depuis longtemps d’être le point de référence naturel des décideurs économiques, tandis que nombre de ses cadres partaient avec armes et bagages grossir les rangs de Fratelli d’Italia.

Quant à l’autre composante de l’alliance des droites, la Ligue (extrême droite), son dirigeant Matteo Salvini a multiplié les propositions outrancières qui font de lui, aux yeux des milieux d’affaire, un facteur inquiétant d’incertitudes. « Au fond, son positionnement extrémiste a contribué à crédibiliser Giorgia Meloni, rendant tout à fait acceptable, en comparaison, l’hypothèse postfasciste », explique l’historien et politologue italien Giovanni Orsina, de la Libre université internationale des études sociales, à Rome, spécialiste des droites italiennes.

Une atlantiste convaincue

Giorgia Meloni parle très bien l’anglais et le français, elle n’a jamais cédé aux discours antiélites, contrairement à Matteo Salvini, et elle ne donne pas l’impression de traiter par-dessus la jambe les questions budgétaires. Interrogée à Cernobbio sur la proposition de baisse drastique des impôts émise par la Ligue (instauration d’une « flat tax » à 15 % se substituant à l’impôt progressif), celle-ci s’est nettement démarquée de son concurrent : « Attention à ne pas faire des promesses que nous ne pourrions pas tenir. Il faut tenir compte de nos comptes publics », a-t-elle rétorqué, mettant en avant le sérieux de ses propositions et leur caractère pondéré.

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Et puis, il y a les questions géopolitiques, sur lesquelles les positions de Fratelli d’Italia ne souffrent aucune ambiguïté. Héritière d’une tradition politique (le Mouvement social italien, né en 1946 sur les cendres du Parti national fasciste) qui avait résolument choisi de prendre le parti des Etats-Unis dans la guerre froide, Giorgia Meloni est une atlantiste convaincue, qui n’a jamais fait preuve par le passé de complaisance envers la Russie de Vladimir Poutine.

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Depuis le début de l’invasion russe de l’Ukraine, le 24 février et alors même que Fratelli d’Italia est dans l’opposition, celle-ci s’est montrée d’une solidarité sans faille avec les positions exprimées par le gouvernement (contrairement à la Ligue et au Mouvement 5 étoiles, deux formations membres de la coalition menée par Mario Draghi qui n’ont jamais manqué une occasion pour faire entendre leur différence). Interrogée sur la question des sanctions envers la Russie à Cernobbio, Giorgia Meloni a eu une réponse sans ambiguïté : « si l’Italie se démarque de ses alliés ça ne changera rien pour Kiev, mais pour nous si », a-t-elle affirmé, faisant de la solidarité italienne avec ses partenaires une question de « crédibilité », tout en rappelant que 80 % des exportations italiennes sont en direction de l’Europe occidentale et des Etats-Unis et qu’en cas de défaite ukrainienne « le vainqueur ne sera pas seulement la Russie de Poutine mais également la Chine ».

Pas de rupture radicale

Enfin, le dernier élément contribuant à calmer les inquiétudes des milieux d’affaires à la veille des élections, et il n’est pas le moindre, est l’attitude accommodante du président du conseil, Mario Draghi, envers la dirigeante de Fratelli d’Italia. Si l’un et l’autre sont sur des positions différentes sur nombre de sujets, ils ne ratent pas une occasion de mettre en avant l’estime qu’ils se portent, installant l’idée qu’une arrivée aux affaires de la coalition des droites ne serait pas un bouleversement.

« A Cernobbio, en marge des discussions, une rumeur insistante s’est mise à circuler : Giorgia Meloni aurait l’intention de maintenir en place l’actuel ministre des finances, Daniele Franco, qui passe pour le plus proche collaborateur de Mario Draghi. C’est allé tellement loin que celui-ci a été interrogé et a aussitôt démenti. Mais le simple fait qu’une telle hypothèse ait pu circuler montre bien que du point de vue des milieux d’affaires, l’hypothèse Meloni n’est pas du tout vue comme une rupture radicale », confie un témoin de premier plan des coulisses du Forum Ambrosetti.

Attentif à faire son devoir jusqu’au bout, Mario Draghi se garde bien de prendre position ouvertement. Il s’agit également pour lui de ne pas hypothéquer l’avenir, dans l’hypothèse où une nouvelle opportunité de se présenter à la présidence de la république se manifesterait dans les prochains mois. Dans cette optique, l’un et l’autre ont tout intérêt à ce que la transition se fasse dans un climat apaisé. Or, les milieux d’affaires, eux aussi, ont horreur des soubresauts et des embardées.

Jérôme Gautheret(Milan, Rome, envoyé spécial )

« La droite fasciste n’a jamais disparu de la société italienne »

L’historienne Stéfanie Prezioso explique ce qui a rendu probable l’accès d’une post-fasciste à la tête du gouvernement italien. De Berlusconi en « docteur Frankenstein » au confusionnisme propagé par le Mouvement Cinq Étoiles, en passant par le drame des gauches, elle revient sur plusieurs décennies qui ont préparé le pire.

Fabien Escalona

19 septembre 2022 à 13h03

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L’ItalieL’Italie vote le 25 septembre, et la coalition électorale des droites est déjà annoncée gagnante. Fait nouveau, la force dominante de cet attelage pourrait bien être Fratelli d’Italia (« Frères d’Italie »), le parti post-fasciste de Giorgia Meloni, dont les chances de devenir cheffe de gouvernement seraient alors réelles.

En l’espace d’une génération, la force propulsive de l’arc des droites, formé au début des années 1990, aura donc été transférée de la démagogie néolibérale de Silvio Berlusconi et de son parti-entreprise Forza Italia à l’héritière en ligne directe d’une famille politique ennemie de l’égalité naturelle, antipluraliste et animée par des ambitions totalitaires.  

Pour comprendre comment un tel glissement a été possible, Mediapart s’est entretenu avec Stéfanie Prezioso. Devenue députée de la gauche radicale en Suisse en 2019, elle est professeure d’histoire contemporaine et a travaillé sur les dynamiques entremêlées du fascisme et de l’antifascisme. Elle a récemment publié, sur le site New Politics, une longue réflexion sur la « contre-révolution » à l’œuvre dans la vie politique italienne.

Stéfanie Prezioso en 2017. © Gustave Deghilage

Dans la presse et parmi les commentateurs, le vocabulaire se fait parfois changeant pour évoquer le parti de Giorgia Meloni. Il est question d’extrême droite, de post-fascisme, de néofascisme… Lequel vous paraît le plus pertinent ? 

Stéphanie Prezioso : Il est vrai que les débats terminologiques sont légion. Ils ne sont pas rendus faciles par la charge historique extrêmement forte du mot « fascisme », dont l’utilisation est souvent soupçonnée d’être abusive, et peut parfois nous éloigner d’une analyse concrète de ce que nos sociétés vivent aujourd’hui. 

Je suis assez d’accord avec l’intellectuel Angelo Tasca (1892-1960), qui affirmait dans un texte de 1938 que pour comprendre le fascisme, il fallait en faire l’histoire [communiste antistalinien puis socialiste réfugié en France, Tasca a fini par s’allier au régime de Vichy – ndlr]. De ce point de vue, la notion de « post-fascisme » me paraît peut-être la plus appropriée, car la plus dynamique, pour désigner des forces comme la Ligue de Matteo Salvini et surtout les Frères d’Italie de Giorgia Meloni.  

Le terme, qui a notamment été promu par l’historien Enzo Traverso, rend compte d’un phénomène politique en transition, en partie façonné par un héritage fasciste issu du XXe siècle, jouant néanmoins avec les règles du jeu de la démocratie libérale, et dont on ne sait pas encore sur quoi il va déboucher. Pour ma part, j’ai aussi choisi de parler de « contre-révolution rampante », pour désigner le ressac nationaliste, raciste, réactionnaire et patriarcal qui menace les régimes démocratisés, et l’Italie au premier chef.  

Selon vous, Silvio Berlusconi a joué le rôle d’un docteur Frankenstein à l’égard du post-fascisme qui pourrait triompher le 25 septembre. De quelle manière ? 

Berlusconi est arrivé sur la scène politique italienne pile au bon moment. Tous les partis qui avaient fondé la Première République étaient dans la tourmente, notamment en raison de l’opération anticorruption Mains propres, dans un contexte d’effondrement du bloc communiste et de perte d’horizon à gauche. Les allégeances électorales sont alors profondément ébranlées, dans tous les camps existants. 

Berlusconi s’est présenté comme un entrepreneur qui descend sur le terrain politique par amour pour la patrie, en devant abandonner son entreprise pour sauver le pays. Et il a vendu ce récit au moyen d’une machine publicitaire très importante. Il est alors le porteur par excellence d’une humeur « antipolitique », quand bien même des responsables politiques de l’époque l’avaient aidé à se constituer sa fortune. 

La dirigeante de Fratelli d’Italia, Giorgia Meloni, devant ses partisans à Milan, le 11 septembre 2022.© Piero Cruciatti/AFP

Or, Berlusconi est aussi celui qui a associé des familles de droite qui n’étaient pas censées pouvoir travailler ensemble, parce qu’elles ne partageaient pas les mêmes cultures initiales, ni n’étaient nées sur les mêmes clivages. Il a ainsi bâti un attelage politique avec la Ligue du Nord d’Umberto Bossi, qui présentait l’avantage de mordre de plus en plus sur les vieux bastions de la démocratie chrétienne, mais dont le leader affirmait qu’il n’avait « rien à voir avec les fascistes », et avec le Mouvement social italien (MSI) de Gianfranco Fini, clairement issu de la mouvance fasciste. 

Rappelons que quand le MSI lance une manifestation à Rome en 1992, contre la corruption, il le fait en plein mois d’octobre, dans un clin d’œil appuyé à la marche sur Rome [cet épisode de 1922 par lequel les troupes paramilitaires de Mussolini ont facilité son accès au pouvoir et la mise en place de son régime – ndlr]. Le quotidien la Repubblica titrait alors : « Il faut les arrêter et tout de suite. » Et en 1994, au moment où Berlusconi et ses alliés parviennent à la tête du gouvernement, le New York Times affirme : « Après 50 ans, les fascistes sont à nouveau au pouvoir en Italie. » 

Cela fait longtemps que toutes les forces de droite, et les post-fascistes parmi elles, font cause électorale commune afin d’occuper le pouvoir.

Tous les acteurs étaient donc déjà en place, et les craintes à leur égard déjà existantes, il y a trente ans…

Oui ! Ce qui me frappe, c’est que depuis près de trois décennies, on a peu ou prou affaire à la même constellation, quelles que soient les tensions en son sein. Et pourtant, à chaque élection ou presque, on lit des analyses qui s’inquiètent de savoir si le fascisme, né dans ce pays, n’arrive pas aux portes du pouvoir. C’était particulièrement le cas lorsque Matteo Salvini, le successeur d’Umberto Bossi à la tête de la Ligue, était devenu l’homme fort de la droite avant les élections de 2018. 

Mais cela fait bien longtemps que toutes les forces de droite, et les post-fascistes parmi elles, font cause électorale commune afin d’obtenir une majorité pour occuper le pouvoir. 

Ce « moment Frankenstein » de Berlusconi dans les années 1990, vous le reliez également à la montée d’un révisionnisme historique concernant la période fasciste. Quelles formes a-t-il prises ? 

Il faut d’abord mentionner le contexte général dans lequel s’est épanoui le révisionnisme proprement dit. À partir des années 1980, il y a eu, sur la scène intellectuelle italienne comme dans d’autres pays comme la France, une mise en cause des phénomènes révolutionnaires et des luttes des dominés. On se souvient du livre de François Furet, Le Passé d’une illusion. Le révisionisme se présente alors comme la mise en cause d’une historiographie soi-disant dominante, qualifiée de marxiste au nom d’un débat « dépassionné » et « serein ».

Cette « nouvelle » historiographie condamne tout processus révolutionnaire en fonction d’un cadre interprétatif dans lequel le rejet anhistorique de la violence révolutionnaire a favorisé la mise en cause des résistances au fascisme ainsi que la mise en équivalence des deux camps, voire l’attribution en définitive des responsabilités de la violence aux seuls antifascistes. L’anticommunisme et « l’anti-antifascisme » en constituent le ciment idéologique. Les livres de Pio Moa sur la guerre civile espagnole, dont il est à nouveau question aujourd’hui en France, ou ceux de Giampaolo Pansa sur le Sang des vaincus en Italie, en sont les exemples les plus caricaturaux.

De manière plus spécifique ensuite, le discours commun sur l’identité nationale italienne s’est construit sur l’idée que les Italiens sont des « braves gens ». Pour le dire différemment, la « présomption d’innocence » du peuple italien a été établie comme un élément incontesté de l’identité républicaine. C’est d’ailleurs la seule exception à l’absence d’une identité nationale solide dans la péninsule.

Le fascisme a été construit comme une sorte de réalité extérieure à l’italianité.

Quelles sont les conséquences de ce cliché sur les « braves gens » ?

Cette vision rend impossible d’affirmer que les Italiens auraient été partie prenante de l’entreprise de mort, raciste et impérialiste, qu’a été le fascisme. Elle est si puissante qu’elle a même imprégné des pans entiers de l’antifascisme – pourquoi les partisans auraient-ils lutté, si ce n’est pour préserver cette italianité ? Pour se légitimer, des antifascistes ont donc avancé que les Italiens ne portaient pas de responsabilité dans ce qu’a fait le régime mussolinien, un peu comme les gaullistes ont accrédité le mythe d’une France globalement résistante. 

Dans beaucoup de discours, le fascisme a ainsi été construit comme une sorte de réalité extérieure à l’italianité. Là-dessus, s’est développé le révisionnisme de l’historien Renzo De Felice, qui a insisté sur l’idée de « zone grise ». En gros, à côté des résistants et des fascistes qui se sont affrontés dans la guerre civile de 1943-45, il y aurait eu une immense masse de la population victime des deux côtés (et donc y compris des antifascistes). De Felice en a tiré la conclusion que les antifascistes étaient illégitimes pour raconter l’histoire du fascisme. 

Silvio Berlusconi, Giorgia Meloni et Matteo Salvini lors de la manifestation « Italian Pride » à Rome, le 19 octobre 2019. © Photo Luigi Mistrulli / Sipa

Voilà l’ambiance dans laquelle le MSI est arrivé au gouvernement dans les bagages de Berlusconi en 1994. Par nécessité politique, la droite a lancé des appels à une pacification rétrospective du fascisme et de l’antifascisme, en insistant sur l’antifascisme plus lourdement encore que sur le fascisme, ce qui est évidemment un comble. C’est une critique anhistorique de la violence qui a été utilisée pour mettre tous les acteurs de la guerre civile sur le même plan moral.

Et pendant ce temps, la télévision italienne n’hésitait pas à inviter la famille de Mussolini en plateau, pour le dépeindre comme un « brave homme », semblable aux « braves gens » que sont les Italiens en général. De manière générale, il y a eu une entreprise de relativisation de la dimension criminelle et raciste du fascisme italien, dont les différences avec le nazisme ont été soulignées et grossies.   

Plus récemment, à la suite de la grande crise économique de 2009, le Mouvement Cinq Étoiles (M5S) a fait irruption dans le paysage politique italien. À vous lire, il a contribué à la normalisation du post-fascisme en Italie. Pourtant, il a aussi véhiculé des demandes démocratiques et écologistes. 

Je fais une différence entre la base du M5S et ses dirigeants. Il est clair que parmi ceux qui ont été attirés par les mobilisations de Beppe Grillo [l’humoriste fondateur du M5S – ndlr], certains avaient déjà suivi, au début des années 2000, les girotondi, ces rondes populaires lancées par le cinéaste Nanni Moretti autour des bâtiments publics, pour défendre les valeurs de gauche en dépit des appareils déconsidérés.

Déjà à l’époque, le mouvement se disait au-delà de la politique et de la gauche, puisque celle-ci n’apparaissait plus comme acceptable. On se souvient que Moretti est l’auteur de cette superbe scène dans laquelle il supplie l’ex-communiste Massimo D’Alema, qu’il regarde à la télévision, de « dire quelque chose de gauche ». Quelques années plus tard, une partie de cette contestation s’est retrouvée dans le mouvement du « peuple violet » contre Berlusconi. Et quelques années plus tard encore, elle nourrissait les référendums contre la privatisation de l’eau. 

En fait, depuis la fin des années 1990, l’Italie n’a cessé d’être en ébullition. Le problème, c’est que ces mobilisations n’ont jamais trouvé une voie d’organisation pour transformer la colère en participation et en représentation politiques. Beppe Grillo et le M5S se sont présentés comme cette voie, alors que, dans la réalité, leur orientation politique n’avait rien à voir avec les mouvements d’émancipation sociale. Au contraire, nombre de leurs discours ont légitimé des thèses néolibérales, antisyndicales, mais aussi anti-immigration. 

Beppe Grillo en campagne électorale, le 12 février 2013. © Giuseppe Cacace/AFP

Rhétoriquement, le M5S a certes surfé sur des sentiments et des cultures politiques aux allures progressistes, comme l’antiberlusconisme ou la revendication d’une démocratie directe. Mais, dans les faits, il a piétiné les valeurs qui y étaient associées. Son public a toujours été considéré comme un magma indistinct et passif. Et les responsables du M5S ont contribué à brouiller les repères politiques de ce public, par exemple en s’appropriant des dates symboliques de la mémoire antifasciste, pour véhiculer des mots d’ordre en contresens total avec ce qu’elles commémorent. 

Il est vrai que le M5S n’aurait pas prospéré sans le vide laissé par la gauche. Mais je pense aussi que sa présence a empêché le surgissement et le développement d’authentiques mouvements de gauche durant ces 15 dernières années. 

Parlons justement de la gauche. Si une dirigeante post-fasciste menace de devenir cheffe de gouvernement, c’est aussi en raison de la faiblesse de ce camp. Il est même frappant de voir à quel point son pôle de radicalité est aujourd’hui réduit à l’état de miettes, quand on sait ce qu’a été la puissance idéologique et culturelle du communisme italien. Cette incapacité durable à se relever est assez vertigineuse…  

La situation de la gauche italienne est un drame. On est effectivement en droit de se demander ce qu’il s’est passé pour en arriver à la débâcle contemporaine, alors que le Parti communiste italien (PCI) comptait entre un et deux millions de membres jusqu’en 1990, tout en étant quasiment le seul parti sérieusement implanté dans toute la péninsule. Sans parler de la force de sa culture militante et de la mouvance intellectuelle qui l’accompagnait. 

Malgré ces aspects impressionnants, le PCI des années 1970 et 1980 a en fait manqué des rendez-vous avec une partie du monde du travail, qui était en train de changer sous l’effet des nouvelles générations, des migrations internes à l’Italie du sud vers le nord… Ce n’est pas pour rien qu’il s’est fait dépasser sur sa gauche avec la formation d’une extrême gauche puissante, qui prenait une part active dans les fortes mobilisations de ces années. 

Après la disparition d’Enrico Berlinguer en 1984, le PCI s’est acheminé toujours plus résolument vers la constitution d’un parti travailliste de centre-gauche, une orientation qui avait toujours existé au sein du parti, mettant carrément au rebut la culture et les valeurs de celui-ci. Au bout de cette voie, il y a eu Matteo Renzi, enfant de la fusion entre ce PCI reconverti et ce qui restait de la démocratie chrétienne.

Le problème, c’est qu’il n’y a pas eu de sursaut semblable à ce qu’il s’est produit en France, autour de l’Union populaire et maintenant de la Nupes. Le parti Refondation communiste a été populaire pendant un temps, notamment en apparaissant comme le leader des mobilisations altermondialistes qui s’étaient données à voir à Gênes en 2001. Mais sa participation au pouvoir a déçu, tout élan a été brisé, et depuis on observe, un brin désespérés, les décompositions/recompositions d’une gauche alternative qui tente malgré tout d’ouvrir une voie.

Il y a tout de même eu des initiatives intéressantes, en lesquelles j’ai cru, comme Potere al popolo ! (Le pouvoir au peuple) en 2018. Mais rien n’a décollé. Parmi les raisons qui expliquent cet échec durable, il ne faut pas négliger, à mon sens, la dégradation des conditions de travail à l’œuvre dans l’Italie de ces 20 dernières années. Le terreau favorable à des mobilisations en a été d’autant plus réduit. Plus que d’autres pays, le nôtre est par exemple marqué par une forte proportion de jeunes qui ne sont ni dans l’emploi ni dans le système éducatif.  

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On a beaucoup parlé des 30 dernières années pour expliquer ce qui a rendu possible le niveau élevé du post-fascisme aujourd’hui, mais n’y a-t-il pas des racines encore plus profondes ? Êtes-vous d’accord avec l’historien Emilio Gentile qui affirme que le fascisme n’a en fait jamais disparu ?

C’est la réalité. Officiellement, la Constitution italienne entrée en vigueur en 1948 interdit la reconstitution du parti fasciste sous quelque forme que ce soit – une disposition que Berlusconi et ses alliés ont d’ailleurs essayé d’éliminer. Mais le MSI est fondé en 1946, et dès 1948, il accède au Parlement. On y trouve des gens comme Giorgio Almirante, qui ont soutenu les lois antisémites sous Mussolini, ainsi que pris une part active à la République de Salò et à la répression des partisans – et d’autres – durant la guerre civile de 1943-45.  

La procédure d’amnistie soutenue par Palmiro Togliatti [le dirigeant du PCI jusqu’en 1964 – ndlr] a par ailleurs permis de libérer des milliers de criminels de guerre. Parmi eux, certains ont publié leurs mémoires et défendu leurs choix de manière tout à fait explicite. C’est notamment le cas de Rodolfo Graziani, ministre de la défense de la République sociale italienne, responsable de massacres en Libye et en Éthiopie, qui a publié en 1947 J’ai défendu la patrie. C’est leur héritage que revendiquent ceux qui continuent à se recueillir sur ce qui fait office de tombe de Mussolini.

Alors oui, on peut soutenir que la droite fasciste n’a jamais disparu de la société italienne, y compris après la fin de l’ère fasciste proprement dite. Cela a été moins souligné que dans le cas autrichien, où la dénazification et le travail mémoriel ont été bien en deçà de ce qui fut accompli en Allemagne. La force du PCI et de la culture antifasciste en général a quelque peu masqué cette persistance en Italie.

Pourtant, l’écrivain et cinéaste Pasolini le disait déjà : plus que les nostalgiques de l’ère mussolinienne, ce qui est inquiétant, c’est ce qui est resté de la culture fasciste dans la politique italienne tout au long de ces années. Et qui aboutit aujourd’hui à quelque chose qui s’en rapproche, sans être totalement identique.

Fabien Escalona

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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