Conférence des évêques de France : « L’attente la plus profonde de tous n’est-elle pas l’aide active à vivre, plutôt que l’aide active à mourir ? »
TRIBUNE
Collectif
Alors que le Comité consultatif national d’éthique a entrouvert la possibilité d’une évolution législative sur la fin de vie, les évêques français exhortent, dans une tribune au « Monde », à renforcer les soins palliatifs et à honorer chaque vie humaine.
Publié le 16 septembre 2022 à 18h00 Temps de Lecture 2 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/09/16/conference-des-eveques-de-france-l-attente-la-plus-profonde-de-tous-n-est-elle-pas-l-aide-active-a-vivre-plutot-que-l-aide-active-a-mourir_6141960_3232.html
Au moment où le président de la République vient de présenter les termes d’un débat national sur la fin de vie, en entamant un examen approfondi de son avis, nous notons que le Conseil consultatif national d’éthique(CCNE) souligne surtout « qu’il ne serait pas éthique d’envisager une évolution de la législation si les mesures de santé publique recommandées dans le domaine des soins palliatifs ne sont pas prises en compte ». Il précise même qu’il faut développer les soins palliatifs « avant toute réforme ».
Nous entendons les interrogations de notre société. Nous sommes sensibles aux souffrances de personnes malades en fin de vie ou très sévèrement atteintes de pathologies graves. Nous percevons les détresses de leur entourage, bouleversé par leurs souffrances, voire désespéré par un sentiment d’impuissance. Nous savons bien que les questions de la fin de vie et de l’approche de la mort ne peuvent pas être abordées de manière simpliste.
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A l’écoute de malades, de soignants, de familles, d’acteurs des soins palliatifs, nous percevons que le besoin essentiel du plus grand nombre est d’être considérés, respectés, aidés, accompagnés, non abandonnés. Leur souffrance doit être soulagée, mais leurs appels expriment aussi leur besoin de relation et de proximité. L’attente la plus profonde de tous n’est-elle pas l’aide active à vivre, plutôt que l’aide active à mourir ?
Depuis plusieurs décennies, un équilibre s’est progressivement trouvé dans notre pays pour éviter l’acharnement thérapeutique et promouvoir les soins palliatifs. Cette « voie française » a pu faire école et dit quelque chose du patrimoine éthique de notre pays. Nos soignants, qui ont à faire face à tant de difficultés concrètes pour faire vivre notre système de santé, expriment souvent combien ils sont attachés à cet équilibre qui constitue l’honneur de leur profession et correspond au sens de leur engagement.
Une authentique fraternité
Depuis plusieurs décennies, les soins palliatifs, qui prennent en compte aussi bien le corps que la vie relationnelle et l’entourage des malades, ont fait progresser la solidarité et la fraternité dans notre pays. Mais ils sont encore absents d’un quart des départements français ! La priorité, selon le CCNE lui-même, est de faire disparaître ces « déserts palliatifs ».
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Durant la crise liée au Covid-19, notre société a fait de lourds sacrifices pour « sauver la vie », en particulier des personnes les plus fragiles, au point même parfois de surisoler les personnes malades ou âgées afin de préserver la santé de leur corps. Comment comprendre que, quelques mois seulement après cette grande mobilisation nationale, soit donnée l’impression que la société ne verrait pas d’autre issue à l’épreuve de la fragilité ou de la fin de vie que l’aide active à mourir, qu’un suicide assisté ?
La question de la fin de vie est si sensible et si délicate qu’elle ne peut pas se traiter sous la pression. Comme a commencé de le faire le CCNE, et comme l’a fait en d’autres temps la commission dont Jean Léonetti était le rapporteur, il est nécessaire d’écouter sérieusement et sereinement les soignants, les associations de malades, les accompagnants, les philosophes, les différentes traditions religieuses pour garantir les conditions d’un authentique discernement démocratique.
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Les questions posées par la fin de vie et par la mort sont cruciales pour notre société si fracturée et pour son avenir. Les réponses que nous saurons collectivement y apporter conditionnent notre capacité à promouvoir une authentique fraternité. Celle-ci ne peut se construire que dans une exigence d’humanité où chaque vie humaine est respectée, accompagnée, honorée.
Liste des signataires : les évêques membres du conseil permanent de la Conférence des évêques de France (CEF) : Mgr Eric de Moulins-Beaufort, président de la Conférence des évêques de France ; Mgr Dominique Blanchet, évêque de Créteil, vice-président ; Mgr Vincent Jordy, archevêque de Tours, vice-président ; Mgr Pierre-Antoine Bozo, évêque de Limoges ; Mgr Sylvain Bataille, évêque de Saint-Etienne ; Mgr Matthieu Rougé, évêque de Nanterre ; Mgr Alexandre Joly, évêque de Troyes ; Mgr Jean-Marc Aveline, cardinal, archevêque de Marseille ; Mgr Dominique Lebrun, archevêque de Rouen ; Mgr Laurent Ulrich, archevêque de Paris.
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« Si une assistance au suicide était acceptée, nous serons très attentifs : doit-il être accompagnateur ? Sûrement. Effecteur ? Je ne crois pas. Ce n’est pas son rôle », a estimé le président du Conseil national de l’ordre des médecins dans une interview publiée jeudi.
Le Monde avec AFPPublié le 15 septembre 2022 à 20h51 Mis à jour le 15 septembre 2022 à 23h27

En annonçant le lancement d’une convention citoyenne sur l’aide active à mourir, Emmanuel Macron a relancé le débat sur la fin de vie. Par la voix de son président, l’ordre des médecins s’est déclaré jeudi 15 septembre « pas favorable à l’euthanasie » et considère que, si la France ouvre la possibilité d’une aide active à mourir, les médecins doivent bénéficier d’une « clause de conscience », dans une interview au Quotidien du médecin.
Cette prise de position intervient deux jours après la publication de l’avis du Comité consultatif national d’éthique (CCNE). Celui-ci a jugé possible, dans un avis publié mardi 13 septembre, une aide active à mourir à de strictes conditions, pour les adultes atteints de maladies graves et incurables, avec des souffrances physiques ou psychiques impossibles à apaiser et un pronostic vital engagé à moyen terme.
Pour le président du Conseil national de l’ordre des médecins (CNOM), François Arnault, « la place et le rôle » esquissés pour le médecin par le CCNE apparaissent « plutôt comme une bonne base de réflexion ». « Il doit s’assurer du diagnostic et vérifier que la personne remplit les critères médicaux – les situations cliniques envisagées, par exemple certaines maladies neurodégénératives, font plutôt consensus dans leur difficulté de prise en charge. Il doit aussi s’assurer de la réalité de la volonté du patient, ce qui est très important », a-t-il détaillé dans l’interview.
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« Il faut que la loi protège le médecin dans l’accompagnement »
« Si une assistance au suicide était acceptée, nous serons très attentifs : [le médecin] doit-il être accompagnateur ? Sûrement. Effecteur ? Je ne crois pas. Ce n’est pas son rôle », a déclaré le Dr Arnault. « Et l’ordre n’est pas favorable à l’euthanasie », lors de laquelle un médecin effectue l’injection létale, a-t-il poursuivi.
A la question de savoir s’il faut aller plus loin que la loi Claeys-Leonetti de 2016, le président du CNOM a répondu que « la population a une forte attente » mais qu’« il faut que la loi protège le médecin dans l’accompagnement qu’il serait amené à faire ».
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« Cela doit passer par une clause de conscience, à l’instar de celle qui existe pour l’interruption volontaire de grossesse, avec le devoir de réorienter le patient vers un médecin qui accepte de le prendre en charge », a-t-il plaidé. Une position qui rejoint les recommandations du CCNE.
Plus largement, le président de l’ordre des médecins a jugé la France « très en retard » sur la fin de vie et considéré qu’il était « nécessaire que chaque département dispose d’établissements dédiés à la fin de vie, avec des soignants formés et soutenus ». Selon lui, « il faut lutter contre ces inégalités d’accès aux soins palliatifs, par la formation, et déjà par l’application de la loi Claeys-Leonetti ».
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