Pourquoi le déclin des classes moyennes, celles qui ont le sentiment de « payer pour tout le monde », est un puissant levier politique
Si aucune statistique n’étaye la thèse d’une disparition de cette « France du milieu », un sentiment de déclassement existe. La civilisation héritée des « trente glorieuses », ayant foi en la mobilité sociale, la croissance et le progrès, serait-elle menacée ?
Par Elsa Conesa
Publié le 17 juillet 2022 à 06h40 – Mis à jour le 17 juillet 2022 à 20h30 https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwihnpG_7_X5AhUJxgIHHSUGDoIQFnoECAMQAw&url=https%3A%2F%2Fwww.lemonde.fr%2Fpolitique%2Farticle%2F2022%2F07%2F17%2Fpourquoi-le-declin-des-classes-moyennes-est-un-puissant-levier-de-mobilisation-politique_6135074_823448.html&usg=AOvVaw1apVfECmcj2LeW2DB2mW9x
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Pour qui croit aux symboles, celui-ci est éloquent : le constructeur Maisons Phénix, incarnation du rêve pavillonnaire français et de l’accession à la propriété des classes moyennes dans l’après-guerre, objet d’étude pour le sociologue Pierre Bourdieu, a mis la clé sous la porte, le 1er juillet. La pandémie de Covid-19, l’inflation du prix des matières premières… et aussi, peut-être, la fin d’un certain âge d’or pour les classes moyennes, cette France du milieu, cœur d’une puissante mythologie qui structure encore aujourd’hui l’imaginaire collectif.
L’angoisse du pouvoir d’achat, du reste à vivre et des fins de mois rendues difficiles par le retour de l’inflation a ravivé la question des classes moyennes et celle de leur déclin supposé. Ces dernières seraient toujours celles qui « trinquent », étouffées par des prélèvements obligatoires trop élevés mais trop riches pour toucher les subsides de l’Etat. La mondialisation, en favorisant l’essor d’une classe moyenne de consommateurs dans les pays émergents, aurait aussi laminé ces catégories dans nos contrées. La civilisation héritée des « trente glorieuses », cette société du salariat ayant foi en la mobilité sociale, la croissance et le progrès, serait-elle menacée ?
La difficulté à mesurer les transformations subies par les classes moyennes tient à l’impossibilité de les définir de façon satisfaisante, ces dernières l’étant souvent « en creux ». Elles agrègent des groupes sociaux très divers (salariés, artisans, commerçants, petits patrons, fonctionnaires de catégorie B, professeurs des écoles, techniciens…) qui ont en commun d’avoir un capital « de diplômes, de revenus, de patrimoine ou de logement » auquel « s’accrocher », selon les sociologue et économiste Dominique Goux et Eric Maurin.
Les économistes raisonnent volontiers en matière de revenus : l’OCDE retient ainsi les personnes dont les revenus sont compris entre deux tiers et deux fois le revenu médian (1 837 euros en France, soit entre 1 300 et 3 500 euros). L’Insee s’intéresse plutôt aux « emplois intermédiaires », ceux qui sont typiquement « entre les cadres et les agents d’exécution ». Les sociologues utilisent, de leur côté, le diplôme (bac + 2 ou bac + 3), qui est relié au métier et à la catégorie sociale. « Dans l’idéal, il faudrait aussi tenir compte du territoire où l’on vit, et du patrimoine reçu en héritage, ajoute le sociologue Camille Peugny. Un couple qui gagne deux fois 2 000 euros fera partie de la classe moyenne, sauf s’il a reçu un logement en héritage. »
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Selon la définition retenue, la taille de la population varie grandement, et plus elle tire vers le bas, plus le phénomène de déclassement sera visible. L’économiste Thomas Piketty travaille sur les « 40 % du milieu » de la population, « entre les 10 % les plus riches et les 50 % les plus pauvres », dans son ouvrage Une brève histoire de l’égalité (Seuil, 2021). Avec un critère de revenu proche de celui de l’OCDE, France Stratégie, organisme qui dépend de Matignon, arrivait, dans une note de 2016, à une proportion des deux tiers de la population française. Le sociologue Henri Mendras parlait, lui, d’une « constellation centrale »représentant environ un quart de la population active.
Des ouvrages annonçant la mort des classes moyennes paraissent à intervalles réguliers – prédisant une « société en sablier », selon l’ancien député européen Alain Lipietz, ou des « classes moyennes à la dérive », comme le sociologue Louis Chauvel. Le sujet n’en est pas moins très débattu : plus à l’aise pour parler des ménages modestes ou des foyers très aisés, sociologues, économistes ou géographes s’échinent à comprendre les transformations à l’œuvre au milieu de la pyramide des revenus.
« Une partie des classes moyennes considère qu’elle a perdu des plumes et n’en fait plus partie, explique le politologue Jérôme Fourquet, directeur du département opinion et stratégies d’entreprise de l’institut de sondages IFOP. On peut discuter des chiffres, mais le fait qu’elle ressente ça, c’est un fait politique et social majeur. »
Insécurité économique
Entre les deux franges, les classes moyennes, socle des démocraties, sont, en effet, réputées former un rempart contre les extrêmes. Le philosophe allemand Georg Simmel y voyait le pilier des sociétés modernes, permettant d’éviter l’affrontement entre capitalistes et prolétaires voulu par Karl Marx. Les crises ont montré que lorsque les classes moyennes se paupérisent, elles basculent vers un vote de colère : ce sont, en partie, les classes moyennes blanches appauvries par les effets de la désindustrialisation qui ont permis la victoire de Donald Trump, en 2016, aux Etats-Unis.
En France aussi, « la frange basse de la classe moyenne, les employés qualifiés qui ne trouvent pas d’emploi correspondant à leur qualification, les fonctionnaires de catégorie C dans la fonction publique hospitalière par exemple, tendent à voter pour le Rassemblement national », constate Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof.
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Pour autant, aucune offre politique ne cible explicitement cette France moyenne, que l’enjeu du pouvoir d’achat replace pourtant au cœur de l’échiquier politique. Même si Emmanuel Macron aspirait à gouverner au centre, en 2017, à l’image d’un Valéry Giscard d’Estaing, qui voulait parler à « deux Français sur trois » dans un pays que l’on pensait alors en voie de « moyennisation » sociale, il ne parle jamais nommément aux classes moyennes. « Le “deux Français sur trois” de Giscard, ça n’a pas tellement marché, en réalité, rappelle Bruno Cautrès. Les classes moyennes, composées d’une armée de fonctionnaires, ont massivement soutenu Mitterrand en 1981. »
Le dernier à avoir tenté de s’y adresser est le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, lorsqu’il était à la tête de l’UMP, consacrant même un livre politique (La Lutte des classes moyennes, Odile Jacob, 2011) à ces ménages « invisibles, inaudibles, sans véritable relais politique dans le débat public », alors qu’ils « sont le rouage essentiel de notre société ».
Aucune statistique ne permet, à elle seule, d’établir que la classe moyenne s’amoindrit en France. En croisant les données sur une longue période, il apparaît néanmoins qu’un changement culturel est à l’œuvre, partout en Occident. « La part d’individus appartenant à des ménages à revenu intermédiaire (…) est passée de 64 % à 61 % entre le milieu des années 1980 et le milieu des années 2010, note l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), dans une étude de 2019 portant sur l’ensemble des pays membres. 70 % des individus de la génération du baby-boom faisaient partie de la classe moyenne quand ils avaient une vingtaine d’années, par rapport à 60 % des jeunes de la génération Y. »Leurs revenus progressent moins vite que ceux de leurs aînés, et surtout que ceux des plus riches, note l’organisation.
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La progression du salaire net des professions intermédiaires, occupées par les classes moyennes, a ralenti, ajoute le sociologue Louis Chauvel. Après avoir triplé entre 1950 et 1975, il se rapproche des salaires des ouvriers (l’écart était de 120 % en 1970, contre 37 % en 2010), si bien que les deux groupes convergent. En outre, « le coût des éléments essentiels au mode de vie de la classe moyenne a augmenté plus vite que l’inflation », poursuit l’OCDE, dans un contexte d’insécurité économique accru. Les prix du logement ont doublé depuis 2000, ainsi que ceux de l’éducation, tandis que ceux de la santé ont crû de 60 %, selon l’institution.
Les « emplois de qualité » se raréfient
En France, ce sentiment de déclassement a commencé à apparaître dans les sondages avec la crise de 2008. La part de Français déclarant appartenir aux classes moyennes a reculé pour la première fois en 2010, alors qu’elle n’avait cessé de croître depuis les années 1960, selon les travaux de la Fondation Jean Jaurès. « On a vu alors réapparaître dans le lexique des classes moyennes des mots comme “modestes”, “petits”, “populaires” », dit le sociologue Camille Peugny. « Vu du dessus, tout va bien, mais l’édifice est rongé par en dessous », complète Louis Chauvel, pour qui « le sujet n’est pas le revenu, mais ce qu’il permet de consommer ».
Ces ménages doivent « renoncer à aller chez Leclerc pour aller chez Lidl », décrit Jérôme Fourquet, ce qui nourrit un sentiment de déclassement
A l’origine de cet effritement, un mouvement de polarisation entre les emplois hautement qualifiés, mieux préparés à la mondialisation, et les emplois non qualifiés, souvent précarisés. Au milieu, les « emplois de qualité » se raréfient, ceux qui se caractérisent par un bon salaire, une sécurité relative, la perspective de progression et la possibilité de se former, comme l’a souligné le rapport Blanchard-Tirole, remis à Emmanuel Macron en 2021. Ce phénomène est plus soutenu en France qu’ailleurs et contribue massivement à l’augmentation des inégalités salariales, expliquent les économistes Ariell Reshef et Farid Toubal, dans une note parue en 2019. Surtout, il s’accélère depuis la crise de 2008.
Une partie de la classe moyenne voit ainsi ses conditions de vie se dégrader, tandis que la partie supérieure se consolide. La première est typiquement constituée « de ménages payés au smic, qui vivent dans des zones périurbaines et sont précarisés par des temps partiels qui les rendent invisibles dans les statistiques, fondées sur des équivalents temps plein », décrit Camille Peugny. S’y ajoute une partie de la fonction publique, paupérisée par des années de non-indexation des salaires.
Ces ménages doivent « renoncer à aller chez Leclerc pour aller chez Lidl », décrit Jérôme Fourquet, ce qui nourrit un sentiment de déclassement. Car la classe moyenne est aussi « un standing vendu dans la publicité, intégré par les individus eux-mêmes comme le minimum syndical », explique-t-il. Ne plus pouvoir offrir du Nutella ou des baskets Nike à ses enfants devient une souffrance, tant certaines marques ont un « pouvoir iconique ». Cette population « fait la chasse aux promos, c’est l’économie de la débrouille, des jeux de grattage et des autoentrepreneurs », poursuit-il. Elle fait aussi le bonheur des sociétés de crédit renouvelable – dont les encours explosent depuis les années 1990.
Image de l’escalator
Dans les urnes, cet effritement alimente un sentiment de « payer pour tout le monde », comme l’a décrit le sociologue Olivier Schwartz, et en premier lieu de payer pour les plus pauvres, les « assistés ». « Cela favorise l’abstention et le vote de ressentiment, extrême, à mesure que l’on descend dans l’échelle des revenus ou des diplômes », observe Camille Peugny.
Une autre partie des classes moyennes parvient à maintenir ses positions, « au prix d’une mobilisation importante », précise-t-il. C’est celle qui a le mieux profité de la démocratisation scolaire et de l’ascension sociale des trente dernières années : 55 % des enfants dont le père exerçait une profession intermédiaire étaient diplômés du supérieur en 2009, contre 24 % en 1984. Une progression plus rapide que pour les enfants d’ouvriers. Celle-ci vote plus volontiers pour Emmanuel Macron lorsqu’elle est salariée du privé, et plus volontiers pour Jean-Luc Mélenchon lorsqu’elle travaille dans le secteur public.
Cette image de l’escalator grâce auquel les enfants pourraient vivre mieux que leurs parents, les classes moyennes y sont très sensibles. Elle trouve en partie sa source dans une mythologie des « trente glorieuses » selon laquelle la tertiarisation de l’économie allait permettre une aspiration générale vers le haut de la structure sociale. En réalité, « dès que la croissance a ralenti, les inégalités sont réapparues », constate Camille Peugny. Les classes moyennes ne disparaissent pas. Mais elles doivent apprendre à vivre dans un monde de croissance plus faible.
Comment définir les classes moyennes ?
La difficulté à mesurer les transformations subies par les classes moyennes tient à l’impossibilité de les définir de façon satisfaisante, ces dernières l’étant souvent « en creux ». Elles agrègent des groupes sociaux très divers (salariés, artisans, commerçants, petits patrons, fonctionnaires de catégorie B, professeurs des écoles, techniciens…) qui ont en commun d’avoir un capital « de diplômes, de revenus, de patrimoine ou de logement » auquel « s’accrocher », selon les sociologue et économiste Dominique Goux et Eric Maurin.
Les économistes raisonnent volontiers en matière de revenus : l’OCDE retient ainsi les personnes dont les revenus sont compris entre deux tiers et deux fois le revenu médian (1 837 euros en France, soit entre 1 300 et 3 500 euros). L’Insee s’intéresse plutôt aux « emplois intermédiaires », ceux qui sont typiquement « entre les cadres et les agents d’exécution ». Les sociologues utilisent, de leur côté, le diplôme (bac + 2 ou bac + 3), qui est relié au métier et à la catégorie sociale. « Dans l’idéal, il faudrait aussi tenir compte du territoire où l’on vit, et du patrimoine reçu en héritage, ajoute le sociologue Camille Peugny. Un couple qui gagne deux fois 2 000 euros fera partie de la classe moyenne, sauf s’il a reçu un logement en héritage. »
Selon la définition retenue, la taille de la population varie grandement, et plus elle tire vers le bas, plus le phénomène de déclassement sera visible. L’économiste Thomas Piketty travaille sur les « 40 % du milieu » de la population, « entre les 10 % les plus riches et les 50 % les plus pauvres », dans son ouvrage Une brève histoire de l’égalité (Seuil, 2021). Avec un critère de revenu proche de celui de l’OCDE, France Stratégie, organisme qui dépend de Matignon, arrivait, dans une note de 2016, à une proportion des deux tiers de la population française. Le sociologue Henri Mendras parlait, lui, d’une « constellation centrale » représentant environ un quart de la population active.
Elsa Conesa