« Un urgentiste témoigne après la mort d’une octogénaire laissée dans un couloir d’hôpital du Grand-Est »
Date de publication : 30 août 2022Nathalie Raulin indique en effet dans Libération qu’« enfreignant la consigne de silence de sa hiérarchie, un praticien raconte […] un drame survenu dans son hôpital. D’après son récit, une octogénaire souffrant d’une atteinte rénale sévère est décédée, mercredi, après plus de 7 heures d’attente ».
La journaliste livre ainsi les « mots [qui] se bousculent entre colère et désarroi »de cet urgentiste : « On n’a même plus les moyens de l’humanité. C’est monstrueux. On a sombré. Ce n’est plus possible ».
« Il a décidé de lever le voile, sous couvert d’anonymat du lieu et des protagonistes, sur les conditions d’un décès survenu mercredi aux urgences d’un hôpital de proximité en région Grand-Est. Un drame inopiné, mais qui bouscule l’éthique de soignants, confrontés au quotidien à la dégradation de leurs conditions d’exercice et d’accueil des patients », observe Nathalie Raulin.
La journaliste explique en modifiant les prénoms : « Quand l’ambulance dépose Madeleine, 82 ans, à la porte des urgences en cette fin de matinée, Ludovic la prend immédiatement en charge. L’octogénaire est visiblement mal en point. Elle se dit épuisée comme jamais, se plaint d’insupportables douleurs abdominales ».
Nathalie Raulin note que « le médecin lui fait passer un scanner. Le résultat tombe, préoccupant. Sévèrement atteint, le rein gauche est à l’arrêt. La vieille dame «chauffe», l’infection ayant déclenché une forte fièvre. Son pronostic vital n’est pas engagé, mais une dialyse s’impose. Il faut l’hospitaliser au plus vite ».
« D’autant que les urgentistes ne peuvent plus grand-chose pour elle. Son allergie à l’amoxicilline empêche de la mettre sous antibiotiques. Et une hydratation intensive est déconseillée en cas d’atteinte rénale. Pour tout traitement, Madeleine reçoit un Doliprane », relève la journaliste.
Elle note que l’urgentiste « se met ipso facto en quête d’un établissement susceptible de la prendre en charge. Son hôpital ne dispose pas des compétences requises. Saturé, le plus gros centre hospitalier du département lui oppose une fin de non-recevoir. Au bout d’une demi-heure d’appel téléphonique pressant, un CHU accepte le transfert. Mais il est à une heure et demie de route et aucune ambulance agréée n’est disponible dans l’immédiat. La vieille dame va devoir attendre. Ce sera sur une chaise dans le couloir des urgences ».
Nathalie Raulin indique qu’« après 7 heures et 40 minutes d’attente sur sa chaise, Madeleine s’est effondrée. Son cœur a lâché ». Le médecin précise : « On l’a transportée immédiatement au déchocage. On l’a intubée, ventilée, massée. Pendant 20 minutes, on a essayé de la ranimer. On a tout fait. Rien ne s’est passé ».
La journaliste relève que « la direction de l’hôpital réunit aussitôt l’équipe. La consigne est claire, confirmée par l’agence régionale de santé : l’affaire ne doit pas être ébruitée. «Tout sera fait pour que cela ne se reproduise pas», s’engage la direction. Craignant de possibles sanctions, les soignants, «écœurés», se résignent. Mais leur rancune est palpable ».
L’urgentiste souligne : « On manque de tout et c’est nous qui trinquons. Durant les 2 ans de Covid, on a été rappelés tout le temps sur nos heures de repos. On est rincés, à fleur de peau, sur le fil du rasoir. Ce qui s’est passé, c’est la goutte d’eau de trop. Ce n’est pas possible de traiter les gens comme cela. On n’a pas le droit. On ne fait pas ce métier pour cela. Or, c’est ce qu’on vit tous les jours. Et c’est de pire en pire. Pour septembre, on n’arrive même pas à faire les plannings ».
Nathalie Raulin conclut que « depuis mercredi, deux de ses collègues se sont mis en arrêt. Ludovic s’apprête à enchaîner 60 heures de garde d’affilée. Il dit vouloir se reconvertir ».
«C’est monstrueux, on a sombré»
Un urgentiste témoigne après la mort d’une octogénaire laissée dans un couloir d’hôpital du Grand-Est
La pandémie de Covid-19 en Francedossier
Enfreignant la consigne de silence de sa hiérarchie, un praticien raconte à «Libération» un drame survenu dans son hôpital. D’après son récit, une octogénaire souffrant d’une atteinte rénale sévère est décédée, mercredi, après plus de sept heures d’attente.
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par Nathalie Raulin
publié le 29 août 2022 à 19h55
Ses mots se bousculent entre colère et désarroi. Ludovic (1) est urgentiste hospitalier. Vingt-trois ans qu’il exerce ce métier, «le plus beau du monde», quoique depuis mercredi, il ne sait plus vraiment :«On n’a même plus les moyens de l’humanité. C’est monstrueux. On a sombré. Ce n’est plus possible.» Quand il a découvert jeudi dans Libération que le vice-président du Samu-Urgences de France, Louis Soulat, estimait tout comme peu avant lui le ministre de la Santé, François Braun, que les urgences hospitalières avaient cet été «limité la casse», Ludovic n’y a plus tenu. Enfreignant les consignes de silence de sa hiérarchie et de la tutelle administrative, il a décidé de lever le voile, sous couvert d’anonymat du lieu et des protagonistes, sur les conditions d’un décès survenu mercredi aux urgences d’un hôpital de proximité en région Grand-Est. Un drame inopiné, mais qui bouscule l’éthique de soignants, confrontés au quotidien à la dégradation de leurs conditions d’exercice et d’accueil des patients.
Quand l’ambulance dépose Madeleine (1), 82 ans, à la porte des urgences en cette fin de matinée, Ludovic la prend immédiatement en charge. L’octogénaire est visiblement mal en point. Elle se dit épuisée comme jamais, se plaint d’insupportables …(suite abonnés)