« La fabrique du savoir » s’ancre sur le continent africain pour sa saison 2
PODCAST « Le Monde », en partenariat avec l’Espace Mendès France de Poitiers, propose la saison 2 du podcast « La fabrique du savoir ». Un podcast cette fois-ci ancré sur le continent africain.
Par Joséfa LopezPublié le 26 août 2022 à 10h06, mis à jour à 09h48
Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/podcasts/article/2022/08/26/la-fabrique-du-savoir-s-ancre-sur-le-continent-africain-pour-sa-saison-2_6139090_5463015.html
Après une saison 1 consacrée à la place des sciences dans la société, découvrez la saison 2 de « La fabrique du savoir ». Toujours en partenariat avec l’Espace Mendès France de Poitiers (EMF), le podcast du Monde s’intéresse cette fois-ci aux problématiques auxquelles le continent africain est confronté. Préservation de la biodiversité, gestion de l’eau, maintien de la sécurité alimentaire, maîtrise de l’hygiène et lien entre environnement et santé… découvrez cinq nouveaux épisodes, enregistrés à l’occasion de l’université d’été de la Grande muraille verte organisée par l’EMF à Poitiers, diffusés du 29 août au 2 septembre sur Lemonde.fr et les plates-formes de podcast. Au micro de la journaliste Joséfa Lopez, spécialistes et acteurs de terrain de France et d’Afrique échangent pour comprendre le monde d’aujourd’hui et construire celui de demain.
Lundi 29 août : Pourquoi écologie et santé sont intimement liées
Des eaux stagnantes – idéal pour les moustiques – et c’est une épidémie de paludisme qui se développe. Une forte urbanisation et ce sont des chauves-souris – dérangées – qui viennent contaminer des mammifères. Environnement, santé et société sont intimement liés. Il peut alors être utile de dézoomer pour comprendre comment les maladies se développent chez les humains. C’est ce qu’on appelle « l’écologie de la santé ». En quoi consiste cette discipline ? Comment les transformations de notre environnement et l’évolution de nos modes de vie peuvent-elles avoir un impact sur notre santé ? Comment apprendre à vivre avec le vivant ?
Eléments de réponses avec Serge Morand, biologiste, écologue de la santé au CNRS, à l’IRD et au Cirad et expert au sein du programme « One Health », Delphine Destoumieux-Garzon, directrice de recherche et biologiste au CNRS, spécialiste des interactions hôtes – pathogènes – environnements et Patrick Mavingui, microbiologiste et directeur de recherche au CNRS à l’université de La Réunion, spécialiste des maladies tropicales.
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Mardi 30 août : Comment la Grande Muraille verte tente de reboiser l’Afrique
Il émet plus de CO2 que la nature ne peut en capter, rase des forêts, construit des routes, surexploite des terres, utilise des produits chimiques, pêche plus que les océans ne le permettent… Dans chacune de ses activités, l’être humain interagit avec d’autres écosystèmes. Mais ses excès ont pour conséquence le déclin de la biodiversité. On parle même de « 6e extinction de masse ». Pour compenser ces effets dévastateurs, des initiatives naissent. C’est le cas de la Grande Muraille verte. Lancé en 2007 par l’Union africaine, ce projet de restauration écologique prévoit de planter… des arbres. En quoi consiste ce projet ? Comment se concrétise-t-il ? Quinze ans après son lancement, quels en sont les résultats ?
Eléments de réponse avec Gilles Boetsch, anthropologue, directeur de recherche émérite au CNRS et codirecteur de l’Observatoire hommes-milieux Téssékéré, Aliou Guissé, botaniste, professeur en écologie végétale à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), codirecteur de l’Observatoire hommes-milieux Tessékéré et Martine Hossaert-McKey, directrice de recherche émérite au CNRS dans le laboratoire ChimEco et au CEFE, à Montpellier, chargée de mission biodiversité et outre-mer pour le CNRS.
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Mercredi 31 août : Comment l’eau que nous buvons affecte notre santé
Elle est vitale. Indispensable à la régulation du climat, au développement de la vie sur Terre, au maintien des écosystèmes et des populations, à l’agriculture. Elle semble être inépuisable et pourtant… Selon l’ONU, près de la moitié de la population mondiale vit dans des zones où l’eau peut manquer au moins un mois par an. Une proportion qui pourrait presque doubler d’ici 2050. Et l’eau potable voit sa qualité diminuer partout dans le monde, d’autant plus avec le changement climatique. Comment permettre à chacun de boire à sa soif ? Quel impact l’eau a-t-elle sur notre santé ? Comment son traitement est-il organisé dans les pays qui en manquent ?
Eléments de réponses avec Agathe Euzen, responsable de la Cellule eau du CNRS et directrice adjointe de l’Institut écologie et environnement (INEE) du CNRS, Massamba Diouf, professeur de santé publique, spécialiste de chirurgie dentaire et des impacts de l’eau sur la fluorose dentaire dans le Ferlo, au Sénégal, et Jérôme Labanowski, chargé de recherche CNRS dans l’équipe E-Bicom, spécialiste des contaminants de l’eau.
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Jeudi 1er septembre : Comment réussir à nourrir l’Afrique
Des sécheresses à répétition, une instabilité chronique, des ralentissements économiques et c’est tout un continent qui a faim. L’Afrique souffre depuis des décennies d’insécurité alimentaire. Après une période d’amélioration entre 2000 et 2013, la situation s’est aujourd’hui considérablement aggravée. Presque tous les pays d’Afrique subissent le fardeau de la malnutrition, sous forme de dénutrition et de carences en micronutriments. En 2020, selon les données de l’ONU, un Africain sur cinq était sous-alimenté, principalement en Afrique centrale et de l’Est. Une situation qui a empiré avec la pandémie et les conflits. Comment éliminer la faim sur le continent ? Des initiatives voient-elles le jour pour tenter de stabiliser la situation ? La famine quittera-t-elle un jour l’Afrique ?
Eléments de réponses avec Jean-Daniel Cesaro, géographe, chercheur au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (CIRAD), Alphonsine Ramdé, chercheuse à l’Institut de recherche en sciences de la santé (IRSS) et coordonnatrice nationale du programme « Nutri-Green » et David Giron, directeur de l’Institut de recherche sur la biologie de l’insecte (IRBI), à Tours.
Vendredi 2 septembre : Pourquoi l’hygiène est si vitale pour notre santé
Lavage des mains, gel hydroalcoolique, masques, distanciation d’un mètre. Des habitudes que nous avons prises avec l’épidémie de Covid-19. Avec la vaccination et les antibiotiques, l’hygiène est une des clés pour être en bonne santé et lutter contre les virus. Elle permet aussi de prévenir les maladies chroniques telles que le diabète ou la tension grâce à des habitudes de vie adaptées. Que retenir de ces bonnes pratiques ? Comment les maintenir, surtout dans des pays en développement où l’on manque de tout ? Comment apprendre à nettoyer sa maison ou un hôpital sans pour autant polluer l’environnement ?
Eléments de réponses avec Priscilla Duboz, anthropobiologiste, directrice adjointe de l’Observatoire hommes-milieux international Tessékéré, Lamine Gueye, médecin, recteur de l’université Gaston-Bergé de Saint-Louis, au Sénégal, et neurobiologiste et Bruno Grandbastien, président de la société française d’hygiène hospitalière et professeur de santé publique à Lausanne.

Écouter aussi « La fabrique du savoir », le podcast du « Monde » sur le dialogue entre sciences et société
« La fabrique du savoir » est un podcast écrit et animé par Joséfa Lopez pour Le Monde. Réalisation : Eyeshot. Identité graphique : Mélina Zerbib. Partenariat : Sonia Jouneau, Victoire Bounine. Partenaire : Espace Mendès France de Poitiers.
Joséfa Lopez
Pourquoi écologie et santé sont intimement liées
PODCAST « La fabrique du savoir » (1/5).
Les changements environnementaux et l’évolution des modes de vie peuvent avoir des conséquences sur la santé humaine. Découvrez comment, dans la saison 2 de ce podcast réalisé par « Le Monde », en partenariat avec l’Espace Mendès-France de Poitiers.
Par Joséfa Lopez et Caroline AndrieuPublié le 29 août 2022 à 07h00 – Mis à jour le 29 août 2022 à 17h57
Temps de Lecture 6 min. https://www.lemonde.fr/podcasts/article/2022/08/29/pourquoi-ecologie-et-sante-sont-intimement-liees_6139353_5463015.html
Des eaux stagnantes – idéal pour les moustiques – et c’est une épidémie de paludisme qui se développe. Des forêts coupées, une forte urbanisation et ce sont des chauves-souris, dérangées, qui viennent contaminer des mammifères. Environnement, santé et société sont intimement liés. Pour comprendre comment certaines maladies se développent et nous touchent, il peut être utile de prendre du recul et de considérer le monde qui nous entoure dans sa globalité. C’est ce qu’on appelle « l’écologie de la santé ». Comment les transformations de notre environnement et l’évolution de nos modes de vie peuvent-elles avoir un impact sur notre santé ? Comment apprendre à vivre avec le vivant ? Eléments de réponses dans l’épisode 1 de « La fabrique du savoir, saison 2 », un podcast du Monde produit en partenariat avec l’Espace Mendès France de Poitiers.
Au micro de la journaliste Joséfa Lopez, Serge Morand, biologiste, écologue de la santé au CNRS, à l’IRD et au CIRAD et expert au sein du programme One Health, Delphine Destoumieux-Garzon, directrice de recherche et biologiste au CNRS, spécialiste des interactions hôte-pathogène-environnement, et Patrick Mavingui, microbiologiste et directeur de recherche au CNRS à l’université de La Réunion, spécialiste des maladies tropicales.
Comment définir « l’écologie de la santé » ?
Delphine Destoumieux-Garzon : C’est la connexion de différentes disciplines qui permettent de faire le lien entre la santé humaine, la santé animale et la santé environnementale. Ce lien permet de comprendre à l’échelle des systèmes comment les espèces interagissent, comment les pathogènes évoluent, comment ils sont transmis et quels sont les facteurs à la fois environnementaux et humains qui agissent sur l’ensemble du système et entraînent l’apparition d’une épidémie. Il s’agit donc de faire collaborer médecine humaine, médecine animale, sciences de l’écologie et de l’évolution. Pour mettre en place des approches de prévention efficaces, il faut aussi s’intéresser à l’agriculture, à l’élevage, aux systèmes de transport, etc.
Patrick Mavingui : L’écologie de la santé permet de voir les systèmes impliqués dans l’émergence des maladies mais aussi l’émergence de la dynamique de transmission. Ces connaissances permettent ensuite d’arrêter ou de diminuer l’impact des maladies.
Concrètement, quelle incidence peut avoir l’être humain sur la nature, qui peut ensuite avoir des conséquences sur sa propre santé ?
Serge Morand : L’intensification de l’élevage industriel entraîne par exemple la transformation de l’usage des terres car il faut nourrir davantage d’animaux et donc convertir des terres, des forêts. Cela conduit à une simplification des paysages. L’urbanisation de plus en plus importante a aussi sa part. Plus de la moitié de la population humaine vit dans des villes qui continuent de grandir, notamment en milieu intertropical, dans des régions avec une forte biodiversité. Résultat : on met ensemble tout ce qu’il faut pour favoriser l’émergence et la transmission de maladies.
P.M : Les peuples anciens avaient compris les éléments qui peuvent amener à l’émergence de maladies. Par exemple, ils ne faisaient par exemple pas de monoculture, plutôt de la polyculture, pour éviter qu’une seule culture soit infectée. Aujourd’hui, nous avons oublié ces principes de base qui permettent d’éviter des catastrophes. Et puis, l’augmentation de la population mondiale entraîne inévitablement l’occupation excessive des sols, de façon plus ou moins contrôlée. Aujourd’hui, on commence à se rapprocher de ce système ancien car on ne peut pas continuer à détruire l’environnement, à se rapprocher des animaux réservoirs qui vivent et coévoluent avec ces pathogènes car cela entraîne l’apparition de virus chez l’être humain, comme le SARS-CoV-2.
Quels types de maladies touchent principalement l’être humain ?
P. M. : Si vous étudiez la pyramide des âges, vous constaterez que l’homme a évolué dans ces capacités à produire une santé efficace et stable. Les technologies nous permettent aujourd’hui de dire que trois quarts des maladies qui peuvent infecter l’être humain sont des zoonoses, c’est-à-dire des maladies d’origine animale. Et parmi ces trois quarts, on en a une partie considérable qui sont des virus, et des virus à ARN. Ils ont donc un potentiel de mutation important qui génère des variants, variants qui leur permettent de passer des animaux à l’homme et s’y adapter. Maintenant qu’on en a conscience, quelle est la réponse ? Elle est multiple : maîtriser notre production d’une part, ménager notre environnement d’autre part car l’écosystème est le lieu où émergent ces pathogènes-là. On doit donc essayer de trouver un équilibre entre nous, nos animaux et notre écosystème.
Comment trouver cet équilibre ? Doit-on remettre en question nos modes de vie ?
D. D.-G. : On sait que le transport urbain crée de la pollution, de la contamination, du transfert de pathogènes. L’alimentation est aussi un vecteur important pour le transfert de ces pathogènes. Revenir au local permettrait par exemple de réduire notre impact sur l’environnement et diminuer les risques de propager des épidémies.
S. M. : On pense toujours qu’on trouvera une réponse technologique à n’importe quel problème, sans chercher à comprendre les mécanismes écologiques et évolutifs. La résistance des bactéries aux antibiotiques est un bon exemple. Elle nous montre clairement que l’on est dans une course sans fin. Il va falloir apprendre à mieux gérer nos antibioiques plutôt que penser qu’on va être sauvé par un nouvel antibiotique. Nous allons devoir reprendre en compte la dynamique du vivant et la dynamique des interactions entre le vivant non humain et les humains.
Comment en sommes-nous arrivés à oublier ce lien entre environnement et santé ?
D. D.-G. : On a choisi les voies faciles. C’est vrai pour l’élevage intensif, c’est vrai aussi pour l’usage des médicaments, etc. On a mis en place ces modes de vie sans réfléchir aux conséquences que cela pouvait avoir sur les micro-organismes avec lesquels nous vivons. Ils subissent des pressions au quotidien et vont ensuite évoluer en réponse à ces pressions. A un moment donné, le hasard fait que la sélection de tel germe, avec tel gène de résistance ou telle acquisition de facteurs de virulence va le faire devenir pathogène pour nous.
Des agents infectieux existent aussi en milieu marin. Comment évoluent-ils ?
D. D.-G. : Je travaille sur les micro-organismes qui infectent les espèces marines, principalement les invertébrés marins. Nous observons qu’ils obéissent exactement aux mêmes lois que les micro-organismes qu’on connaît sur terre. Ils subissent les mêmes pressions et évoluent de la même manière. Notre activité humaine favorise leur transfert à l’échelle planétaire, notamment au travers du commerce maritime international. L’environnement − les changements globaux, et en premier lieu le réchauffement des océans et de la planète en général − va leur permettre de changer d’aires de répartition. On les retrouve alors dans de nouvelles zones géographiques.
Lire aussi :En Méditerranée, la canicule marine accélère le remplacement des espèces
Quel rôle joue le changement climatique dans la transmission des virus et pathogènes ?
P. M. : Je vais prendre l’exemple de l’île de La Réunion que je connais bien. Il y avait initialement des transmissions sporadiques de dengue par le moustique tigre, avec un nombre de cas relativement faible. Mais depuis 2018, nous constatons une transmission ininterrompue de la maladie. Cette continuité de transmission est due au fait que le nombre de moustiques, qui baisse normalement en hiver austral, ne diminue plus autant à cause du maintien les températures. On est passé d’une région épidémique à une région endémique de transmission de dengue.
Comment apprendre à vivre avec les virus et les bactéries ?
S. M. : Les crises sanitaires, écologiques, climatiques montrent bien qu’il faut améliorer nos résiliences. La première résilience se situe au niveau de nos systèmes de santé qui ont été très fragilisés mais aussi sur les systèmes de santé animale. Il faut investir, maintenir la qualité des services et leur adjoindre un service de santé environnemental qui s’intéresserait à la santé des humains, des animaux et des plantes en même temps. On peut très bien gérer le danger mais séparer les humains de la nature est un non-sens. Il faut recréer ce lien entre humains et nature, mais en ayant cette compréhension scientifique des phénomènes. Le bon fonctionnement des écosystèmes est le support de nos civilisations.
Lire aussi : Variole du singe : comment se transmet-elle, quels sont les symptômes ?
L’interdisciplinarité est-elle importante dans le domaine de l’écologie de la santé ?
D. D.-G. : Oui, elle est obligatoire pour aller de l’avant car les systèmes sont très complexes. L’écologie de la santé fait appel à la médecine humaine, animale, aux sciences de l’écologie et de l’évolution. Si on veut vraiment mettre en place des approches de prévention, il faut aussi s’intéresser à l’agriculture, à l’élevage, aux systèmes de transport,… Et dès la formation des chercheurs, il est important qu’il y ait un socle commun de connaissances. Pour passser dans l’action, nos politiques doivent aussi s’emparer de ces problématiques complexes grâce à des actions interministérielles.
Un dernier message ?
S. M. : L’être humain doit reconnaître qu’il fait partie de la nature. Il est partie prenante, il en vit. Il y a beaucoup plus de cellules bactériennes que de cellules humaines. On a une diversité génétique. On est ce qu’on appelle un « phénotype étendu ». Cette reconnaissance doit irriguer la mise en place de nouvelles politiques publiques. Un message positif : on voit qu’une partie de l’administation est prête à collaborer, il faut juste une petite impulsion.
D. D.-G. : On ne peut vivre bien que sur une planète en bonne santé. Nous faisons partie du système, nous ne sommes pas en dehors du système. Je pense que le grand public a bien compris que notre santé dépendait de l’environnement et de la santé des espèces qui nous entourent, que ce soit les plantes ou les animaux. Il faut accompagner cette prise de conscience au niveau politique par des mesures ambitieuses. Nos dirigeants doivent nous aider un peu plus dans cette transition.
P. M. : A l’époque où l’information circule énormément, faisons confiance à la science. La science questionne et apporte des réponses de façon factuelle. Rabelais a dit que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Les scientifiques le savent. Il faut se méfier des personnes qui parlent au nom de la science sans avoir les éléments factuels.

Écouter aussi « La fabrique du savoir » s’ancre sur le continent africain pour sa saison 2
« La fabrique du savoir » est un podcast écrit et animé par Joséfa Lopez pour Le Monde. Réalisation : Eyeshot. Identité graphique : Mélina Zerbib. Partenariat : Sonia Jouneau, Victoire Bounine. Partenaire : Espace Mendès France de Poitiers.
Joséfa Lopez et Caroline Andrieu
Comment la Grande Muraille verte tente de reboiser l’Afrique
PODCAST « La fabrique du savoir » (2/5). Planter des arbres pour repousser le désert, c’est le défi de la Grande Muraille verte en Afrique. Découvrez en quoi consiste cet ambitieux projet de restauration écologique dans la saison 2 de ce podcast réalisé par « Le Monde » en partenariat avec l’Espace Mendès-France de Poitiers.
Par Joséfa Lopez et Caroline AndrieuPublié hier à 06h00, mis à jour hier à 11h34
Temps de Lecture 5 min. https://www.lemonde.fr/podcasts/article/2022/08/30/comment-la-grande-muraille-verte-tente-de-reboiser-l-afrique_6139470_5463015.html
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Il émet plus de dioxyde de carbone (CO2) que la nature ne peut capter, rase des forêts, construit des routes, surexploite des terres, utilise des produits chimiques, pêche plus que les océans ne le permettent… Dans chacune de ses activités, l’être humain interagit avec d’autres écosystèmes. Mais ses excès ont pour conséquence le déclin de la biodiversité. On parle même de « sixième extinction de masse ». Alors, pour compenser ces effets dévastateurs, des initiatives naissent. C’est le cas de la Grande Muraille verte. Lancé en 2007 par l’Union africaine, ce projet de restauration écologique prévoit de planter… des millions d’arbres. En quoi consiste-t-il ? Comment se concrétise-t-il sur le terrain ? Quinze ans après son lancement, quels sont les résultats ? Eléments de réponse dans l’épisode 2 de « La fabrique du savoir, saison 2 », un podcast du Monde produit en partenariat avec l’Espace Mendès-France de Poitiers.
Au micro de la journaliste Joséfa Lopez, Gilles Boëtsch, anthropologue, directeur de recherche émérite au CNRS et codirecteur de l’observatoire Hommes-Milieux Téssékéré, Aliou Guissé, botaniste, professeur en écologie végétale à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar (UCAD) et codirecteur de l’observatoire Hommes-Milieux Téssékéré, et Martine Hossaert-McKey, directrice de recherche émérite au CNRS dans le laboratoire ChimEco et au centre d’écologie fonctionnelle et évolutive à Montpellier, chargée de mission biodiversité et outre-mer pour le CNRS.

La Grande Muraille verte est un projet de reboisement sur 8 000 kilomètres, entre le Sénégal et Djibouti. Pourquoi a-t-il été lancé ?
Gilles Boëtsch : Le projet de Grande Muraille verte a pour objectif de limiter l’avancée du désert dans une région fragile située près du Sahara, le Sahel, en proie à la désertification. Et cela en plantant des arbres. Ce projet s’adapte au contexte et aux écosystèmes de chaque pays dans lequel il est développé. Le Sénégal sert de vitrine, comme la Mauritanie à son niveau. Mais entre le climat, les troupeaux et les conflits armés, il faut vraiment s’accrocher pour que cette Grande Muraille avance !
Martine Hossaert-McKey : Avec la Grande Muraille verte, on peut parler d’une expérience de laboratoire à ciel ouvert ! C’est une sorte de mosaïque où chaque pays s’empare du projet à sa façon, en fonction de sa culture, du foncier, de la texture du sol. On ne va pas planter les mêmes arbres au Sénégal qu’en Mauritanie ou en Ethiopie, par exemple…
Comment faites-vous pousser des arbres dans des zones désertiques ?
Aliou Guissé : Le choix des espèces a été primordial. Il s’est fait sur deux critères. D’abord, les envies des populations locales, à qui on a demandé leur avis. Ensuite, dans la liste d’espèces qui se sont dégagées, nous en avons testé quelques-unes en laboratoire. Finalement, nous en avons gardé sept, les plus adaptées ou les plus susceptibles de s’adapter à un climat aussi hostile que la zone sahélienne. Ensuite, nous faisons grandir les plants en pépinière puis, lorsqu’ils ont atteint une certaine taille, ils sont plantés. Cela leur permet d’être un peu plus autonomes vis-à-vis de l’eau. Nous reboisons pendant la période hivernale afin de profiter de la saison pluvieuse, qui commence au mois d’août dans la zone sahélienne, et nous faisons des sillons dans la terre pour emprisonner l’eau de pluie.
Combien d’arbres ont ainsi déjà été plantés depuis 2007 ?
G. B. : Au Sénégal, nous comptons deux millions de plants. Mais, attention, pas des arbres entiers, nous plantons de petits arbustes, dont la moitié environ survivra.
A. G. : Dans d’autres zones moins hostiles, on peut monter jusqu’à 68 % de taux de réussite. A condition d’avoir un suivi sérieux, des écogardes qui surveillent et l’installation d’un grillage pour protéger les plants.
Pourquoi devoir replanter autant d’arbres dans ces zones ?
G. B. : Avant, les gens venaient dans cette zone uniquement au moment de la mousson, quand il y avait de l’eau. Puis ils repartaient. Aujourd’hui, ces populations restent en permanence parce qu’il y a eu des forages et elles y pratiquent l’élevage. Les bêtes divaguent et broutent. Résultat : la forêt sahélienne a perdu 80 % de sa masse en un siècle. Avec la Grande Muraille verte, on essaie de restaurer la forêt telle qu’elle existait il y a un siècle. Mais la pression du bétail rend les choses très difficiles.
A. G. : Il est difficile de convaincre les populations de diminuer l’élevage, car c’est une tradition et un honneur chez les Peuls d’avoir le plus de bétail possible.
Lire aussi PLAN B : Une Grande Muraille verte pour arrêter le désert
En plus de stopper le désert, la Grande Muraille verte a un but socio-écologique. Elle vise à améliorer les conditions de vie et de santé des populations, à lutter contre l’insécurité alimentaire, contre la paupérisation…
M. H.-M. : C’est un très bel exemple de solution fondée sur la nature, car planter des arbres permet de régénérer la forêt et de faire revenir la biodiversité. L’arbre va permettre aussi à des graminées de s’installer dessous, il va attirer de nouveaux pollinisateurs, des insectes. Les gens vont pouvoir réutiliser certaines plantes pour leur consommation, pour le fourrage…
G. B. : La Grande Muraille verte permet également d’améliorer la santé des populations. En effet, dans certains pays, 30 % des habitants souffrent de maladies respiratoires à cause de la poussière du désert. Or, si on arrive à humidifier un peu plus le sol grâce aux arbres, cela fera tomber les poussières. On diminuera donc les maladies respiratoires.
Comment les éleveurs ont-ils réagi à la mise en place de la Grande Muraille verte ?
A. G. : Au début, tout le monde pensait que cette muraille verte serait compacte, comme une sorte de bande d’arbres étanche. Nous avons fait des aménagements pour permettre aux troupeaux de passer. Les éleveurs se rendent aujourd’hui compte qu’ils tirent un certain nombre d’avantages des parcelles qui sont reboisées. Par exemple, grâce aux clôtures, la strate herbacée est préservée pendant toute la saison et à la fin, quand elle est à son maximum, nous permettons aux populations locales de venir récolter pour faire du fourrage. Certains l’utilisent pour leur propre bétail ; d’autres le vendent, ce qui leur apporte des revenus importants.
Le projet a maintenant quinze ans. Quel bilan dressez-vous ?
G. B. : Il fonctionne relativement bien au Sénégal. On a réussi à convaincre les habitants du bienfait de cette démarche et, comme ils sont plutôt de notre côté, cela se passe bien. En revanche, il y a certains pays, comme en Algérie, où des expériences de barrières vertes n’ont pas fonctionné car les populations y étaient opposées. Des raisons géopolitiques peuvent aussi compromettre le projet. Même si les dirigeants ont tous envie que ça marche, ils ne contrôlent pas tout.
Lire aussi : L’Afrique de l’Ouest adopte sa première stratégie régionale pour le climat
Quels sont les défis pour la prochaine décennie ?
A. G. : Convaincre les décideurs que la recherche est indispensable pour avancer. On essaie au quotidien de réunir les gestionnaires de cette muraille avec des chercheurs car, pour prendre une décision, il faut savoir quelles en seront les conséquences. Nous pensons aussi qu’avec cette synergie nous pouvons convaincre les gouvernants de mettre beaucoup plus de moyens sur ce projet et permettre à nos étudiants chercheurs, nos doctorants d’être formés dans de meilleures conditions sur des aspects concrets. Par exemple, depuis un certain temps, nous avons un insecte qui envahit l’une des espèces d’arbres. Cet insecte-là, on a pu le décrire récemment grâce à la recherche. C’est un insecte qui n’était pas répertorié auparavant. La recherche a donc permis une avancée phénoménale !
Avez-vous l’impression d’être des scientifiques d’action ?
G. B. : D’action et de terrain ! On n’est pas seulement sur nos paillasses. On va aussi sur le terrain voir ce qui se passe auprès des populations. Des populations qui ont un savoir à transmettre sur leur environnement.
Si vous deviez décrire en un mot ce projet de Grande Muraille verte…
G. B. : Il est « génial » !
A. G. : Je dirais « téméraire » et « conscient ».
M. H.-M. : Un projet « exemplaire » ! Nous menons une recherche et une action interdisciplinaire en contact avec des populations locales, et c’est un succès. Il faut le faire savoir !

Écouter aussi « La fabrique du savoir » s’ancre sur le continent africain pour sa saison 2
« La fabrique du savoir » est un podcast écrit et animé par Joséfa Lopez pour Le Monde. Réalisation : Eyeshot. Identité graphique : Melina Zerbib. Partenariat : Sonia Jouneau, Victoire Bounine. Partenaire : Espace Mendès-France de Poitiers.
Joséfa Lopez et Caroline Andrieu
Comment l’eau que nous buvons affecte notre santé
PODCAST « La fabrique du savoir » (3/5).
La qualité de l’eau que nous consommons a un impact sur notre santé et sur notre environnement. Découvrez comment dans la saison 2 de ce podcast, réalisé en partenariat avec l’Espace Mendès-France de Poitiers.
Par Joséfa Lopez et Caroline AndrieuPublié aujourd’hui à 06h30, mis à jour à 06h30
Temps de Lecture 6 min. https://www.lemonde.fr/podcasts/article/2022/08/31/comment-l-eau-que-nous-buvons-affecte-notre-sante_6139587_5463015.html
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Elle est vitale. Indispensable à la régulation du climat, au développement de la vie sur la Terre, au maintien des écosystèmes et des populations, à l’agriculture. Elle semble être inépuisable et pourtant… selon l’ONU, près de la moitié de la population mondiale vit dans des zones où l’eau peut manquer au moins un mois par an. Une part qui pourrait presque doubler d’ici 2050. Et l’eau potable voit sa qualité diminuer partout dans le monde, un phénomène accentué par le changement climatique. Comment permettre à chacun de boire à sa soif ? Quel impact l’eau a-t-elle sur notre santé ? Eléments de réponses dans l’épisode 3 de « La fabrique du savoir, saison 2 », un podcast du Monde produit en partenariat avec l’Espace Mendès France de Poitiers.
Au micro de la journaliste Joséfa Lopez, Agathe Euzen, responsable de la Cellule Eau du CNRS et directrice adjointe de l’Institut écologie et environnement (INEE) du CNRS, Massamba Diouf, professeur de santé publique, spécialiste de chirurgie dentaire et des impacts de l’eau sur la fluorose dentaire dans la région du Ferlo, au Sénégal, et Jérôme Labanowski, chargé de recherche au CNRS dans l’équipe E-Bicom, spécialiste des contaminants de l’eau.
Quelles problématiques sont liées à l’eau ?
Agathe Euzen : L’eau est vitale. Si on ne boit pas pendant trois jours se pose la question de la durée de la vie. Et c’est valable pour l’ensemble du vivant – les humains, les plantes, les animaux. D’autre part, l’eau est omniprésente sur Terre. La part de l’eau douce est minime, mais elle suffit à satisfaire nos différents besoins. Les questions qui se posent sont donc d’abord celle de la répartition de l’eau, ensuite celle de l’évolution des dynamiques des populations qui vont prélever cette ressource. La croissance démographique, la littoralisation, la densification urbaine et le changement climatique ont une incidence sur la disponibilité de la ressource, mais aussi sur les pressions anthropiques qui vont impacter sa qualité. Tout ceci nous rend très vulnérables. Ces enjeux s’inscrivent donc dans une approche globale et systémique de la Terre et nécessitent un travail pluridisciplinaire.
Jérôme Labanowski : L’eau est à la fois source de fédération pour les gens, mais aussi source de beaucoup de conflits. C’est pourquoi s’intéresser à l’eau revient à s’intéresser à l’homme.
Massamba Diouf : En Afrique, comme ailleurs, l’eau est une priorité de santé publique car elle a un impact sur la santé humaine. Il faut donc se soucier de sa qualité afin d’éviter les maladies.
L’eau est un bien commun. Quel rapport l’être humain entretient-il avec ?
A. E. : On se rend compte de la valeur de l’eau quand on n’y a plus accès. En France, on tourne le robinet, elle arrive, et on ne cherche même pas à savoir où elle s’en va quand elle a été souillée. En revanche, quand on tourne le robinet et que l’eau ne sort plus, ou bien qu’elle sort avec une couleur particulière, on prend conscience de sa valeur. La question se pose différemment quand il faut programmer sa journée en fonction de l’heure à laquelle on espère avoir de l’eau au robinet. Elle se pose encore autrement quand il va falloir passer une demi-heure, une heure pour se rendre au puits, au forage, afin de satisfaire les besoins humains et parfois prioritairement les besoins des animaux. Sachant que ce n’est pas parce qu’on a accès à de l’eau qu’elle est forcément de bonne qualité.
L’Afrique est un continent de paradoxes : il compte 17 fleuves, 160 lacs, de nombreux pays sont bordés par les mers et les océans, et pourtant de nombreux pays manquent d’eau. Et la qualité de cette eau peut entraîner des maladies.
M.D. : En Afrique, et particulièrement au Sénégal, les réserves d’eau sont suffisantes, mais les exploiter demande beaucoup de moyens. Si l’exploitation était faite correctement, on pourrait satisfaire 75 %, ou même plus, des besoins des populations.
J. L. : Concernant les maladies, on compte les maladies diarrhéiques liées à la qualité de l’eau et celles liées aux eaux stagnantes qui permettent la prolifération de moustiques. Produire ou générer une eau de bonne qualité est aussi nécessaire pour éviter le développement de pathologies comme les fluoroses – pathologie qui touche l’émail de la dent – ou encore le cancer des os.
Les résidus de médicaments dans les eaux peuvent, eux aussi, avoir des conséquences sur la santé.
J. L. : On retrouve des médicaments, mais aussi des résidus de produits d’hygiène ou de produits cosmétiques, dans les milieux aquatiques puisqu’ils transitent par les systèmes d’eaux usées jusque dans les rivières. Le problème avec ces molécules est qu’elles sont actives sur le vivant. On parle souvent par exemple de la féminisation des poissons à cause de la pilule contraceptive. On retrouve aussi souvent des restes de paracétamol dans les rivières – l’équivalent d’un quart de cachet de paracétamol dans une piscine olympique. C’est une concentration très faible, ce qu’on appelle de la trace, voire de l’ultra-trace, mais ça nous dit qu’il y a la présence de ces composés-là qui sont actifs dès le premier petit grain présent. Finalement, tous les médicaments qu’on prend, tous les produits cosmétiques qu’on utilise, tôt ou tard, finissent dans ce milieu récepteur.
Outre l’activité humaine, de nombreuses substances sont présentes dans l’eau et ont des conséquences sur la santé humaine…
M. D. : Les roches libèrent un certain nombre de minéraux – comme le fluor – qui vont infiltrer l’eau de consommation des humains. Et à force de la consommer, et donc d’être exposés à ce fluor, on finit par avoir des conséquences sur l’émail des dents. C’est ce qu’on appelle la « fluorose dentaire ». Les dents vont prendre une coloration rougeâtre. C’est très fréquent au Sénégal par exemple. La présence de sodium provenant de roches fossiles pose aussi problème. Sodium dont les concentrations dépassent souvent largement les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé. Enfin, dans la zone du Ferlo [dans le nord-est du Sénégal], on constate une forte charge en fer. C’est un oligo-élément qui doit être présent dans l’organisme mais seulement à l’état de trace. Au-delà survient l’intoxication.
Le réchauffement climatique a aussi un impact sur la qualité de l’eau. Si une rivière est moins remplie, cela ne veut pas dire qu’elle sera moins polluée.
J. L. : Au contraire, même, puisque moins il y a d’eau, plus la concentration de polluants est élevée. C’est un des spectres qui nous inquiètent avec le changement climatique, outre l’aspect quantitatif. Ce changement perturbe le cycle naturel. Les augmentations de température perturbent l’écosystème aquatique. Apparaissent des microalgues, des cyanobactéries, tous les organismes dont certains ont la capacité de proliférer très vite. Et plus on stresse les bactéries et les virus, plus ceux-ci deviennent virulents, mieux ils se défendent. Ils deviennent alors de plus en plus infectieux.
Comment obtenir une eau plus saine ?
A. E. : Dans le monde, près de quatre milliards de personnes n’ont pas accès à un service d’assainissement correct. Deux milliards de personnes n’ont pas accès à une eau qui satisfasse la réglementation pour la consommation humaine. C’est gigantesque et ça montre bien l’importance des infrastructures, mais aussi leurs limites. On peut vivre dans une région qui a les pieds dans l’eau, mais sans infrastructures, on n’a pas la disponibilité de la ressource. On parle de dessalement des eaux, mais cela produit une eau qui ne répond pas aux goûts et à la représentation de la qualité qu’on veut obtenir pour l’utiliser. Israël a initié le système de dessalement d’eau de mer et arrive à des coûts de plus en plus acceptables. Mais ensuite, il faut voir comment le réseau est déployé, comment il est intégré à l’aménagement du territoire, comment il est intégré par les différents usagers, et pour quels types d’usages.
Ensuite, quand on n’a pas de système de traitement qui soit structuré, notamment en milieu rural, les populations adoptent des pratiques spécifiques plus ou moins efficaces qui relèvent parfois de croyances. Par exemple, on va mettre de l’eau dans un endroit, dans un canari [un récipient en terre cuite], qui va permettre de préserver une certaine fraîcheur de l’eau, mais aussi l’aider à décanter. Les particules vont tomber au fond et cela va clarifier l’eau de façon évidente. D’autres vont la filtrer avec un bout de tissu.
Etes-vous optimistes sur la question de l’eau en Afrique ?
M. D. : Oui, on peut l’être. Aujourd’hui, 23 % de l’alimentation en eau dans la capitale sénégalaise provient du lac de Guiers, à 250 kilomètres environ de Dakar. Une usine de dessalement d’eau de mer est en cours de construction dans un quartier appelé Mamelles, pour contribuer à approvisionner la capitale. Parallèlement, des dispositifs traditionnels, éprouvés en laboratoire, ont montré des résultats assez satisfaisants du point de vue du goût et du point de vue de la composition physico-chimique. Si de telles pratiques sont vulgarisées, réparties au niveau du territoire, les populations pourront avoir accès à une eau de qualité sans difficultés majeures.
A. E. : Attention toutefois à l’ensemble des enjeux. Il faut accompagner les populations et mesurer l’impact de cette politique sur leur mode de vie, mais aussi d’un point de vue environnemental. Une sédentarisation plus grande, avec des troupeaux, crée par exemple des pressions sur la ressource. Il y a un nouvel équilibre à trouver pour les écosystèmes. Une politique de l’eau, ce n’est pas seulement tirer des tuyaux.
J. L. : En effet, il faut vraiment bien étudier les conséquences d’une action au-delà de son cadre technique. Derrière les problématiques financières, il y a une vraie dimension humaine, culturelle. Je pense notamment au changement de la qualité des eaux qu’on va distribuer à des personnes qui n’ont jamais bu ce type d’eau, qui ont toujours vécu dans un environnement fortement parasitaire, à risque, et qui pourraient perdre leur immunité naturelle. La prise en compte de l’ensemble des paramètres est à la fois stratégique et politique.

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« La fabrique du savoir » est un podcast écrit et animé par Joséfa Lopez pour Le Monde. Réalisation : Eyeshot. Identité graphique : Mélina Zerbib. Partenariat : Sonia Jouneau, Victoire Bounine. Partenaire : Espace Mendès-France de Poitiers.
Joséfa Lopez et Caroline Andrieu