« Il faut maintenant adopter l’idée d’une sobriété-partage, fondée sur le principe de justice. » (Eloi Laurent économiste)

« Les sociétés humaines doivent d’urgence trouver un chemin pour passer de trop pour certains à assez pour tous »

TRIBUNE

Éloi Laurent

Economiste

L’économiste Eloi Laurent relève que le concept de sobriété a connu différentes acceptions. Face à l’indéniable réalité du réchauffement climatique, il faut maintenant adopter l’idée d’une sobriété-partage, fondée sur le principe de justice.

Publié le 29 août 2022 à 06h30 – Mis à jour le 29 août 2022 à 15h07   Temps de Lecture 4 min. Read in English 

https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/29/les-societes-humaines-doivent-d-urgence-trouver-un-chemin-pour-passer-de-trop-pour-certains-a-assez-pour-tous_6139345_3232.html

Nous y sommes. En cet été 2022, la France, comme avant elle l’Australie ou les Etats-Unis, a compris que toute sa richesse ne la préserverait pas de la crise écologique tandis que sa dépendance aux énergies fossiles devient une insupportable vulnérabilité sociale. C’est le moment de revenir aux fondamentaux du raisonnement économique. Très loin de la folle gabegie de la croissance, l’analyse économique fut conçue par Aristote il y a deux millénaires et demi comme une discipline de la sobriété, cherchant à satisfaire les besoins humains essentiels dans un environnement contraint en assurant la correspondance entre des besoins raisonnés et des ressources limitées. Mais cette première sobriété, la « sobriété-frugalité », se déploie dans l’espace du foyer qui est par nature inégalitaire : les membres de la famille sont placés dans un rapport hiérarchique et ne doivent pas devenir des semblables. Il n’y a donc aucune raison pour que la satisfaction des besoins essentiels, qui procède d’un principe de nécessité, aboutisse à une situation juste. C’est dans l’espace de la cité que le nécessaire peut ou non être jugé comme suffisant.

Le deuxième âge de la sobriété, prenant acte de l’accélération fulgurante du développement économique au lendemain de la seconde guerre mondiale, entendait ralentir la surconsommation des ressources naturelles qu’il engendre, à commencer par l’approvisionnement en énergie. Il revient à l’association négaWatt d’avoir introduit ce concept de « sobriété-modération » au début des années 2000 pour le distinguer de la logique d’efficacité énergétique. Autant l’efficacité énergétique vise à réduire la quantité d’énergie (et/ou de carbone) par unité de production, autant la sobriété énergétique vise à réduire le volume d’énergie consommée et donc à garantir que les politiques mises en œuvre se traduisent effectivement par des économies d’énergie en évitant un « effet rebond » de la consommation.

A cet égard, l’article 2 de la loi sur la transition énergétique votée en 2015 en France entretient un contresens fatal en prétendant soutenir « la croissance verte par le développement et le déploiement de processus sobres ». Les travaux visionnaires de négaWatt ont notamment permis de distinguer différentes politiques de sobriété : structurelle (rapprocher les lieux de travail et de résidence), dimensionnelle (réduire la taille des voitures), d’usage (prendre les transports en commun) et collaborative (favoriser l’autopartage).

Lire aussi :  Sobriété, efficacité et renouvelables : le scénario de négaWatt pour atteindre la neutralité carbone

Une troisième période s’est ouverte depuis quelques années, lorsque des articles scientifiques issus du courant de la décroissance et publiés dans des revues influentes ont entrepris de revisiter des travaux datant du début des années 1990 sur les besoins humains essentiels développés notamment par le chercheur britannique Ian Gough. Une dialectique de la décroissance est alors apparue : autant il paraît impossible de découpler la croissance économique des dommages environnementaux qu’elle cause, autant il paraît possible de satisfaire des niveaux de vie décents universels tout en réduisant la consommation énergétique mondiale (qui a doublé depuis quarante ans), à condition d’une gigantesque redistribution des ressources entre les pays et au sein de ceux-ci. La justice est bien la notion-clé de ce troisième âge de la sobriété, la « sobriété-partage ».

Un Etat du bien-être essentiel

C’est ici qu’intervient le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui, s’appuyant à la fois sur les travaux de négaWatt et sur ces mêmes articles, propose, dans le résumé pour décideurs et le chapitre 9 de son troisième volet, une définition de la sobriété : « Les mesures et les pratiques quotidiennes qui évitent la demande d’énergie, de matériaux, de terre et d’eau tout en assurant le bien-être humain pour tous dans les limites planétaires. » Sont ici clairement mis en regard des limites et des besoins reliés entre eux par un impératif de justice sociale, dans l’esprit du rapport Brundtland (1987), rédigé par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement de l’Organisation des Nations unies.

Lire aussi :  Le GIEC appelle à des mesures immédiates et dans tous les secteurs pour « garantir un avenir vivable »

Mais cette définition prête également à confusion dans la mesure où elle mêle la sobriété et les politiques de sobriété. On peut donc vouloir distinguer la sobriété (définie comme un niveau de vie universel décent compatible avec les limites planétaires) et les politiques de sobriété (comprises comme des mesures visant à assurer cette compatibilité). La sobriété peut ainsi être appliquée à un large éventail de dimensions du bien-être humain (santé, nutrition, éducation, mobilité, etc.) et les politiques de sobriété porter aussi bien sur l’offre que sur la demande (le GIEC évoque un triptyque « éviter, améliorer, changer »), ce qui permet de combiner transformations structurelles et conversions individuelles.

Le Monde

« Chaleur humaine » : inscrivez-vous pour recevoir notre nouvelle newsletter consacrée au défi climatique.

S’inscrirePolitique de confidentialité

Cette sobriété-partage est aujourd’hui un point de convergence des principaux courants de la postcroissance (décroissance, « économie du donut » théorisée par Kate Raworth, économie du bien-être). Elle doit inspirer de nouvelles politiques publiques (telle que la planification sociale-écologique) et même de nouvelles formes d’autorités publiques, en amorçant le passage d’un Etat du bien-être à un Etat du bien-être essentiel. La sobriété-partage doit être au cœur de la stratégie du gouvernement français cet automne, en lieu et place d’une improbable écologie guerrière d’union sacrée.

Ce nouvel âge de la sobriété autorise en tout cas un retour à Aristote et à sa notion de « médiété » définie comme un juste milieu moral entre des excès contraires : les sociétés humaines doivent d’urgence trouver un chemin qui leur permette de passer non pas de trop à moins (économie de la privation), mais de trop pour certains à suffisamment pour tous (économie essentielle). Dans les territoires français où l’eau se fait rare sous l’effet d’une sécheresse structurelle, en Europe, où l’énergie vient à manquer, en Chine, où l’air est encore empoisonné par la pollution, il faut comprendre qu’économiser, ce n’est pas convertir la biosphère en ressources, c’est bien plutôt partager les ressources de la biosphère.

Eloi Laurent est économiste et enseignant à Sciences Po et Stanford. Il est notamment l’auteur de « La Raison économique et ses monstres » (Les Liens qui libèrent, 112 pages, 8,99 euros).

Éloi Laurent(Economiste)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire