L’Allemagne, durement frappée par la pénurie de main-d’œuvre, s’apprête à réformer sa politique migratoire
Deux millions d’emplois étaient vacants au mois de juillet. Un système de points à la canadienne est envisagé.
Par Cécile Boutelet(Berlin, correspondance)Publié hier à 05h30, mis à jour hier à 09h43
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« Réceptionniste, temps plein, 2 300 à 2 700 euros brut par mois, 25 jours de congé par an. » Sur le site Internet de cette chaîne d’hôtellerie allemande créée à Berlin en 1999, des dizaines d’offres d’emploi du même type se succèdent, dans une liste qui semble interminable : réceptionniste, personnel de salle pour le petit déjeuner, agent de maintenance… Presque aucune expérience n’est demandée ; les conditions semblent attractives. Toutefois, les candidatures se font rares. « C’est catastrophique. Nous avons énormément de mal à trouver des gens », déplore une cadre de ce groupe, qui préfère rester anonyme par crainte de l’effet négatif sur l’image de son entreprise, cruciale dans le recrutement. « La situation est devenue extrêmement critique. Nous allons sans doute revoir nos plans de croissance à la baisse. »
La pandémie de Covid-19, qui a conduit à des licenciements et mis un coup d’arrêt à l’embauche dans le secteur, a aggravé une situation déjà tendue. « Dans l’hôtellerie, les carrières ont perdu de l’attractivité auprès des candidats, qui redoutent le retour d’éventuelles restrictions. Et ceux qui sont là subissent le stress de devoir assurer le service en effectif réduit, ce qui conduit à des départs et affecte l’image de ces emplois. C’est un cercle vicieux », poursuit cette même source.
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Dans l’hôtellerie et la restauration, comme dans les aéroports, où les 7 300 emplois vacants ont provoqué d’importantes perturbations cet été, la pénurie est particulièrement prégnante. Mais ce n’est que la partie la plus visible du problème. Selon un sondage de l’institut économique IFO, paru début août, tous secteurs confondus, une entreprise sur deux ne parvient pas à recruter. Presque deux millions de postes sont vacants, a relevé l’institut IAB en août. Un record absolu.
Menace sur la reprise de la conjoncture
Dans certains métiers, le personnel manquant pourrait ne jamais revenir, tant la bataille pour les recrues et les apprentis est impitoyable sur le marché. « Après la pandémie, beaucoup de salariés déçus du tourisme et de l’hôtellerie-restauration ont redécouvert l’attractivité des métiers de l’artisanat. Certains se sont tournés vers nous », témoigne Lasse Kutzbach, qui dirige une entreprise spécialisée dans les toitures et les structures en bois. « Nous en avons profité, car nous offrons une atmosphère familiale et une formation de qualité », se félicite-t-il, en montrant l’effervescence des travailleurs dans la cour remplie de poutres de son atelier, au cœur du quartier de Tempelhof, à Berlin. S’il estime n’avoir pour l’instant pas de mal à dénicher des candidats, en raison du bouche-à-oreille positif qui s’est créé autour de son entreprise, il reconnaît être une exception au sein de sa branche. Dans les métiers de l’artisanat, 150 000 postes sont actuellement non pourvus.
La coalition gouvernementale a déjà approuvé, en juin, un premier paquet législatif, permettant aux immigrés « tolérés » et bien intégrés de bénéficier d’un droit de séjour dit d’« opportunité »
Outre-Rhin, la pénurie de main-d’œuvre est en train de menacer, non seulement la reprise de la conjoncture à court terme, mais aussi la capacité du pays à fonctionner à moyen et long termes. « Le manque de personnel ralentit la construction de logements neufs, la rénovation énergétique, le développement des énergies renouvelables. Il affecte aussi les soins aux personnes âgées, les capacités d’enseignement et de formation professionnelle, ainsi que l’accueil de la petite enfance, résume Stefan Sauer, de l’institut IFO. Plusieurs facteurs expliquent la crise actuelle : le nombre de départs en retraite, qui a dépassé le nombre d’entrées sur le marché du travail, le ralentissement de l’immigration avec la pandémie et la reprise de l’activité. Tout cela alors que les réserves des pays d’Europe de l’Est ont été épuisées. Sans un recours plus important à l’immigration, la situation, pour certaines entreprises, va devenir très difficile. »
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Face à cette crise aiguë, la réforme du droit de l’immigration, l’un des grands projets de la coalition au pouvoir, devrait être un chantier prioritaire du gouvernement à l’automne. La coalition a déjà approuvé, en juin, un premier paquet législatif permettant aux immigrés « tolérés » (c’est-à-dire sans titre de séjour, mais acceptés sur le territoire) et bien intégrés, de bénéficier d’un droit de séjour dit d’« opportunité » qui facilite leur accès au marché du travail.
Difficile reconnaissance des diplômes
En juillet, le ministre du travail, Hubertus Heil, et sa collègue de l’intérieur, Nancy Faeser, tous deux membres du Parti social-démocrate (SPD), ont esquissé dans la presse les contours de la seconde réforme à venir, qui ambitionne de créer une « législation moderne sur l’immigration ». Une des principales barrières administratives à l’entrée sur le marché du travail allemand, à savoir la difficile reconnaissance des diplômes, sera ainsi allégée. Désormais, il suffira de fournir la preuve d’une expérience professionnelle à l’étranger et de justifier d’un contrat de travail en Allemagne pour pouvoir se rendre sur place.
Début août, le député Johannes Vogel, vice-président du parti libéral FDP, membre de la coalition, a soutenu un autre volet possible de cette réforme : l’adoption d’un système de points, sur le modèle de ce qui se fait au Canada. « L’expérience canadienne montre que 60 % des immigrés sont arrivés dans le pays de cette façon », a-t-il déclaré au quotidien FAZ, lundi 15 août. « Nous ne devons en aucun cas négliger la voie de l’immigration dite auto-organisée. » Ce terme fait référence à une voie d’accès par laquelle les candidats doivent remplir un profil d’exigences définies en fonction des besoins du pays et valorisées par des points. Celui qui accumule assez de points peut chercher un emploi directement sur le territoire, sans avoir à obtenir les autorisations administratives à distance, contrairement à la législation allemande actuelle. Les Verts, membres de la coalition, sont également favorables à un tel système.
Reste à s’entendre sur les détails, afin d’éviter l’écueil des précédentes législations en matière d’immigration : des outils favorables en théorie, mais complexes à mettre en œuvre. « Pour les petites et moyennes entreprises, il est toujours extrêmement laborieux de faire venir de la main-d’œuvre en Allemagne », déplorait, début août, Markus Jerger, président de l’Association fédérale des PME, réclamant que l’Allemagne se positionne enfin comme un « pays d’immigration attractif ». Selon différentes projections, le pays a besoin de 400 000 immigrés par an jusqu’en 2030 pour maintenir sa force de travail.
Cécile Boutelet(Berlin, correspondance)