Une allocation de 150 euros, pour des achats dans la filière agricole paysanne, permettrait d’en finir avec la faim en France

TRIBUNE

Osons une sécurité sociale de l’alimentation

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Alimentation – dossier

Destinée aux 10 millions de Français pauvres, une allocation de 150 euros, pour des achats dans la filière agricole paysanne, permettrait d’en finir avec la faim en France tout en soutenant l’agroécologie, plaident le sociologue Frédéric Pierru et le politologue Thomas Guénolé.

En 2021, l’association Linkee distribue des colis alimentaires aux étudiants précaires dans la mairie du XIIIe arrondissement de Paris. (Cyril Zannettacci/Vu pour Libération)

par Frédéric Pierru, Sociologue au CNRS et Thomas Guénolé, Politologue

publié le 17 août 2022 à 7h30

https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/osons-une-securite-sociale-de-lalimentation-20220817_HC7HLRFYV5HVNDSUBXJPZYSV6M/

L’inflation a dépassé au total les 11% en mai-juin 2022 selon l’Insee, qui précise que cela est essentiellement dû à la hausse des prix de l’énergie et de l’alimentation. Déjà en 2018, avant même l’impact socio-économique des confinements, plus de 20% des Français étaient trop pauvres pour faire trois repas par jour, selon le baromètre Ipsos pour le Secours populaire. En automne 2021, toujours selon le Secours populaire, 10% des Français ont même eu besoin de la soupe populaire pour pouvoir manger à leur faim. Plus largement, approximativement 10 millions de Français vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté selon l’Insee, et éprouvent donc au quotidien des difficultés graves à s’alimenter convenablement. Parmi ces millions d’êtres humains se trouvent, hélas, des millions d’enfants.

Que l’on soit de gauche, de droite ou d’ailleurs, cet affamement est évidemment inacceptable et appelle une réponse sociale à la hauteur de l’urgence. Cette réponse, c’est d’oser créer la Sécurité sociale de l’alimentation (SSA).

Le dispositif nécessaire et suffisant serait très simple. Comme les allocations familiales, cette « SSA » serait sous condition de revenus : elle serait destinée aux 10 millions de Français pauvres. Comme le propose l’ONG Ingénieurs sans frontières, les personnes couvertes paieraient leurs dépenses alimentaires avec leur Carte vitale et le panier ainsi offert serait de 150 euros par mois. Pour garantir la qualité de la nourriture, protéger l’environnement, subventionner l’agroécologie locale en circuits courts, et assurer un revenu décent aux paysans qui s’y investissent, la SSA ne couvrirait que les achats dans des associations pour le maintien d’une agriculture paysanne : les AMAP.

Le coût total s’élèverait à 18 milliards d’euros. Ce n’est objectivement pas cher payé en échange du fait que plus aucun adulte et plus aucun enfant ne souffre de la faim en France. Cela n’augmenterait le budget total de la Sécurité sociale que de 4%. Au demeurant, à titre d’exemple (car une grande variété de modalités de financement est imaginable), une taxe de seulement 1,5% sur le chiffre d’affaires de nos entreprises de commerce suffirait à financer le dispositif dans son intégralité.

Les effets vertueux seraient immédiats et colossaux. Les 10 millions d’adultes et d’enfants qui souffrent de la faim en France n’en souffriraient plus. Le marché de l’agroécologie deviendrait massif et solvable. Le métier de paysan, même à petite échelle, deviendrait financièrement viable.

Les retombées positives d’un tel dispositif concerneraient aussi la santé publique et la réduction des inégalités sociales de santé, c’est-à-dire devant la maladie et la mort (prématurée), qui sont, dans notre pays, particulièrement élevées en comparaison de nombre de nos voisins européens. La pandémie de Covid-19 a particulièrement mis en évidence que le coronavirus ne frappait pas au hasard. La Seine-Saint-Denis, qui concentre les populations confrontées à des conditions de vie précaires, a connu une nette surmortalité due, entre autres, à la prévalence de personnes souffrant d’obésité, laquelle est à l’origine de nombreuses maladies chroniques (hypertension, diabète, cancers, etc.). La « malbouffe » est certes régulièrement dénoncée mais en vain : la France, comme les autres pays développés, connaît une épidémie d’obésité chez les enfants et les adolescents, donc les adultes de demain.

Aujourd’hui, un Français sur deux est en surpoids ou souffre d’obésité. L’épidémie d’obésité touche en tout premier lieu les régions les plus frappées par la désindustrialisation et le chômage. La mise en place de la SSA ferait donc coup triple puisqu’elle serait non seulement un levier décisif d’émancipation de la filière agricole vis-à-vis de l’agrobusiness, mais aussi un moyen d’action sur la quantité et la qualité de nourriture accessible à tous les Français. Le marché de la malbouffe, privé du grand débouché de la clientèle pauvre forcée soit à l’acheter soit à souffrir de faim, cesserait d’envahir les rayons des supermarchés.

La Sécurité sociale n’est pas née d’emblée telle que nous la connaissons. En 1945, la « Sécu » ne rembourse que très peu de soins, la médecine commençant seulement à être efficace, et verse essentiellement des indemnités journalières aux assurés sociaux tombés malades. Catégoriser la famille ou la retraite comme des « risques sociaux » relève d’un choix politique : rien n’est moins « naturel » que de penser la famille nombreuse comme un risque. Est « risque social », appelant la mise en place de mécanismes de solidarité entre salariés, ce que la société considère comme tel. La société française s’est beaucoup transformée depuis l’après-guerre. Les « risques » qu’affrontent les individus ont donc été en partie renouvelés : par exemple, l’émergence quatrième âge, réussite que l’on doit au système de retraites en répartition et au système de soins, a fait apparaître le « risque dépendance ». L’insécurité alimentaire est un autre défi qu’il nous faut mettre en sécurité sociale.

Nous sommes bien conscients, à la suite des travaux de Bernard Friot, que la présente proposition, adoptant une stratégie gradualiste, n’est qu’une étape vers un objectif plus ambitieux, c’est-à-dire plus universaliste et fidèle à l’esprit qui a présidé à la création du régime général en 1946.

Si elle a des limites, la présente proposition de Sécurité sociale de l’alimentation vise d’abord à acclimater l’idée que la « mise en sécurité sociale » peut concerner tout ce que la société est prête à reconnaître comme relevant de droits politiques, au-delà de ce que la houleuse histoire de la Sécurité sociale a consacré comme « risques sociaux » (vieillesse, maladie, etc.). Elle se veut aussi pédagogique qu’elle veut répondre à une urgence bien réelle. Entreprendre cette réforme sociale, humaine, pourrait être à l’Assemblée nationale l’occasion d’un très vaste consensus. »

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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