Pour Marine le Pen: « l’Assemblée nationale n’est pas un terrain de jeu, nous prenons la politique avec sérieux »

Jessica Sainty : « À l’Assemblée, le RN répète sa stratégie locale »

5 août 2022 | Par Mathieu Dejean et Christophe Gueugneau

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Un mois et demi après l’arrivée de 89 députés d’extrême droite au Palais-Bourbon, la victoire électorale des législatives s’est transformée en victoire institutionnelle. Le RN dispose de deux vice-présidences, un poste à la Cour de justice de la République, un autre à la délégation au renseignement. Analyse de cette normalisation accélérée avec la chercheuse Jessica Sainty.

Mardi 2 août, la présidente du groupe Rassemblement national (RN) à l’Assemblée, Marine Le Pen, a tenu une conférence de presse de bilan de l’action de son groupe en ce début de législature. Elle s’est félicitée que ses élus se soient « glissés avec aisance et rapidité » dans leurs nouveaux habits de députés, et d’avoir « pu placer (ses) députés à toutes les fonctions que nous permettent l’opposition ».

Marine Le Pen a également dit qu’elle était « prête à proposer un projet d’alternance à Emmanuel Macron ». « L’Assemblée nationale n’est pas un terrain de jeu, nous prenons la politique avec sérieux », a-t-elle souligné.

Marine Le Pen le 2 août 2022, lors de sa conférence de presse à l’Assemblée nationale. © Alain Jocard / AFP

En un mois et demi, le RN s’est de fait installé au cœur des institutions avec ses 89 députés, sans rencontrer une grande résistance de la part de la majorité présidentielle au nom, justement, des institutions et du « choix des Français » lors des législatives.

La stratégie de dédiabolisation de Marine Le Pen, mise en place lors de la reprise du parti à son père en 2011, est-elle en passe de l’emporter ? L’éclairage de Jessica Sainty, maîtresse de conférences à l’université d’Avignon.

Marine Le Pen a fait son plus haut score au second tour de la présidentielle. Le Rassemblement national a envoyé 89 députés à l’Assemblée malgré un mode de scrutin qu’on pensait défavorable à l’extrême droite. Quel bilan tirez-vous de ce premier mois à l’Assemblée pour le RN et plus généralement de la séquence électorale ?

Jessica Sainty le 12 juin 2022 sur le plateau d’« À l’air libre »

Jessica Sainty : La présidentielle était plutôt en demi-teinte pour Marine Le Pen. Certes, elle a amélioré son score de quelque deux millions de voix par rapport au second tour de 2017, mais elle perd tout de même à nouveau dans la même configuration face à Emmanuel Macron. La vraie victoire vient des législatives. On s’aperçoit que malgré ce mode de scrutin défavorable, dans le contexte d’une forte abstention, le RN arrive à un résultat assez proche de ce qu’il aurait pu obtenir dans une élection à la proportionnelle. Avec ces 89 députés, le parti obtient un groupe à l’Assemblée nationale, deux vice-présidences, un poste à la Cour de justice de la République, et le fait d’avoir pu présider la première séance de la législature – même si c’était dans ce cas uniquement lié à l’âge du député [c’est le doyen qui ouvre la première séance, en l’occurrence José Gonzalez, député RN des Bouches-du-Rhône – ndlr]. La victoire est aussi dans ce que cela offre au RN en crédibilité et en légitimité en tant que parti politique « normal » entre guillemets.

La présence forte du RN à l’Assemblée nationale est aussi une source importante d’argent pour le parti. Avec son ancrage local dans quelques mairies, sa panoplie est désormais complète ? 

C’est là que devrait être la plus grande inquiétude pour l’avenir. Le RN s’établit durablement, et a les moyens de se financer. Les 89 députés entraînent non seulement des reconnaissances honorifiques, mais aussi et surtout des rentrées d’argent. Le RN voit son budget exploser, au moment où celui de LR s’effondre du fait de ses défaites électorales. Cela va jouer très concrètement sur l’installation du parti de Marine Le Pen. 

Localement, l’installation durable du RN dans le Vaucluse doit beaucoup au mandat de Marion Maréchal-Le Pen entre 2012 et 2017. L’utilisation de la réserve parlementaire a permis de subventionner quelques initiatives locales, de crédibiliser un certain nombre de candidats et de les installer dans le paysage politique local. La situation à dix députés éparpillés dans le Nord et le Sud-Est est très différente d’une situation à 89 députés répartis partout sur le territoire. Les possibilités qui s’ouvrent pour le RN sont multiples aujourd’hui. Ça va être de plus en plus difficile de contrer le RN politiquement. 

Lors de sa conférence de presse de bilan mardi, Marine Le Pen a déclaré qu’elle voulait incarner « l’alternance » à Emmanuel Macron, et non « l’alternative ». Est-ce qu’il s’agit de mots, ou bien d’un véritable changement stratégique ?

Marine Le Pen a aussi dit qu’elle ne souhaitait pas renverser le gouvernement, mais le remplacer. C’est un peu rhétorique, certes, mais c’est aussi de la stratégie. Si l’on fait le bilan de ce premier mois et demi à l’Assemblée, le RN ne s’est pas vraiment affiché en parti d’opposition. Si le RN s’oppose frontalement à la Nupes, et surtout à La France insoumise (LFI), il ne s’oppose pas frontalement au gouvernement. On sent vraiment, dans la façon dont ses députés se comportent, qu’ils ont la volonté de se normaliser, de ne pas défrayer la chronique, d’être en quelque sorte des députés modèles. Cela fait quinze à vingt ans que Marine Le Pen a ouvert la voie à cette stratégie de dédiabolisation, et elle a passé un cran supplémentaire.

C’est finalement la poursuite de l’étiolement du front républicain.

Pour prendre un exemple : la mairie du Pontet, ville de la banlieue d’Avignon, conquise par le RN en 2014 et dont le maire, Joris Hébrard, a été réélu très largement en 2020. Hébrard vient d’être élu député. Et ce qui a été mis en scène, c’est vraiment une stratégie de bon gestionnaire, de bon père de famille. On s’intègre dans la politique locale, on joue le jeu de l’intercommunalité. Et d’ailleurs, depuis 2014 il y a une forme d’alliance, jamais avouée, jamais clamée, entre la droite et le RN. Globalement, ils gouvernent ensemble l’intercommunalité.

Finalement le RN fait aujourd’hui au niveau national ce qui a fait son succès au niveau local. Un succès certes limité, relatif, mais qui montre qu’une fois qu’un maire RN est élu, une fois que le succès électoral est là, cela devient difficile de le déloger. J’ai l’impression qu’ils ne font que dupliquer cette stratégie au niveau national à l’Assemblée.À lire aussiExtrême banalisation du RN : le clan Le Pen accède à la Cour de justice de la RépubliqueComment combattre l’enracinement local du Rassemblement national

Cette stratégie peut-elle expliquer pourquoi il a été si facile pour le RN d’obtenir autant de postes clés à l’Assemblée – les deux vice-présidences, la place à la CJR, un siège à la délégation du renseignement ?

Ce qu’on voit, c’est qu’à l’Assemblée le fait que la majorité a besoin du soutien du RN ou au moins de son abstention sur un certain nombre de décisions entraîne ces possibilités d’alliances à géométrie variable au sein des droites. Et entraîne aussi derrière un discours sur le respect de la démocratie qui consiste à dire que le RN ayant 89 députés, le parti a aussi sa place au sein des institutions républicaines. C’est finalement la poursuite de l’étiolement du front républicain.

On a bien vu pendant l’entre-deux-tours des législatives que le front républicain était de plus en plus à géométrie très très variable. Les consignes locales ont été très différentes. Ce qu’on voit aujourd’hui à l’Assemblée en est une forme de suite logique : le front républicain contre le RN, c’est quand ça arrange pour gagner une élection, mais quand ils sont déjà là, on fait avec eux.

Cette mécanique peut-elle lui profiter aux prochains scrutins électoraux ? 

C’est probable. Même si dans les faits, le prochain scrutin, dans deux ans, étant les élections européennes, le RN a déjà creusé son sillon et obtient déjà des scores globalement bons. Cela peut donc encore les renforcer.

C’est à double tranchant : pour une partie de l’électorat qui vote RN en raison d’une certaine lassitude vis-à-vis de la classe politique des partis de gouvernement, le fait que le RN arrive à l’Assemblée dans une posture très rangée, avec la volonté de paraître comme parti de gouvernement, pourrait sonner comme une cassure.

Il me semble cependant qu’il est encore beaucoup trop tôt pour en juger. Il faut attendre la rentrée et même plutôt l’automne, une fois que le RN aura voté pour un nouveau président de parti. Certes, que ce soit Jordan Bardella ou Louis Aliot, la stratégie ne devrait pas fondamentalement changer, mais ce pourrait tout de même être l’occasion de rentrer dans une opposition plus frontale avec le gouvernement.

La nouvelle législature a commencé par le discours nostalgique de l’Algérie française de José Gonzalez, député RN des Bouches-du-Rhône et doyen de l’Assemblée nationale. Il y a eu aussi les sorties polémiques de Jean-Philippe Tanguy à la tribune. Ces coups d’éclat peuvent-ils être vus comme destinés à cette frange d’électeurs qui pourraient regretter un assagissement du parti ?

Je ne pense pas pour la bonne raison que ce qui se passe à l’Assemblée reste relativement confidentiel. Le discours du doyen par exemple, cela sort très peu des cercles très intéressés par la politique. Ce qui ne correspond pas à cette partie de l’électorat RN. Les prises de parole de Jean-Philippe Tanguy peuvent éventuellement plus tourner sur les réseaux sociaux et peuvent éventuellement remplir ce rôle. Mais pour l’instant il y en a eu très peu si l’on compare par exemple avec la stratégie d’agit-prop des députés insoumis. Le RN a vraiment cette stratégie de bien se tenir, de ne pas se faire remarquer, d’attendre de se normaliser complètement avant peut-être de faire des coups d’éclat.

Interrogée lors de sa conférence de presse de bilan, Marine Le Pen a refusé de dire si le parti avait prévu quelque chose pour les 50 ans de la création du Front national, admettant que si commémoration il y a, ce ne sera « certainement pas ouvert à la presse ». Le parti ne prend-il pas le risque de se trouver coincé par cet héritage honteux ? Peuvent-ils prendre leur distance avec leur passé sans se renier ? 

Depuis l’arrivée de Marine Le Pen aux manettes du FN puis du RN, elle jongle constamment entre ces deux situations. À la fois moderniser le parti, le dédiaboliser, le légitimer dans l’échiquier politique national, et éviter que le passé et les prises de position les plus dures à assumer politiquement remontent trop vite à la surface. 

Ce qui lui a beaucoup servi sur l’année écoulée, c’est la candidature d’Éric Zemmour, qui a drainé et fait fuir les éléments les plus conflictuels hors du parti. Cela a permis qu’il n’y ait pas de crise interne. À quoi s’ajoutent des stratégies d’exclusion au coup par coup de personnes considérées comme trop polémiques. 

Pour l’anniversaire du RN, il y a peu de chances qu’ils aillent creuser trop profondément dans l’histoire du parti et de sa création. Il est probable qu’on revienne plutôt sur les victoires électorales, une histoire qui commence en 2002. C’est fréquent : on fait plus facilement l’histoire des vainqueurs que des vaincus. 

Si l’on observe les expériences des partis d’extrême droite européens, cette institutionnalisation peut-elle avoir pour effet l’effondrement électoral du RN ? Marine Le Pen fait par exemple de Gianfranco Fini une figure repoussoir… 

L’extrême droite italienne s’est profondément remodelée suite à ses premières victoires. Gianfranco Fini, ancien dirigeant du Mouvement social italien [MSI, fondé en 1946 par les derniers partisans de Mussolini, dont la flamme du FN était un emprunt – ndlr], a pris une ligne de déradicalisation et de dé-fascisation au point de devenir aujourd’hui un soutien du centre-droit et des libéraux, et d’avoir rejeté son passé néofasciste. Mais il y a eu des recompositions au sein de l’extrême droite italienne, de nouveaux partis et de nouveaux leaders ont émergé. Les choses ne sont pas figées. 

L’extrême droite a réussi à imposer ses mots d’ordre dans le débat public.

Peut-être que l’entrée massive du RN à l’Assemblée nationale va le couper d’une partie de sa base, va créer des divisions dans l’extrême droite française, mais pour l’instant, c’est l’hégémonie du RN à l’extrême droite depuis les trente dernières années qui est remarquable. 

Finalement, il est trop tôt pour faire le bilan de la stratégie de dédiabolisation et d’installation durable dans les institutions du RN. Dans cinq à dix ans, un aggiornamento du parti sera sans doute nécessaire, mais pour l’instant il n’a pas besoin de se repositionner. La ligne est assez victorieuse pour Marine Le Pen, même si le résultat des élections législatives est marqué par un contexte d’abstention très importante. 

Le RN à l’Assemblée nationale aujourd’hui ne semble pas avoir besoin d’utiliser la fonction tribunitienne pour que ses mots circulent dans l’hémicycle. La majorité présidentielle le fait à sa place. Quelque part, le RN tire-t-il profit de la bataille métapolitique menée depuis des décennies par l’extrême droite ? 

L’extrême droite a réussi à imposer ses mots d’ordre dans le débat public, à tel point qu’ils sont en effet repris par la majorité présidentielle sur certains sujets. Il n’y a qu’à penser au débat entre Gérald Darmanin et Marine Le Pen le 11 février 2021, où le ministre de l’intérieur lui reproche d’être « trop molle » sur les questions d’immigration [« Je vous trouve dans la mollesse. […] Je trouve que vous êtes plus molle que nous pouvons l’être », a-t-il lancé à sa contradictrice – ndlr]. Il y a des enjeux, portés à l’origine par le RN, qui semblent s’être durablement imposés dans le débat public. Depuis que Gérald Darmanin est à l’intérieur, on assiste à une droitisation très marquée du gouvernement sur ces questions. Du point de vue des électeurs, et notamment des plus éloignés de la politique, faire la différence entre une mesure prise par le gouvernement Macron et quelque chose proposé par le RN devient une gageure.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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