Regard zen sur le monde – Chronique de Tōzan Sans (Moine zen)

Regard zen sur le monde : « Laver le sol, faire les courses, payer les factures… Ne faire qu’un avec cette vie qui nous apparaît »

CHRONIQUE

Tōzan Sans (Moine zen)

Jeune moine zen ordonné au Japon sous le nom de Tozan, Clément Sans nous raconte chaque mois son quotidien. Aujourd’hui, il nous parle de son arrivée à Kyoto, dans un nouveau quotidien où il expérimente le spirituel « dans le marasme de la vie ordinaire ».

Publié le 20 juillet 2022 à 17h00    Temps de Lecture 3 min. 

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2022/07/20/regard-zen-sur-le-monde-laver-le-sol-faire-les-courses-payer-les-factures-ne-faire-qu-un-avec-cette-vie-qui-nous-apparait_6135525_6038514.html

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Le 15 septembre 2021, Clément Sans est devenu moine zen, ordonné sous le nom de Tozan (« la montagne des pêches »). Chaque mois, il nous envoie une lettre qui nous fait partager ses réflexions et son quotidien singulier et presque hors du temps. Après deux ans passés au temple Antai-ji, dans les montagnes du nord de l’île Honshu, il rejoint Kyoto, où il intègre un nouveau temple.

Lettre de juillet 2022. Le soleil assomme l’ancienne capitale impériale. La saison des pluies, toujours plus brève et intense d’année en année, est presque déjà terminée. L’humidité donne à la chaleur son caractère étouffant et les habitants de Kyoto se réfugient dès le matin dans les montagnes qui encerclent la ville, cherchant fraîcheur et répit dans l’ombre des cèdres. Le bruit assourdissant des cigales couvre le petit matin, les lucioles strient d’une lumière verte l’air du soir. C’est certain, nous sommes au cœur de l’été japonais.

Depuis mon retour à Kyoto, j’ai dû renouer avec une vie plus turbulente, loin du calme des profondes forêts où j’ai réalisé mon noviciat de moine. Je vis désormais au flanc d’une de ces nombreuses montagnes sacrées qui protègent la ville, dans un petit logement indépendant, et déjà me voilà engagé dans le grand jeu de la société ordinaire. Déclaration de déménagement, assurance santé, impôts, Internet et téléphone… Je n’avais pas utilisé d’argent durant deux longues années, et me voilà à signer des contrats aux noms plus exotiques qu’un mantra bouddhique.

Un zen enraciné dans le réel

Pourquoi est-il nécessaire d’avoir un rayon de supermarché proposant une vingtaine de mayonnaises différentes ? Pourquoi faut-il un smartphone pour ouvrir un compte bancaire ? Je quittais un univers gouverné par le vent et la culture du riz, un monde réglé par la discipline de la méditation et les dévotions au Bouddha, où tout me paraissait simple, logique, élémentaire, pour me retrouver coincé dans ce labyrinthe d’absurdités modernes, comme une sorte de mauvais jeu pris trop au sérieux.

« Le temple, c’est votre vie tout entière »

Et pourtant. Rien de bien différent de mon quotidien au temple. Car qu’ai-je retenu de ces années, plongé dans la discipline monastique, loin du bruit du monde ? Peut-être que la notion même de monde ne fait pas grand sens. Si nous méditons chaque matin et chaque soir, que nous suivons un rythme si calibré et militaire, c’est d’abord parce qu’il n’y a rien à trouver dans notre pratique, rien à comparer, rien à attendre, rien d’autre que la vie ici et maintenant. La routine monastique nous force à revenir vers cette vie, encore et encore, comme une source inépuisable qui jamais ne libère la même eau.

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« Si vous suivez la voie du zen, rien ne vous arrivera », m’a-t-on souvent répété. Aucune promesse. Vous ne deviendrez pas une sorte de saint illuminé volant au-dessus des problèmes mondains. Peut-être, les années passant, vous ressemblerez à ces vieux bonzes que l’on voit dans les métropoles nipponnes, adossés à leur scooter, fumant une cigarette en regardant le soleil tomber sous l’horizon, avec l’unique certitude que le zen est contenu dans chaque instant du soir.

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Notre tradition n’est pas celle des espérances. Nous ne voulons que vivre un quotidien qui s’exprime dans des milliers de petits détails, plier son futon, laver le sol, cuisiner, faire les courses au supermarché, prendre les transports en commun, payer les factures. Un zen de tous les jours, enraciné dans le réel. C’est cela que signifie, je crois, « devenir un bouddha ». Pas d’histoires féeriques sur l’Inde éternelle ou sur le Japon médiéval. Ne faire qu’un avec cette vie qui nous apparaît, sans chercher à éviter la souffrance, sans se blottir derrière des prétextes ou des explications qui, comme une sortie de secours, nous rendraient le quotidien un peu plus supportable. Une voie sans justifications.

Un nouveau temple

Mon maître me disait souvent : « Le temple, ce n’est pas un bâtiment, des tatamis, des coussins de méditation, une cuisine. Le temple, c’est votre vie tout entière. »Voilà donc que mon retour à Kyoto m’a donné la force de m’investir plus encore dans ce quotidien qui, de l’extérieur seulement, contraste avec mon ancienne vie.

Mon nouveau temple de rattachement est tenu par un maître zen au sourire chafouin et aux yeux d’un noir flottant. Il veille sur sa communauté comme sur ses propres enfants, entretient le cimetière et le petit jardin avec patience. Une vie simple, ouverte aux préoccupations des laïques, au sein de la cité. A l’ombre des pins, le vieil homme arrive à maintenir l’énergie d’un petit groupe de fidèles, et conserve une pratique sérieuse en suivant scrupuleusement les grandes liturgies du calendrier bouddhiste.

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A l’entrée du temple, des dizaines de statues du bodhisattva [sage, bouddha en devenir] Jizo sont installées, grises, finement sculptées et vêtues d’un bavoir rouge comme le veut la tradition. Jizo, qui protège les enfants et les voyageurs, a refusé de stationner dans l’éveil spirituel, n’acceptant sa propre libération intérieure que lorsque tous les êtres seront sauvés de leur perdition.

Ce que représente cette grande figure du bouddhisme sino-japonais, c’est le refus de la pureté, le retour du spirituel dans le marasme de la vie ordinaire, dans la boue des problèmes que les laïques amènent au temple pour entonner avec nous les récitations du canon classique. De là, tout peut recommencer.

Tōzan Sans (Moine zen)

Regard zen sur le monde : « Les gens imaginent les moines comme des êtres paisibles… »

CHRONIQUE

Tōzan Sans (Moine zen)

Jeune moine zen ordonné au Japon sous le nom de Tozan, Clément Sans nous raconte chaque mois son quotidien. Aujourd’hui, il fait le bilan de ses deux années passées au temple Antai-ji, avant de quitter les montagnes pour rejoindre Kyoto.

Publié le 21 juin 2022 à 09h00    Temps de Lecture 4 min.  https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2022/06/21/regard-zen-sur-le-monde-les-gens-imaginent-les-moines-comme-des-etres-paisibles_6131341_6038514.html

JAPON, KYOTO, JARDIN ZEN DU TEMPLE ZUITO-IN, MOINE AU TRAVAIL RATISSANT ALLEE
JAPON, KYOTO, JARDIN ZEN DU TEMPLE ZUITO-IN, MOINE AU TRAVAIL RATISSANT ALLEE  BEN SIMMONS / PHOTONONSTOP

Le 15 septembre 2021, Clément Sans est devenu moine zen, ordonné sous le nom de Tozan (« la montagne des pêches »). Chaque mois, il nous envoie une lettre qui nous fait partager ses réflexions et son quotidien singulier et presque hors du temps, rythmé par les longues heures de méditation, les travaux des champs et la lecture des textes sacrés. Mais cette lettre du mois de juin prend une tonalité particulière, puisqu’elle relate les derniers jours passés par le jeune Français au temple Antai-ji, dans les montagnes du nord de l’île Honshu. Après deux ans en son sein, il rejoint Kyoto, où il intégrera cet été un nouveau temple.

Lettre de juin 2022. Le printemps touche à sa fin, et le soleil presque constant aura permis une excellente croissance des jeunes pousses de riz. Doucement, notre petit temple entre dans tsuyu, la « saison des pluies », cette côte qui borde la mer du Japon étant particulièrement humide. Afin de lutter contre la moisissure de ces grands bâtiments faits de bois, de paille et de papier, il est désormais obligatoire de laver tous les trois jours l’intérieur des étagères et des réserves contenant la nourriture.

De gros piments secs ont été entreposés dans les sacs de riz pour éviter aux insectes d’y pondre des œufs, les pièces contenant le linge et les futons sont chaque jour aérées. Les engawa intérieurs, ces longues galeries qui entourent le temple en assurant une transition vers l’extérieur, sont constamment laissés ouverts, permettant à l’air de circuler au mieux. Bientôt, peut-être, les typhons arriveront, et avec eux l’inquiétude de voir les légumes d’été se briser sous la force du vent.

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Alors que les derniers novices à avoir rejoint la communauté semblent petit à petit s’habituer à la vie du temple, il est temps pour moi de quitter définitivement les montagnes. Dans quelques jours, je ne serai plus là.

Ne pas prendre le zen trop au sérieux

Tant de choses se sont passées depuis mon départ de France, il y a déjà quatre ans. Jamais je n’aurais cru devenir moine zen, et encore moins ici, au Japon, alors que des lieux de pratique sérieux existent partout en France. Bouddha ne parlait pas japonais, et il n’était peut-être pas nécessaire de traverser le monde pour s’asseoir sur un coussin. La vie en a visiblement décidé autrement.

Aujourd’hui je le sais, je suis venu au zen par égoïsme

Il est difficile de résumer ces trop brèves années de pratique ici. Lorsque je suis arrivé, j’avais peu d’expérience et beaucoup de certitudes. Mes idées sur le zen étaient globalement arrêtées, et j’avais une image plutôt nette de ce qu’aurait dû être la pratique religieuse. Mais avec les milliers d’heures de méditation, la discipline monacale et les liturgies quotidiennes, j’ai appris à ne plus prendre le zen trop au sérieux.

Au temple, finalement, je n’ai rien fait de bien exceptionnel. Je me suis levé chaque matin pour m’asseoir en zazen. J’ai mangé, étudié, nettoyé le sol, travaillé. Certes, j’ai appris à gérer des rizières, à couper des arbres, à cuisiner. Ma vie est peut-être plus harmonieuse, plus sereine. Mais rien de miraculeux n’est arrivé. J’ai simplement trouvé dans la pratique ce qu’il y avait déjà en moi-même, un petit « moi » ordinaire et souvent bien ridicule.

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Aujourd’hui je le sais, je suis venu au zen par égoïsme. Dans notre tradition, il est courant de dire que les moines entrent dans le bouddhisme pour de mauvaises raisons, des motifs illusoires. Quand bien même engagés dans la pratique, nous nous trompons souvent nous-mêmes, nous esquivons les réelles motivations qui nous poussent à continuer la vie spirituelle.

Zen et vie de famille

Les gens aiment les belles histoires, et imaginent les moines zen comme des êtres paisibles sortis des tensions intérieures. Plutôt que de l’impossibilité de se concentrer chaque jour durant zazen, on préférera parler d’un poème elliptique de Ryokan ou de Basho. Plutôt que les doutes sur sa propre foi ou les échecs qui ponctuent la vie religieuse, on évoquera les vertus de compassion et d’amour du bouddhisme, termes dont la large définition permettra de masquer ses propres insuffisances. Chacun aura sa théorie sur le vrai zen, le juste détachement, ce qui importe ou non de faire durant la méditation.

Le travail du moine, c’est apprendre à jouir du caractère dérisoire de la vie

Tant de parades et de belles histoires. Mais le zen, je crois, commence lorsque l’on arrête de raconter des histoires. Voir les choses simplement comme elles sont, tout en restant clair avec soi-même. C’est sans doute cela, le travail du moine. Apprendre à jouir du caractère dérisoire de la vie. C’est quelque chose que nous devons répéter chaque jour, comme un retour permanent à soi, à sa propre banalité. De cette sincérité, peut-être, découlera quelque chose.

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On m’a demandé si j’avais décidé de quitter le temple pour retrouver une vie plus simple ou confortable, par facilité ou par paresse. Mais, en tant que moine, il aurait été bien plus aisé pour moi de rester dans les montagnes, coincé dans une belle histoire que j’aurais pu montrer au monde, sans jamais remettre en question mon rapport intime à la pratique.

En japonais, l’idéogramme de la sincérité, makoto, est composé de deux éléments signifiant la parole et l’idée du devenir. Etre sincère, c’est d’abord faire advenir les mots, mettre en acte les promesses. Ne pas trop en dire, et faire ce qu’il faut.

Grâce à mon maître et à des amis moines, on m’a orienté vers un petit temple zen de Kyoto, situé au sud de la ville. Là-bas, je pourrai continuer à pratiquer le zen, participer aux cérémonies, tout en ayant une vie familiale équilibrée. Je rejoindrai alors le zen comme il se trouve partout au Japon, intégré dans une vie paroissiale, animé par des pratiquants laïques, bien loin de cet isolement des montagnes pourtant nécessaire à la pratique exclusive.

Tōzan Sans (Moine zen)

Regard zen sur le monde : « Vivre en tant que moine zen, c’est radicaliser chaque jour son expérience de la banalité »

CHRONIQUE

Tōzan Sans

Moine zen

Jeune moine zen ordonné au Japon sous le nom de Tozan, Clément Sans nous raconte chaque mois son quotidien. Aujourd’hui, il nous convie dans le grand silence méditatif du monastère, comme un écho à celui de l’hiver blanc, ponctué par l’étude des textes bouddhistes classiques.

Publié le 02 février 2022 à 19h00 – Mis à jour le 02 février 2022 à 19h02    Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/le-monde-des-religions/article/2022/02/02/regard-zen-sur-le-monde-vivre-en-tant-que-moine-zen-c-est-radicaliser-chaque-jour-son-experience-de-la-banalite_6112057_6038514.html

Le mont Fuji, 2010.
Le mont Fuji, 2010.  TOSHIFUMI KITAMURA / AFP

Le 15 septembre 2021, Clément Sans est devenu moine zen. Ordonné sous le nom de Tozan (« la montagne des pêches »), le jeune Français vit désormais dans un temple au Japon. Chaque mois, il nous envoie une lettre qui nous fait partager son quotidien singulier et presque hors du temps, rythmé par les longues heures de méditation et les travaux des champs.

Lettre de février 2022. Le froid s’est installé dans les montagnes grises de la préfecture de Hyogo, au cœur du Japon. Comme une lourde chaloupe de bois bloquée dans les glaces du Nord, notre petit temple s’enfonce dans des mètres de neige, commençant un hivernage qui durera plusieurs mois.

Le petit sentier forestier qui mène au temple est désormais invisible, et chaque échappée extérieure ne peut plus se faire sans les traditionnelles kanjiki de bois,les raquettes à neige japonaises que nous fabriquons et nouons nous-mêmes. Les récoltes du riz et des légumes d’hiver sont terminées, les bûches de pin et de cèdre utilisées pour chauffer l’eau du bain ou pour cuisiner ont été stockées à temps.

Dans le hiroma, pièce principale du temple, trône désormais un petit poêle en fonte que nous alimentons régulièrement, unique point de chauffe dans ce gros bâtiment aux fenêtres de papier. Cela fait déjà plusieurs jours que les chevreuils, les ours et les sangliers ne se montrent plus. Le vent a dispersé les dernières feuilles d’érable sur un grand manteau blanc d’une ineffable beauté.

Quinze heures de méditation par jour

L’hiver n’est cependant en rien le prétexte pour relâcher le rythme de la pratique ascétique. Le temple zen où je me trouve propose le plus gros volume annuel de méditation au monde, mille huit cents heures. Ainsi et comme chaque début de mois, nous méditons durant cinq jours consécutifs, quinze heures par jour.

En tant que jikido, responsable des cloches et des horaires qui rythment la vie religieuse, je me lève chaque matin à 3 heures. Je prépare la salle de méditation, j’effectue les prosternations exigées face à l’autel central sur lequel une lourde statue du Bouddha préside.

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Le sens de ces actes rituels qui ouvrent la journée, comme celui de changer l’eau contenue dans de petits bols à offrande, n’est pas tant de se « purifier » que d’annuler symboliquement nos fautes passées, chaque jour étant l’occasion d’un renouveau spirituel. En japonais, l’idéogramme « mener sa vie » est composé des éléments graphiques signifiant « l’esquisse » et « le jour ». A chaque moment une nouvelle esquisse, à chaque jour l’occasion pour nous de mieux conduire notre vie.

A 4 heures, je sonne la lourde cloche de fonte pour réveiller les moines. Vêtus d’un kesa noirla robe officielle qui marque les vœux monastiques, tous viennent s’asseoir en posture du lotus face au mur blanc de la salle dédiée, entrant dans la méditation comme on entre dans une cathédrale, s’avançant vers le grand silence, à la fois pétris de respect et de crainte.

Durant cette semaine d’absolu recueillement, aucun mot n’est échangé, deux maigres repas sont servis chaque jour, le temps de sommeil est volontairement limité. La douleur inonde petit à petit notre dos et nos jambes, d’innombrables pensées viennent tourmenter nos esprits concentrés, la fatigue contrarie nos brefs instants de sérénité. Lâcher l’attachement au corps, se détacher de l’esprit.

Revenir à la vie

Après s’être assis en méditation, il nous faut cependant revenir à la vie d’une manière plus active. Car la méditation zen, si elle prend sa source dans un temps d’intense recueillement comme je peux l’expérimenter chaque jour ici, a pour vocation de pénétrer, comme par résonance, le monde et les activités quotidiennes.

Le temple, c’est l’ensemble de notre vie. L’état méditatif perdure lorsque nous cuisinons, nettoyons les tatami, réparons les fuites d’un toit déjà déformé par le poids de la neige. La journée entière devient alors une méditation continuelle. Tout l’exercice de la pratique zen étant de stationner dans cette ambiance spirituelle, nous préservant d’un ascétisme froid qui ne viserait que le développement personnel de « soi ».

Prolonger l’esprit de la méditation dans les tâches quotidiennes, le samu, c’est se garder de la vanité de celui qui ne médite que pour atteindre un quelconque rang spirituel, un état d’élévation. La vie dans un temple n’est en rien une expérience « spéciale ». Bien au contraire, vivre en tant que moine zen, c’est radicaliser chaque jour son expérience de la banalité

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La période hivernale, qui nous libère des travaux agricoles, est aussi pour nous l’occasion d’étudier plus en détail les textes classiques du bouddhisme zen, particulièrement les écrits du Shobogenzo, immense ouvrage du moine Dogen Zenji, mort en 1253. Les textes disponibles, mêlant le japonais ancien et le sino-japonais classique, me permettent autant de renforcer mes connaissances sur la langue japonaise que d’approfondir ma pratique ascétique par l’étude. Chaque jour, un moine différent donne ainsi une conférence thématique suivie d’un débat durant souvent plusieurs heures.

Mais bientôt nous devrons descendre dans la vallée et nous rendre dans les grandes villes avoisinantes, Osaka, Kobe ou Kyoto, afin de pratiquer la mendicité rituelle nécessaire à la continuité de notre pratique. Rompant avec notre isolement, ce sera pour nous l’unique occasion d’être au contact des laïcs, au milieu des immenses métropoles japonaises.

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Regard zen sur le monde : « Qu’est-ce que le Vide ? »

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Tōzan Sans

Moine zen

Jeune moine zen ordonné au Japon sous le nom de Tōzan, Clément Sans nous raconte chaque mois son quotidien singulier. Aujourd’hui, il évoque une cérémonie majeure de l’initiation des moines : assaillis de questions philosophiques, ils voient leur vivacité d’esprit mise à l’épreuve.

Publié le 06 janvier 2022 à 07h00 – Mis à jour le 01 mars 2022 à 12h23    Temps de Lecture 3 min. 

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La calligraphie de l’enso (en japonais, « cercle ») symbolise, dans le bouddhisme zen, la vacuité ou la pratique et l’éveil qui sans cesse se renouvellent (dokan, « anneau de la Voie »).
La calligraphie de l’enso (en japonais, « cercle ») symbolise, dans le bouddhisme zen, la vacuité ou la pratique et l’éveil qui sans cesse se renouvellent (dokan, « anneau de la Voie »).  WIKIPEDIA / JORDAN LANGELIER

Le 15 septembre 2021, Clément Sans est devenu moine zen. Ordonné sous le nom de Tōzan (« la montagne des pêches »), le jeune Français vit désormais dans un temple au Japon. Chaque mois, il nous envoie une lettre qui nous fait partager son quotidien singulier et presque hors du temps, rythmé par les longues heures de méditation et les travaux des champs.

Lettre de janvier 2022. Des voix brisent le silence des montagnes de la petite province de Mikata, à quelques heures de Kyoto, dans un Japon oublié de tous. « Qu’est-ce que le Vide ?  » « Pourquoi ai-je besoin de la foi ? »

Les kakis sèchent aux fenêtres et la pâte de miso préparée l’année passée vient de sortir de sa longue fermentation. Les autres moines et moi-même préparons l’hiver et les mètres de neige qui recouvriront presque intégralement le temple, empilant le bois de chauffe dans la cuisine. Au bout d’un escalier de pierre couvert de mousse, comme une montagne noire dressée dans la forêt de cèdres, le hondo, la salle de méditation des ascètes, semble s’échapper dans le lointain. Il aura fallu des heures de marche pour y parvenir. Au-dessus de la porte principale, deux imposants idéogrammes sont gravés dans une plaque de bois : Kimyo, le retour de la vie.

Des dizaines de moines zen venus de tout l’archipel nippon se sont réunis aujourd’hui au temple. Tour à tour, lors d’une longue cérémonie que l’on nomme hossenshiki, littéralement la « cérémonie de combat du Dharma »ils poseront leurs questions en criant, face à un jeune disciple qui devra par ses réponses fermes prouver devant tous sa confiance dans la Voie du Bouddha. Rarement commentée et loin des images de quiétude qui surgissent lorsque le bouddhisme est évoqué en Occident, cette cérémonie assaille les participants de questions, mettant à l’épreuve leur force et leur vivacité d’esprit.

Entre gratitude, dévotion et agressivité

Etiquette japonaise oblige, cela fait plusieurs mois que nous répétons ce moment. Corriger ses gestes lors des prosternations, réciter distinctement les chants bouddhistes en japonais classique, plier avec soin sa robe et son kimono de moine : chaque petit détail a été sans cesse retravaillé afin de rendre le rituel esthétique et fluide.

D’éminents moines, tel le dernier disciple vivant du grand maître Kodo Sawaki, Honda Tekifu, sont présents. La dévotion portée aux maîtres japonais implique un service irréprochable. C’est dans une atmosphère mêlant gratitude et dévotion que le temple se plonge durant cette journée. Sommé de justifier sa foi, le jeune moine Myogen doit répondre aux questions que l’on hurle face à lui, d’un ton agressif visant à le déstabiliser.

Conçue comme une étape initiatique majeure dans le parcours monastique, cette cérémonie fortement ritualisée ne permet pourtant pas de recevoir un quelconque titre dans l’institution officielle zen. Alors que l’ordination de moine s’inscrit dans un cadre personnel où le moine s’engage pour lui, il s’agit ici de s’engager pour la communauté.

Voilà que les cloches annoncent le début du rituel. Avec les autres moines, je me presse dans le temple, prépare l’encens, effectue les dévotions d’usage, avant de poser mes questions au jeune Myogen :

« – Que signifie devenir moine ?

– C’est un mariage, il s’agit d’épouser le bouddhisme. Arrêtez de vous satisfaire de vous-même, considérez tous les êtres comme vos enfants.

– Vivre de la mendicité a-t-il un sens ?

– Pourquoi êtes-vous si attentif à l’avenir ? Vivez ici et maintenant !

– Vivre ici et maintenant, est-ce cela le chemin bouddhiste ?

– Chaque respiration est un don, chaque instant est une offrande. Notre conversation actuelle est aussi un acte de mendicité. »

Séparer les grains de riz de la paille

Puis viennent les moines suivants qui testent le jeune disciple en le questionnant âprement sur le sens du zen, le non-respect du végétarisme dans le monachisme japonais, la nature de la compassion, etc. La cérémonie se termine. Comme ils sont venus, tout en discrétion et après un bref repas, les moines repartiront alors dans leurs temples respectifs.

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Nous autres, débutons un autre rituel, tout aussi important pour notre survie dans la campagne nippone : le battage du riz. En tant que moine responsable des deux rizières que nous possédons en contrebas du temple, j’organise la séparation des grains de la paille, m’attelle à faire sécher le riz sur de grandes nattes de bambou. Le riz sera alors stocké, et avec lui, déjà, le sentiment que viendra bientôt le froid des premières neiges.

Tōzan Sans(Moine zen)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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