« Nous avons vendu un mensonge à tout le monde » : Mark MacGann, le lanceur d’alerte des « Uber Files », se dévoile
Par Martin Untersinger et Damien Leloup
Publié aujourd’hui à 18h05, mis à jour à 21h22 https://www.lemonde.fr/pixels/article/2022/07/11/nous-avons-vendu-un-mensonge-a-tout-le-monde-mark-macgann-le-lanceur-d-alerte-des-uber-files-se-devoile_6134366_4408996.html
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PORTRAI
Le lobbyiste irlandais a été, durant deux ans, l’un des principaux responsables des affaires publiques d’Uber. C’est lui qui a transmis au « Guardian » les 124 000 documents qui constituent les « Uber Files ».
Après avoir travaillé des années comme homme de l’ombre et lobbyiste, il a choisi de devenir lanceur d’alerte et assume pleinement cette décision en révélant aujourd’hui son identité. Mark MacGann, 52 ans, ancien responsable du lobbying d’Uber pour l’Europe de l’Ouest, l’Afrique et le Moyen-Orient, est l’homme qui a transmis au quotidien britannique The Guardian les centaines de milliers de messages et documents internes d’Uber qui constituent les « Uber Files ».
« Uber Files », une enquête internationale
« Uber Files » est une enquête reposant sur des milliers de documents internes à Uber adressés par une source anonyme au quotidien britannique The Guardian, et transmis au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et à 42 médias partenaires, dont Le Monde.
Courriels, présentations, comptes rendus de réunion… Ces 124 000 documents, datés de 2013 à 2017, offrent une plongée rare dans les arcanes d’une start-up qui cherchait alors à s’implanter dans les métropoles du monde entier malgré un contexte réglementaire défavorable. Ils détaillent la manière dont Uber a utilisé, en France comme ailleurs, toutes les ficelles du lobbying pour tenter de faire évoluer la loi à son avantage.
Les « Uber Files » révèlent aussi comment le groupe californien, déterminé à s’imposer par le fait accompli et, au besoin, en opérant dans l’illégalité, a mis en œuvre des pratiques jouant volontairement avec les limites de la loi, ou pouvant s’apparenter à de l’obstruction judiciaire face aux enquêtes dont il faisait l’objet.
Retrouvez tous nos articles de l’enquête « Uber Files »
« Les investisseurs comme les politiques se précipitaient de la même manière pour rencontrer Uber et écouter ce que nous proposions » Mark MacGann
C’est la première fois qu’un lobbyiste d’aussi haut niveau décide de devenir lanceur d’alerte. M. MacGann, volubile Irlandais qui parle aussi un français parfait, a détaillé ses motivations dans un entretien au Guardian, expliquant vouloir réparer, au moins en partie, les torts qu’il avait aidé à causer. « J’étais là, à l’époque. J’étais celui qui parlait aux gouvernements, qui tentait de faire progresser Uber auprès des médias. J’étais celui qui disait qu’il fallait changer les règles parce que les chauffeurs allaient en bénéficier et qu’il y aurait d’énormes opportunités économiques », explique-t-il. Mais « il s’est avéré que ça n’était pas le cas. Il était clair que nous avions vendu un mensonge à tout le monde ».
Et l’on se pressait au portillon pour écouter ce « mensonge » : « Uber était à ce moment-là l’entreprise la plus courue du monde de la tech, et même au-delà. Les investisseurs comme les politiques se précipitaient de la même manière pour rencontrer Uber et écouter ce que nous proposions », se remémore l’ancien lobbyiste, pour qui cette situation était, professionnellement, « grisante ».
Culture interne agressive
M. MacGann, qui fut auparavant lobbyiste à Bruxelles pour le New York Stock Exchange, n’a pas la naïveté de penser que sa mission chez Uber consistait à ne dire que la vérité. Mais il dit avoir trouvé dans l’entreprise une culture interne particulièrement agressive. « La devise qui se répétait de bureau à bureau venait du sommet de la hiérarchie : ne demandez pas la permission, lancez le service, recrutez des chauffeurs, faites la promotion du service, et très vite les gens se rendront compte qu’Uber est un service génial. » Qu’importe si, dans presque toutes les villes où Uber se lance au début des années 2010, le service est illégal. « Dans la plupart des pays sous ma responsabilité, Uber n’était pas autorisé, n’était pas permis, n’était pas légal », reconnaît d’ailleurs M. MacGann. Pour lui, un point de bascule se produit en 2015, lors des violentes manifestations de taxis en France, durant lesquelles plusieurs chauffeurs Uber et leurs clients sont physiquement pris à partie.
Lire aussi : A Paris, Lille ou Lyon, les chauffeurs Uber laissés seuls en première ligne
Travis Kalanick, le controversé fondateur d’Uber, voit aussi des opportunités dans cette crise : « La violence garantit le succès », écrit-il, dans une boucle de messagerie à plusieurs hauts cadres d’Uber, en réponse à des interrogations sur les risques de violence lors d’une contre-manifestation qu’Uber souhaite organiser. La stratégie, directement dictée par l’état-major de l’entreprise, était « de faire en sorte que la controverse continue » pour « contraindre les gouvernements à changer les règles, à légaliser Uber et à permettre au service de croître ». « Si ça voulait dire qu’il fallait que les chauffeurs se mettent en grève, qu’ils manifestent dans les rues, qu’ils bloquent Barcelone, Berlin ou Paris, eh bien, c’était la chose à faire », décrypte M. MacGann.
Une philosophie qui était « dangereuse, bien sûr », dit-il aujourd’hui. « C’était aussi, d’une certaine manière, très égoïste. Parce que Travis Kalanick n’était pas le type qui se faisait menacer ou attaquer dans la rue. » L’ancien lobbyiste en chef parle en connaissance de cause : figure publique, très bien identifié à Paris ou Bruxelles, il a lui-même été la cible de multiples menaces.
Malgré les violences, en 2015, « Uber n’a changé ni ses tactiques ni son ton. L’idée était de continuer le combat, de continuer à jeter de l’huile sur le feu », raconte Mark MacGann
« J’ai commencé à recevoir des insultes sur Twitter. Puis on me criait dessus dans les aéroports, les gares… Les chauffeurs de taxi ont commencé à me suivre. Ils filmaient l’endroit où je vivais, tapaient à la porte, publiaient des photos de moi avec mes amis, et les enfants de mes amis. Et puis j’ai commencé à recevoir des menaces de mort sur Twitter. Donc Uber a dit : “O.K., il faut qu’on vous protège.” Et ils m’ont obligé à avoir des gardes du corps en permanence dès que je quittais mon domicile, c’est-à-dire tout le temps, puisque je voyageais en permanence à l’époque. » Or, considère-t-il, Uber aurait bien davantage dû changer de comportement plutôt que d’embaucher des gardes du corps. Malgré les violences, en 2015, « Uber n’a changé ni ses tactiques ni son ton. L’idée était de continuer le combat, de continuer à jeter de l’huile sur le feu. »
« Faire ce qui est juste »
A cette période, Mark MacGann décide de quitter l’entreprise, tout en restant encore quelques mois consultant pour Uber. « Dans la culture interne d’Uber, vous ne pouviez pas simplement vous lever de votre chaise et commencer à critiquer la stratégie ou les pratiques de l’entreprise. J’ai fini par comprendre que je n’avais aucun impact, et que je perdais mon temps dans cette entreprise. Un sentiment qui se combinait à mes craintes croissantes pour ma sécurité, celle de ma famille et de mes amis. J’ai démissionné. »
Lire aussi : La « stratégie du chaos » assumée d’Uber pour conquérir le monde
Le stress engendré par les menaces et la violence, combiné à des événements personnels, ont contribué à la dégradation de sa santé, explique-t-il. En 2019, un médecin lui diagnostique un syndrome de stress post-traumatique ; il entame alors une longue réflexion sur sa responsabilité personnelle dans les dérives du « système Uber » et ce qu’il peut, ou doit, faire pour y remédier.
Les conditions de son départ de l’entreprise seront conflictuelles, pour des raisons financières cette fois – Uber et Mark MacGann concluront par la suite un accord à l’amiable, dont le contenu est confidentiel. Agit-il par esprit de revanche ? Sans cacher ses désaccords avec le groupe californien, ni l’opinion pas toujours flatteuse qu’il a de certains des dirigeants de l’époque, M. MacGann assure que ce n’est pas le cas. A celles et ceux qui en douteraient, il rétorque simplement : « Regardez ce que j’aide à rendre public grâce à cette fuite. Je ne nie pas que j’ai eu des griefs contre Uber par le passé. Ce que je fais n’est pas facile, mais je pense que je fais ce qui est juste. »
Mise à jour du 11 juillet à 21 heures : après la révélation de son identité, Uber a dit considérer que M. MacGann « n’était pas en position de parler d’Uber de manière crédible aujourd’hui », et rappelé qu’au moment de son départ en 2016 il décrivait Uber dans un e-mail de départ comme « l’entreprise d’une génération ». L’entreprise l’accuse d’avoir « attendu que son chèque d’indemnités » soit passé avant de faire ses révélations. Mark MacGann conteste avoir reçu l’intégralité des indemnités promises, tout comme les motivations qui lui sont prêtées par Uber. « J’ai contacté les journalistes du Guardian en décembre 2021, cinq mois avant qu’Uber n’accepte de signer un accord à l’amiable, écrit-il. Je n’ai placé aucune limite à l’utilisation que les journalistes pouvaient faire des données que je leur ai transmises (…). Ces données parlent pour elles-mêmes. »
« Uber Files » : les liaisons dangereuses entre Uber et la commissaire européenne Neelie Kroes
Par Adrien SénécatPublié le 12 juillet 2022 à 18h00 – Mis à jour le 13 juillet 2022 à 06h06
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RÉCIT
La dirigeante néerlandaise a été embauchée par le groupe en mai 2016, un « pantouflage » préparé alors qu’elle était encore en poste à Bruxelles, et réalisé au prix de multiples irrégularités.
Lorsque Uber dévoile la composition de son « comité de conseil en politiques publiques », le 3 mai 2016, l’un des huit noms de la liste a fait froncer bien des sourcils en Europe : celui de la Néerlandaise Neelie Kroes. Cette ancienne commissaire européenne était chargée des questions de concurrence puis des nouvelles technologies jusqu’au 1er novembre 2014. Et la voilà qui vient aider, moyennant rémunération, une multinationale du secteur qu’elle supervisait encore récemment à se rabibocher avec les pouvoirs publics après les avoir défiés partout dans le monde.
Officiellement, Neelie Kroes n’enfreint aucune règle en matière de conflits d’intérêts. Elle a attendu les dix-huit mois de battement imposés aux anciens commissaires avant de rejoindre le secteur privé. Et lors de son mandat, elle n’a eu aucun contact direct avec Uber, selon la réponsefaite par la Commission européenne à l’organisation non gouvernementale (ONG) Corporate Europe Observatory (CEO) – qui avait demandé en 2016, au nom du droit à la transparence, la liste des échanges entre la Néerlandaise et les représentants d’Uber.
« Uber Files », une enquête internationale
« Uber Files » est une enquête reposant sur des milliers de documents internes à Uber adressés par une source anonyme au quotidien britannique The Guardian, et transmis au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et à 42 médias partenaires, dont Le Monde.
Courriels, présentations, comptes rendus de réunion… Ces 124 000 documents, datés de 2013 à 2017, offrent une plongée rare dans les arcanes d’une start-up qui cherchait alors à s’implanter dans les métropoles du monde entier malgré un contexte réglementaire défavorable. Ils détaillent la manière dont Uber a utilisé, en France comme ailleurs, toutes les ficelles du lobbying pour tenter de faire évoluer la loi à son avantage.
Les « Uber Files » révèlent aussi comment le groupe californien, déterminé à s’imposer par le fait accompli et, au besoin, en opérant dans l’illégalité, a mis en œuvre des pratiques jouant volontairement avec les limites de la loi, ou pouvant s’apparenter à de l’obstruction judiciaire face aux enquêtes dont il faisait l’objet.
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A l’époque, donc, ce « pantouflage » a pu sembler au-dessus de tout soupçon. Mais les « Uber Files » éclairent ce dossier d’un jour nouveau. Ces documents confidentiels montrent que la Néerlandaise a, en réalité, entretenu des relations régulières avec le groupe californien lors des derniers mois de son mandat, multipliant même en privé les initiatives en faveur de la société avant son embauche, à une période où elle avait des obligations de réserve liées à ses fonctions passées. Un cas d’école de la passivité dont l’Union européenne (UE) peut faire preuve face aux intérêts privés.
De multiples contacts passés sous silence par Bruxelles
Selon la réponse faite à l’époque par la Commission européenne à l’ONG CEO, une seule rencontre avait eu lieu entre le cabinet de Neelie Kroes et des représentants d’Uber, en mars 2014. Mais les « Uber Files » révèlent l’existence de nombreuses autres réunions et correspondances entre les lobbyistes de la plate-forme et le cabinet de la commissaire, dès le mois de novembre 2013. Une « brève » rencontre a même eu lieu avec Neelie Kroes elle-même, en juillet 2014.
Comment ces multiples contacts, qui ont pris place dans un cadre officiel, utilisant les adresses e-mail officielles des conseillers de Neelie Kroes, ont-ils pu être passés sous silence par Bruxelles ? « Je suis choquée de l’apprendre, car les faits que vous décrivez semblent tout à fait entrer dans le cadre de ma demande d’informations et auraient donc dû être publiés à l’époque, réagit Vicky Cann, qui a suivi le dossier chez CEO. C’est d’autant plus problématique que cette affaire concerne l’embauche de quelqu’un qui était extrêmement important au sein de la Commission européenne par une grande entreprise, avec un risque de conflit d’intérêts majeur sur lequel nous enquêtions à l’époque. »
L’ONG étudie désormais les suites à donner à cette découverte. La transparence a-t-elle pu avoir été sabotée ? Une certitude : un échange interne à Uber en 2015 mentionne clairement « le risque qu’une ONG comme Corporate Europe Observatory » demande à Bruxelles un accès à des documents du dossier Kroes dans le but de les publier. Interrogé sur les conséquences possibles de ce manque de transparence, le bureau de la médiatrice européenne Emily O’Reilly indique qu’un tel cas peut valoir l’ouverture d’une enquête.

Un pacte secret, tant chez Uber qu’à la Commission
Neelie Kroes n’a pas souhaité répondre aux questions détaillées des médias partenaires de l’enquête « Uber Files ». Elle assure cependant que l’ensemble de ses contacts avec des entreprises « ont toujours été motivés par ce qui, selon [elle], irait dans le sens de l’intérêt public ». Notre enquête révèle pourtant que la Néerlandaise a été discrètement courtisée pour rejoindre le comité des sages d’Uber avant même la fin de son mandat européen. Elle avait ainsi esquissé un accord avec la société dès l’été 2014, avant de rencontrer, le 18 octobre 2014, à moins de deux semaines de son départ de la Commission, un représentant du cabinet de lobbying Fipra, missionné par Uber, avec qui elle discute notamment de son futur rôle dans l’entreprise.
L’affaire est alors particulièrement sensible tant pour l’intéressée que pour la start-up. Le lobbyiste en chef d’Uber en Europe, Mark MacGann, donne ainsi pour consigne, en interne, que rien ne filtre auprès du cabinet de Mme Kroes, car celui-ci « n’a pas connaissance » des tractations en cours avec la commissaire néerlandaise. Ce qui donne lieu à des situations dignes du théâtre de boulevard.
En septembre 2014, le cabinet de la commissaire veut inviter le patron d’Uber, Travis Kalanick, à s’exprimer lors du Digital Action Day, une conférence sur l’économie numérique organisée par la Commission. Neelie Kroes est contre : elle ne souhaite pas apparaître en compagnie du milliardaire, compte tenu des discussions qu’elle a en parallèle sur un futur rôle dans l’entreprise – dont elle ne peut faire état à ses équipes. Pour l’extirper de cette situation, Uber décline poliment l’invitation.
Quelques jours plus tard, la multinationale est de nouveau approchée par une conseillère de Neelie Kroes. Cette fois, il s’agit de tourner une vidéo surprise destinée à être projetée au Digital Action Day, dans laquelle Travis Kalanick souhaiterait « bonne chance » à la commissaire dans ses activités futures. Là encore, les lobbyistes d’Uber, dans l’embarras, ne donnent pas suite.
La direction d’Uber est également avertie par ses conseils juridiques des contraintes spécifiques au recrutement d’une ancienne dirigeante européenne. Celle-ci doit notamment notifier à la Commission des fonctions qu’elle envisage de prendre avec un préavis d’au moins quatre semaines. Plus embêtant : tout lobbying vis-à-vis de la Commission en lien avec ses anciennes prérogatives lui sera prohibé pendant les dix-huit mois qui suivent la fin de son mandat.
En mars 2015, Mark MacGann réprimande deux cadres d’Uber lorsqu’il s’aperçoit que Neelie Kroes est mentionnée sur un document interne :
« C’était une erreur (euphémisme). Son nom ne devrait jamais apparaître sur un document interne comme externe. Nous avons une relation spécifique avec [Neelie Kroes] actuellement qui est sensible et hautement confidentielle. Ce serait inapproprié et dangereux pour elle et pour nous. »
Un avis défavorable du comité d’éthique de la Commission
Uber et Neelie Kroes dévoilent finalement leur jeu en octobre 2015. Cette dernière notifie à la Commission européenne son souhait de travailler pour la plate-forme. Mais le comité d’éthique indépendant de Bruxelles émet alors un avis défavorable, estimant que l’ancienne dirigeante ne peut occuper un tel rôle au sein de start-up dans les dix-huit mois suivant ses fonctions.
Cet avis est notamment motivé par des propos de Neelie Kroes alors qu’elle était encore commissaire européenne. Elle avait ainsi consacré un post de blog à l’interdiction d’Uber en Belgique, critiquant vertement une « décision folle » et invitant les citoyens mécontents à écrire à la ministre régionale belge de la mobilité, Brigitte Grouwels, qualifiée de « ministre de l’antimobilité ». Mises en perspective avec son embauche ultérieure par Uber, ces prises de position pourraient nuire à l’image de la Commission, reconnaissent alors les avocats de la société en interne.
Mme Kroes écrit à Jean-Claude Juncker pour contester cet avis. Mais le président luxembourgeois de la Commission européenne lui fait savoir, dans un courrier lapidaire, qu’il la prie de respecter l’avis des déontologues, la contraignant à attendre huit mois supplémentaires avant de rejoindre Uber.

Si Neelie Kroes s’émeut en privé de la réponse du « grand leader », qu’elle juge grossière, son indignation occulte le fait que la période de contrôle des anciens commissaires européens n’est pas seulement une contrainte. En contrepartie, ceux-ci continuent en effet de recevoir pendant cette période la moitié de leur ancien salaire (environ 10 000 euros par mois à l’époque), pour les dissuader de rechercher des fonctions extérieures à tout prix.
Les tractations précoces entre la Néerlandaise et Uber pourraient théoriquement justifier des poursuites à son encontre. L’article 245 du traité de fonctionnement de l’UE lui imposait alors, en effet, des « devoirs d’honnêteté et de délicatesse » quant à l’acceptation de certaines fonctions après son départ de la Commission.
Interrogée sur ces révélations, la Commission européenne indique ne pas être en mesure de se prononcer sur le cas précis de Neelie Kroes à ce stade. Mais la règle est claire, précise un porte-parole : « Il est évident que les contacts en vue d’une nouvelle activité potentielle au cours du mandat sont sensibles et nécessitent un traitement très prudent afin d’éviter tout conflit d’intérêts perçu ou réel. La Commission a, par exemple, attiré l’attention des membres de la dernière Commission sur cette question. » La Commission a également indiqué le lundi 11 juillet avoir écrit à Neelie Kroes sur ce sujet pour « obtenir des clarifications » de sa part.
Lire aussi « Bahamas Leaks » : la société offshore cachée de l’ex-commissaire européenne à la concurrence
En décembre 2016, déjà, l’ancienne commissaire européenne avait été réprimandée par Bruxelles pour n’avoir pas déclaré qu’elle était, durant son mandat, administratrice d’une société offshore aux Bahamas, ce qui avait été révélé par Le Monde et ses partenaires dans le cadre de l’enquête internationale « Bahamas Leaks ». Elle s’était défendue en assurant ne pas être au courant de cette situation, évitant ainsi des sanctions.
Un activisme en faveur d’Uber pendant sa période de réserve
Autre entorse à l’éthique, voire à la loi : Neelie Kroes a œuvré en faveur d’Uber sans même attendre son embauche officielle par l’entreprise. Au mois de mars 2015, le service de chauffeurs particuliers UberPop est en passe d’être interdit aux Pays-Bas. Elle se propose de contacter le premier ministre néerlandais de l’époque, Mark Rutte, pour plaider la cause de la plate-forme, à qui elle demande de brèves notes pour pouvoir lui expliquer « ce qui est en jeu ».
L’année suivante, quelques jours avant l’officialisation de son rôle dans la multinationale, Neelie Kroes est de nouveau sollicitée par l’entreprise pour intervenir en sa faveur auprès de son compatriote Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne. « Oui, je ferai tout mon possible » pour que Travis Kalanick puisse le rencontrer, répond-elle, à un moment où tout lobbying auprès des commissaires européens lui est encore interdit. Selon le registre de transparence de l’UE, M. Timmermans n’aurait finalement pas rencontré le dirigeant d’Uber. Interrogé à ce sujet par le quotidien britannique The Guardian, un porte-parole de la Commission européenne affirme n’avoir aucune trace de correspondance entre le responsable et Neelie Kroes – ce qui n’exclut pas des échanges privés non répertoriés.
Plus surprenant encore, le groupe américain a sollicité l’aide de l’ancienne commissaire en pleine perquisition aux Pays-Bas, visant les activités d’UberPop. Le lobbyiste Mark MacGann affirme alors dans un e-mail interne que « Neelie Kroes appelle le ministre de l’économie [Henk Kamp] et d’autres membres du gouvernement pour forcer la police à se retirer ». Une intervention qui, si elle était avérée, pourrait être vue comme une tentative d’obstruction de la justice. Interrogé à ce sujet, M. Kamp dit ne pas se souvenir de conversations avec Mme Kroes au sujet d’Uber.
Neelie Kroes, quant à elle, justifie son interventionnisme par d’autres responsabilités qu’elle occupait en tant qu’envoyée spéciale pour les start-up de StartupDelta, une initiative néerlandaise mêlant public et privé en partenariat avec le ministère de l’économie des Pays-Bas. Selon elle, c’est sous cette casquette qu’elle a pu échanger avec différents responsables d’entreprises à l’époque pour « promouvoir » un écosystème favorable aux affaires dans son pays. Elle nie également avoir pu jouer un rôle, même informel, en faveur d’Uber avant de rejoindre officiellement son comité.
De même, Mark MacGann, qui a quitté Uber en 2016, dit « ne pas croire que Neelie Kroes ait violé quelque règle ou procédure que ce soit dans ses interactions avec [lui] dans le cadre de [s]es fonctions chez Uber ». Cette défense est cependant mise à mal par le ministère de l’économie néerlandais, qui estime que l’activisme de Neelie Kroes en faveur d’Uber ne peut être relié à ses attributions chez StartupDelta : « Son rôle n’était pas d’approcher des ministres ou des hauts fonctionnaires en faveur de grandes entreprises. »
Uber n’a pas souhaité répondre aux questions précises du Monde et de ses partenaires sur ses relations avec la Néerlandaise, précisant qu’elle a quitté son comité des sages en 2018. La société assure cependant avoir instauré de nouvelles consignes à l’attention de ses équipes en Europe en ce qui concerne « le lobbying et ses relations avec les décideurs politiques », renforçant ses exigences et son contrôle de ces activités.
Derrière le cas Kroes, un lobbying bien plus vaste à Bruxelles
Au-delà de Neelie Kroes, Uber a également approché, avec succès, toute une série de responsables européens lors de son implantation sur le continent. A commencer par d’éminents membres de la DG Connect, la direction générale de la Commission européenne chargée notamment de la technologie. En 2014, son patron de l’époque, Robert Madelin, est également courtisé par Uber : il prend un petit déjeuner avec des représentants de l’entreprise à Venise (Italie), en juillet, et les reçoit à Bruxelles, au mois d’octobre suivant.
Conscient de l’importance d’entretenir de bonnes relations avec cette antenne de la Commission, un lobbyiste d’Uber de l’époque fait créer, pour l’occasion, un code promotionnel « DGCONNECT » à destination des plus de 1 000 fonctionnaires européens, qui pourront bénéficier de 10 euros offerts pour une course sur l’application, qu’ils l’utilisent déjà ou non.
Les contacts entre Robert Madelin et Uber se poursuivront dans les années qui suivent, notamment en février 2015, à l’occasion de la plainte de l’entreprise contre la France auprès de la Commission européenne. Mais, interrogé par Le Monde, l’intéressé prétend n’avoir « aucun souvenir » de rencontres ou d’échanges avec la plate-forme dans le cadre de ses fonctions passées. Il a pourtant publiquement manifesté son intérêt pour la question à l’époque, écrivant notamment sur Twitter que l’interdiction d’UberPop à Bruxelles relevait d’une forme de « censure médiévale ».
En avril 2015, un courriel de Fipra, développant la stratégie d’influence européenne imaginée par le cabinet pour le compte d’Uber, note que, « bien souvent, une entreprise n’est pas son meilleur avocat. Des soutiens venant de hauts responsables comme Robert Madelin et Neelie Kroes sont donc très précieux dans le contexte européen ». En septembre 2016, Robert Madelin quitte, à son tour, la Commission européenne pour devenir… président du cabinet Fipra.Adrien Sénécat
Mark MacGann : « Ce n’est pas à une entreprise de dicter à la République comment elle doit réformer les choses »
Cet ex-cadre d’Uber évoque sa décision de faire fuiter les documents de son ancienne entreprise, ses interactions avec Emmanuel Macron et l’encadrement du lobbying par les pouvoirs publics.
Propos recueillis par Damien Leloup et Elodie Guéguen (Radio France)Publié aujourd’hui à 06h00, mis à jour à 09h44
Temps de Lecture 6 min. https://www.lemonde.fr/pixels/article/2022/07/15/mark-macgann-ce-n-est-pas-a-une-entreprise-de-dicter-a-la-republique-comment-elle-doit-reformer-les-choses_6134851_4408996.html

Depuis le 10 juillet, Le Monde et ses partenaires du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) ont publié une série de révélations sur les « années folles » du développement d’Uber en France. Ces informations s’appuient sur plus de 124 000 documents internes de l’entreprise, transmis au quotidien britannique The Guardian par un lanceur d’alerte, ex-cadre d’Uber, dont il était un des principaux lobbyistes : Mark MacGann. Ces « Uber Files » montrent notamment une grande proximité de l’entreprise avec le ministre de l’économie de l’époque, Emmanuel Macron, qui souhaitait « faire en sorte que la France travaille pour Uber afin qu’Uber puisse travailler en et pour la France », selon un propos de M. Macron tiré du compte rendu d’une réunion confidentielle.
Les documents illustrent aussi les pratiques d’une entreprise menant un lobbying particulièrement agressif, auprès de parlementaires français comme de commissaires européens, et dont la stratégie assumée était de maintenir en activité des services illégaux, comme UberPop l’était en France, pour peser dans les négociations avec les gouvernements. Pour la première fois en France, M. MacGann évoque, pour Le Monde, Radio France et France Télévisions, ses motivations et les révélations issues des « Uber Files ». Il livre sa propre lecture de ces événements, dont la mise au jour a provoqué de vives réactions à gauche à l’égard du chef de l’Etat.Lire aussi : Article réservé à nos abonnés« Uber Files » : du Parlement aux ministères, le lobbying tous azimuts d’Uber pour se faire accepter en France
Pourquoi avez-vous décidé de transmettre les documents des « Uber Files » à la presse ?
Parce que je pense que le pouvoir démesuré de certaines entreprises de technologie pose un problème pour notre démocratie. Je suis un grand fan d’Uber. Je trouve que c’est une technologie magnifique. J’ai cru dur comme fer qu’on allait pouvoir aider les gens à mieux vivre leur ville, à mieux se déplacer en toute sécurité à un prix tout à fait raisonnable, qu’on allait donner sa chance à des millions de personnes jusqu’alors invisibles. Des gens qui, en général, n’avaient pas le bac, n’avaient pas fait d’études, mais qui étaient prêts à travailler jour et nuit pour nourrir leur famille et pouvoir évoluer dans la vie.
Quand je regarde maintenant comment les choses ont évolué, je me dis qu’il était important que je dise ma vérité. Pas pour critiquer l’entreprise Uber d’aujourd’hui, mais pour dire à ces gens qui se sentent laissés pour compte qu’on peut mieux faire.
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Qu’avez-vous voulu dénoncer ?
La fragilisation de notre modèle social. J’ai fait partie des dirigeants d’Uber dont le travail était de convaincre les gouvernements de changer le système réglementaire et législatif. Mes discussions avec des chauffeurs, et surtout ce que je lis dans la presse, me montrent qu’il y a un malentendu entre le rêve qu’on avait vendu aux chauffeurs et la réalité d’aujourd’hui.
Regrettez-vous certaines méthodes employées à l’époque ?
Oui. On était tous pris dans un tourbillon. Je regrette le fait qu’on ait, quelque part, instrumentalisé les utilisateurs d’Uber, et encore plus les chauffeurs. Il y avait beaucoup de violence et je comprends parfaitement les chauffeurs de taxi. Ils avaient un certain droit sur le marché, alors qu’une entreprise vienne et dise « cette loi est illégitime, nous, on veut faire mieux pour moins cher », ça crée un contexte de violence inacceptable et j’en avais ma part de responsabilité.
Vous regrettez d’avoir peut-être mis des chauffeurs en danger physiquement ?
Des chauffeurs étaient en danger, des consommateurs ont été tabassés, en France et ailleurs. Des gens ont perdu la vie au Brésil, au Mexique, en Afrique du Sud. Et même si nous croyions que notre projet était positif, nous aurions dû trouver un autre moyen de porter notre message. On aurait dû être plus patients, mais on voulait tout, tout de suite. On voulait une valorisation boursière sans précédent. Je pense qu’on aurait dû être plus adultes et respecter la démocratie.
Moi, j’étais tout à fait en faveur d’une déréglementation. Ça n’avait aucun sens pour le citoyen qu’il y ait le même nombre de licences de taxi à Paris en 2014 que dans les années 1950. Maintenant, ce n’est pas à une entreprise, qui plus est étrangère, de dicter à la République comment elle doit réformer les choses.Lire aussi : Article réservé à nos abonnés« Uber Files » : quand l’entreprise s’inquiétait qu’une tentative de viol perturbe sa campagne de lobbying
Vous avez un peu forcé la porte pour entrer, c’est cela ?
Je pense qu’on a un peu défoncé la porte.
Les « Uber Files » ont relancé un grand débat sur la place du lobbying et son encadrement. Faut-il changer la réglementation ?
Si on a une véritable volonté, il est tout à fait possible d’améliorer le cadre actuel. Il en est de la responsabilité de chacun : les pouvoirs publics, les élus, mais aussi et surtout les entreprises privées.
Vous aviez des échanges directs, par SMS, avec de nombreux dirigeants politiques. Les discussions de ce type ne sont aujourd’hui déclarées nulle part.
Ces discussions peuvent être légitimes. A mon époque, chez Uber, elles l’étaient. Mais il y avait peut-être un manque de transparence.
En France, l’une des informations les plus commentées concerne le « deal », comme l’appellent Emmanuel Macron et les cadres d’Uber dans leurs échanges : en contrepartie de l’arrêt de son service illégal UberPop, Uber a obtenu un décret assouplissant les conditions d’obtention des licences de VTC (véhicule de transport avec chauffeur). De votre point de vue, en quoi consistait ce « deal » ?
Le mot « deal » n’est pas représentatif de mes souvenirs de l’époque et peut laisser supposer des choses pas très catholiques. Il n’y a pas eu de quid pro quo, mais une entente : Uber allait prendre ses responsabilités et le gouvernement allait regarder une fois de plus la réglementation du secteur des VTC, parce que c’était dans l’intérêt des Français et de la France. Il fallait à tout prix calmer le jeu [en arrêtant le service UberPop]. Je pense qu’Emmanuel Macron faisait son travail et je sais que je faisais le mien.
Emmanuel Macron était-il votre interlocuteur privilégié, comme le montrent les « Uber Files » ?
Il était tout à fait légitime que le ministre de l’économie, notamment chargé du monde de l’entreprise et du numérique, promoteur de la technologie française, veuille recevoir des acteurs du secteur.
Mais on a aussi sollicité beaucoup de ministres. J’ai écrit à Manuel Valls [alors premier ministre] : fin de non-recevoir. J’ai écrit à François Hollande [alors président de la République] pour que Travis Kalanick [le PDG d’Uber] soit reçu : il nous a renvoyés vers Alain Vidalies [à l’époque, secrétaire d’Etat chargé des transports].
Mais vous sollicitez aussi Emmanuel Macron lors de perquisitions, alors que ces problèmes relèvent du ministère de l’intérieur…
Quand votre maison est en feu et que vous n’avez qu’un numéro de téléphone qui répond, vous l’appelez. Parfois, les rouages de l’Etat ne se parlent pas tous entre eux. Donc il y a eu des malentendus. Maintenant, nous aussi, on a un peu fait les malins, en préparant les descentes de police afin de ne pas coopérer. Avec le recul de l’adulte relativement intelligent que je suis, je me dis qu’on aurait dû faire les choses autrement.Lire aussi : Article réservé à nos abonnés« Uber Files » : comment Uber a tenté d’entraver les enquêtes et les perquisitions dans ses locaux avec la technique du « kill switch »
D’après les documents, M. Macron aurait également demandé à son cabinet de discuter avec la direction de la répression des fraudes (DGCCRF) pour qu’elle soit « moins conservatrice » envers Uber. Savez-vous si cela a été suivi d’effets ?
Je n’ai connaissance d’aucune intervention.
Si une commission d’enquête parlementaire sur les « Uber Files » est lancée, comme le demandent certains partis d’opposition en France, irez-vous y témoigner ?
Si l’on me pose des questions sur ce qui s’est passé chez Uber à l’époque, dans des réunions, dans des pièces où j’étais physiquement présent, oui, car c’est mon devoir. En revanche, je ne suis absolument pas compétent pour parler d’Uber aujourd’hui et ce n’est pas mon rôle de commenter le comportement de tel ou tel personnage politique.
M. Macron a dit qu’il n’avait aucun regret sur sa relation avec Uber à l’époque, expliquant que sa motivation était la création d’emplois. Avec le recul, quel bilan faites-vous de ce qu’Uber a apporté en matière d’emploi ?
A l’époque, dans certains pays, le modèle social était trop rigide pour les petites entreprises basées sur le numérique, qui voulaient créer de l’emploi mais ne pouvaient pas se permettre les coûts occasionnés par le salariat. En même temps, dans une Europe dotée d’un modèle social, l’emploi précaire est un vrai problème aujourd’hui.
Je pense que l’idée de départ d’Uber de demander aux chauffeurs de créer leur propre entreprise était bonne. Mais nous subventionnions énormément notre activité [Uber travaillait alors à perte] et il était évident qu’il faudrait un jour augmenter la commission prélevée par Uber auprès des chauffeurs. Il n’y a pas besoin d’être économiste pour se rendre compte que, quelque part, quelqu’un allait être pénalisé.
Je suis triste et déçu de voir qu’Uber continue de s’opposer, devant les tribunaux, aux initiatives législatives visant à donner un cadre [social] minimal aux conducteurs qui travaillent énormément, tout comme les chauffeurs de taxi, et qui sont mal payés.
« Uber Files », une enquête internationale
« Uber Files » est une enquête reposant sur des milliers de documents internes à Uber adressés par une source anonyme au quotidien britannique The Guardian, et transmis au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et à 42 médias partenaires, dont Le Monde.
Courriels, présentations, comptes rendus de réunion… Ces 124 000 documents, datés de 2013 à 2017, offrent une plongée rare dans les arcanes d’une start-up qui cherchait alors à s’implanter dans les métropoles du monde entier malgré un contexte réglementaire défavorable. Ils détaillent la manière dont Uber a utilisé, en France comme ailleurs, toutes les ficelles du lobbying pour tenter de faire évoluer la loi à son avantage.
Les « Uber Files » révèlent aussi comment le groupe californien, déterminé à s’imposer par le fait accompli et, au besoin, en opérant dans l’illégalité, a mis en œuvre des pratiques jouant volontairement avec les limites de la loi, ou pouvant s’apparenter à de l’obstruction judiciaire face aux enquêtes dont il faisait l’objet.
Retrouvez tous nos articles de l’enquête « Uber Files » Voir plus
UBER FILES – Le lexique
Greyball
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Lobbying
Loi Grandguillaume
Loi Thévenoud
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Pantouflage
Uber
UberPop
UBER FILES
Une enquête internationale sur le lobbying et les manoeuvres de la société Uber pour s’imposer en France et dans les grandes métropoles entre 2013 et 2017.Tous les articles de l’enquête
Damien Leloup et Elodie Guéguen (Radio France)
« Uber Files » : le réseau souterrain des géants de la tech à l’appui de la start-up américaine
Par Damien LeloupPublié hier à 06h00, mis à jour hier à 10h06
Temps de Lecture 5 min.
ENQUÊTE
Les documents internes de l’entreprise mettent en lumière la coopération des responsables des politiques publiques de Google, Facebook, Uber ou Amazon.
Vingt-neuf septembre 2014. Travis Kalanick, le patron d’Uber, vient d’arriver en France pour une visite éclair. Dans son agenda chargé, il manque encore une rencontre-clé : un rendez-vous avec Emmanuel Macron. Il vient d’être nommé au ministère de l’économie, et la rumeur dit, à raison, qu’il serait de loin le ministre le plus ouvert au modèle Uber au sein du gouvernement socialiste de Manuel Valls.
En début d’après-midi, un coup de main inattendu et non sollicité tombe dans les boîtes mails des responsables de l’entreprise en France : un courriel de Francis Donnat, qui chapeaute les « politiques publiques » (c’est-à-dire le lobbying) chez Google France. Adressé à Emmanuel Lacresse, le directeur de cabinet adjoint d’Emmanuel Macron, avec plusieurs hauts cadres d’Uber en copie, il suggère au ministre de rencontrer, au débotté, Travis Kalanick. « Emmanuel, le PDG d’Uber est à Paris ce soir et demain (…) J’ai pensé que cela pourrait être intéressant que vous vous rencontriez, cette semaine ou dans le futur », écrit le lobbyiste de Google, qui quittera l’entreprise en 2016
.Lire notre enquête : « Uber Files » : dans le monde entier, chronique d’une extraordinaire entreprise de lobbying
Dans la foulée, M. Donnat envoie également des messages similaires au chef de cabinet adjoint de Bernard Cazeneuve, au ministère de l’intérieur, au conseiller au numérique du premier ministre, Manuel Valls, et au chef de cabinet adjoint de la secrétaire d’Etat chargée du numérique, Axelle Lemaire.
Google, parrain entreprenant
Dans l’équipe d’Uber France, c’est la surprise : personne n’a été prévenu de l’envoi de cette salve de courriels. « Vraiment pas idéal une intro + infos sur [des] visites via Google ! », s’agace Thibaud Simphal, directeur d’Uber France, dans un courriel à Mark MacGann, le lobbyiste en chef d’Uber pour l’Europe. Qu’est-ce qui a bien pu pousser M. Donnat à jouer les entremetteurs non sollicités ? C’est sa propre cheffe qui lui a demandé de le faire. Depuis San Francisco, en Californie, Rachel Whetstone, la toute-puissante directrice des affaires publiques de Google, lui a envoyé un message pour « [lui] demander de donner un coup de main pour le rendez-vous avec Macron lui-même », explique par courriel M. Donnat. « J’ai envoyé un SMS à Emmanuel Lacresse, d’où ce mail et ce rendez-vous ce soir. » Aujourd’hui partenaire au sein du cabinet d’avocats Baker McKenzie, M. Donnat n’a pas donné suite aux sollicitations du Monde.
Les « Uber Files » jettent un éclairage inédit et jamais vu sur les relations plus ou moins troubles qui unissent entre eux les différents géants américains du numérique et leurs employés, sur le terrain européen. Et notamment sur le rôle joué par Google, et certains de ses cadres, dans le déploiement d’Uber en France.
« Uber Files », une enquête internationale
« Uber Files » est une enquête reposant sur des milliers de documents internes à Uber adressés par une source anonyme au quotidien britannique The Guardian, et transmis au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et à 42 médias partenaires, dont Le Monde.
Courriels, présentations, comptes rendus de réunion… Ces 124 000 documents, datés de 2013 à 2017, offrent une plongée rare dans les arcanes d’une start-up qui cherchait alors à s’implanter dans les métropoles du monde entier malgré un contexte réglementaire défavorable. Ils détaillent la manière dont Uber a utilisé, en France comme ailleurs, toutes les ficelles du lobbying pour tenter de faire évoluer la loi à son avantage.
Les « Uber Files » révèlent aussi comment le groupe californien, déterminé à s’imposer par le fait accompli et, au besoin, en opérant dans l’illégalité, a mis en œuvre des pratiques jouant volontairement avec les limites de la loi, ou pouvant s’apparenter à de l’obstruction judiciaire face aux enquêtes dont il faisait l’objet.
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Google est l’un des actionnaires d’Uber : à l’été 2013, son fonds de placement Google Ventures a injecté 258 millions de dollars, soit 196 millions d’euros, dans la plate-forme – à l’époque, le plus important investissement jamais réalisé par le moteur de recherche. Et Rachel Whetstone, en particulier, suit de près les progrès d’Uber : en juin 2015, elle rejoindra même directement l’entreprise, pour y diriger la communication et les politiques publiques.
Personnage haut en couleur, Mme Whetstone incarne, probablement plus que personne d’autre, les liens indirects entre les grandes entreprises de la tech américaine et certains partis politiques. Après avoir fait ses armes au sein du Parti conservateur britannique – son mari, Steve Hilton, était le directeur de la stratégie du premier ministre David Cameron à Downing Street –, elle rejoint Google, puis Uber, puis Facebook et enfin Netflix, à chaque fois à des postes de direction des politiques publiques ou de la communication.
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Avec, parfois, quelques contradictions : en 2016, alors que la campagne du Brexit arrive à son terme, Mark MacGann suggère qu’Uber prenne publiquement position pour le « Remain », auquel l’écrasante majorité des salariés de l’entreprise sont favorables. Une telle prise de position serait aussi un bon « coup » stratégique – l’Union européenne est globalement perçue dans l’entreprise comme un très bon outil pour éviter les législations nationales trop restrictives – et un renvoi d’ascenseur tactique.
Afficher son soutien au « Remain » « serait la chose à faire pour David Cameron [qui dirige alors la campagne des conservateurs contre le Brexit], vu comme il nous a aidés avec Boris [Johnson, à l’époque maire de Londres] ». « Je ne ferai pas ça, non, ce n’est pas notre sujet », rétorque Mme Whetstone – elle-même pro-Brexit, et dont le mari rejoindra le camp du « Leave » un mois avant le vote, trahissant son ancien chef David Cameron.
Serrage de coudes et renvoi d’ascenseur
Les « Uber Files » montrent aussi à quel point, plus bas dans l’échelle de ces entreprises, les échanges formels ou informels entre employés et lobbyistes de Facebook, Google, Uber ou encore Airbnb sont monnaie courante. A Bruxelles, c’est un café pris entre les responsables des affaires publiques de Google et d’Uber ; à Londres, les responsables d’Uber discutent régulièrement avec le chef des politiques publiques de Facebook pour l’Europe et le Moyen-Orient ; ailleurs, un ex-employé de Facebook discute avec des lobbyistes d’Uber et d’Airbnb de l’idée de monter un syndicat professionnel des grandes entreprises de la tech.
Quand Uber prospecte en Russie, Mark MacGann propose de « contacter les gens d’Apple, de Facebook et d’Amazon, pour voir s’[il] peu[t] avoir des rendez-vous avec leurs équipes locales »
Ces liaisons directes entre lobbyistes et communicants sont souvent utiles. Lorsqu’une décision de justice espagnole menace de couper l’accès d’Uber à l’infrastructure d’hébergement d’Amazon dans le pays, Mark MacGann reçoit un appel téléphonique d’un de ses contacts dans l’entreprise pour l’alerter. Lorsque la Belgique demande à Apple de retirer l’application d’Uber de son magasin en ligne, le service de VTC a un contact direct dans l’équipe, d’ordinaire injoignable, qui gère ces problèmes chez Apple. Et quand Uber prospecte en Russie, pays parmi les plus compliqués pour l’entreprise, Mark MacGann propose de « contacter les gens d’Apple, de Facebook et d’Amazon, pour voir s’[il] peu[t] avoir des rendez-vous avec leurs équipes locales ».
Lire aussi : Sous pression des régulateurs, Google, Amazon ou Facebook proposent des concessions
Mais si la Big Tech américaine se serre les coudes, c’est aussi, souvent, par intérêt personnel bien compris. Dans ce secteur, la meilleure manière de faire progresser sa carrière, c’est de passer d’Apple à Amazon, de Facebook à Google, et un renvoi d’ascenseur peut ouvrir les portes d’un nouveau poste prestigieux. Les offres d’emploi sont rarement publiées, tout passe par le réseau, dans un tout petit milieu où tout le monde, ou presque, se connaît.
Plusieurs lobbyistes-clés d’Uber viennent de Google – le moteur de recherche a lui aussi tenté de débaucher dans l’entreprise de VTC, en proposant notamment à Mark MacGann le poste de directeur des politiques publiques en Europe. Et Marianna Scharf, qui conseille à l’époque Uber sur sa stratégie auprès de l’Union européenne, deviendra, deux ans plus tard, la responsable des politiques publiques de Facebook à Bruxelles, avant d’occuper le même poste pour Netflix.
Lire aussi : Uber Files » : les « Obama boys » reconvertis en VRP de luxe
Cette proximité aboutit parfois à des situations gênantes. Au printemps 2015, Uber France tente de débaucher une cadre de Google à San Francisco. La candidate hésite, et finit par refuser l’offre à la dernière minute, non sans avoir discuté de cette opportunité avec quelques collègues. Lorsqu’elle envoie finalement un courriel pour décliner le poste, la réponse est sèche : « Je suis déçu, bien sûr, écrit son recruteur chez Uber, Mark MacGann. Mais je suis surtout déçu que plusieurs personnes chez Google aient eu vent de tes hésitations et de ta décision d’y rester avant que tu ne me le dises. Les gens parlent et mon équipe à San Francisco savait dès lundi matin ce que tu ne m’as annoncé qu’hier soir. Mes meilleurs vœux pour la suite. »
« Uber Files » : les « Obama boys » reconvertis en VRP de luxe
En recrutant deux des plus proches conseillers de Barack Obama, Uber s’est assuré un appui sans faille de la diplomatie américaine, et la capacité de décrocher des rendez-vous aux plus hauts niveaux politiques.
Par Damien Leloup
Publié hier à 06h00
Temps de Lecture 3 min.
A l’été 2014, une rumeur insistante circule à Washington : David Plouffe, l’un des plus proches conseillers de Barack Obama, pourrait revenir à la Maison Blanche. Principal architecte de la campagne victorieuse du démocrate en 2008, M. Plouffe avait quitté son poste de conseiller senior du président en 2013. Dans les cercles politiques, son retour est évoqué de manière insistante, pour accompagner Barack Obama durant les deux dernières années de son mandat. Mais le 14 août, à la surprise générale, c’est un tout autre poste que rejoint M. Plouffe : celui de vice-président d’Uber.

Le choix d’un des plus réputés cadres de l’administration Obama ne doit rien au hasard. Quelques mois plus tôt, à la conférence Recode, le PDG d’Uber, Travis Kalanick, expliquait rechercher un nouveau vice-président capable de mener une campagne politique pour le compte de son entreprise : « Nous ne sommes pas Pinterest. Nous changeons la manière dont les villes fonctionnent (…) Nous sommes dans une campagne politique, le candidat, c’est Uber, et notre adversaire est un connard qui s’appelle Taxi. »
Dans cette nouvelle campagne qu’il est chargé de mener, M. Plouffe peut compter sur un vieux compagnon de route : Jim Messina, le chief of staff (« chef de cabinet ») de Barack Obama durant sa campagne de 2008, qui a lui aussi rejoint le secteur privé et compte, à l’époque, Uber parmi ses clients.
Mobiliser l’ambassadrice américaine à Paris
Les deux hommes n’apportent pas uniquement à Uber leur sens de la stratégie politique. Ils disposent d’un carnet d’adresses gigantesque, dans lequel figure tout le gratin de l’administration américaine. En France, où Uber est en pleine tourmente en 2015, et où les contrôles et perquisitions se multiplient, ces connexions sont rapidement mises à profit pour faire pression, via l’ambassade des Etats-Unis, sur le gouvernement. Les « Uber Files » montrent à quel point Uber a tenté de faire peser toute la puissance de la diplomatie américaine en sa faveur.
« Uber Files », une enquête internationale
« Uber Files » est une enquête reposant sur des milliers de documents internes à Uber adressés par une source anonyme au quotidien britannique The Guardian, et transmis au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et à 42 médias partenaires, dont Le Monde.
Courriels, présentations, comptes rendus de réunion… Ces 124 000 documents, datés de 2013 à 2017, offrent une plongée rare dans les arcanes d’une start-up qui cherchait alors à s’implanter dans les métropoles du monde entier malgré un contexte réglementaire défavorable. Ils détaillent la manière dont Uber a utilisé, en France comme ailleurs, toutes les ficelles du lobbying pour tenter de faire évoluer la loi à son avantage.
Les « Uber Files » révèlent aussi comment le groupe californien, déterminé à s’imposer par le fait accompli et, au besoin, en opérant dans l’illégalité, a mis en œuvre des pratiques jouant volontairement avec les limites de la loi, ou pouvant s’apparenter à de l’obstruction judiciaire face aux enquêtes dont il faisait l’objet.
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Aux Etats-Unis, les ambassades sont des postes politiques ; chaque nouveau président peut nommer des diplomates de son bord. Jane Hartley, qui occupe le prestigieux poste de Paris, a été nommée par Barack Obama en juin 2014. « On lui a donné la France », plaisante M. Messina, dans un échange avec un lobbyiste d’Uber. Cheffe d’entreprise avant de devenir ambassadrice, Mme Hartley faisait également partie des principaux donateurs de la campagne 2012 de Barack Obama.
L’équipe d’Uber en France se sent ainsi parfaitement légitime à solliciter l’ambassade. Un des cadres d’Uber France suggère, en octobre 2015, « d’activer Jane Hartley pour qu’elle écrive formellement au président de la République pour se plaindre 1/du harcèlement policier et administratif qu’Uber subit en France et 2/des entraves politiques et juridiques qui brident [leur] développement business dans les villes françaises ». Sollicitée par Le Monde et ses partenaires, Jane Hartley n’a pas donné suite.

Début 2016, Uber cherche de nouveau à utiliser toute la puissance de frappe du gouvernement américain. A Paris, les dirigeants de Heetch, l’un des concurrents d’Uber, viennent d’être placés en garde à vue, et Uber craint d’être la prochaine entreprise visée. « Nous avons besoin que [Jane Hartley] intervienne sur ce bazar Heetch, écrit Mark MacGann, le lobbyiste en chef d’Uber en Europe, à David Plouffe. On aimerait aussi que quelques sénateurs [américains] écrivent aux Français pour leur demander [ce que c’est que ce bordel]. Jane [Hartley] peut aussi aider. Et comme Penny P[ritzker, à l’époque secrétaire au commerce du gouvernement Obama] sera à Davos, et verra probablement Macron, on devrait la briefer également. »
Rendez-vous avec ministres et oligarques
Mais plus encore qu’un accès aux ressources de la diplomatie américaine, David Plouffe et Jim Messina fournissent à Uber une incroyable capacité à accéder aux responsables politiques du monde entier. Au milieu des années 2010, toujours nimbés de l’aura des deux campagnes victorieuses et innovantes de Barack Obama, les deux hommes incarnent la nouvelle génération de stratèges qui ont su mettre à profit les réseaux sociaux et le big data. Ils mettent à profit en permanence cette double casquette pour le compte d’Uber. Lorsqu’il se déplace à Dubaï, Riyad ou Helsinki, David Plouffe obtient, en quelques e-mails, des rendez-vous avec des ministres que les équipes locales peinent à décrocher.Lire notre enquête : Article réservé à nos abonnés« Uber Files » : le réseau souterrain des géants de la tech à l’appui de la start-up américaine
M. Plouffe reconnaît aujourd’hui que les débats sur le statut d’Uber, et les négociations auxquelles il participait, « étaient parfois simples et parfois plus difficiles », et que « parfois, certaines personnes au sein de l’entreprise ont souhaité aller trop loin ». Il dit avoir « fait de son mieux » pour éviter que « certaines lignes ne soient franchies ».
A Paris, son nom est brandi pour tenter d’obtenir un rendez-vous avec Alain Juppé, alors en pleine campagne pour la primaire de la droite et peu enclin à rencontrer Uber. Et comme par magie, chaque rendez-vous ouvre de nouvelles portes aux équipes françaises d’Uber : « La conseillère communication de NKM a appris que l’on rencontre Sarko[zy] mercredi, elle m’a contacté me disant que NKM serait ravie de rencontrer David », relate un e-mail interne. Jugée trop peu influente, Nathalie Kosciusko-Morizet n’aura pas l’honneur d’un rendez-vous avec l’artisan de la campagne Obama, mais se verra proposer à la place une discussion avec la direction d’Uber France.
Lire notre archive (janvier 2017) : Le patron de Facebook recrute le stratège de la campagne d’Obama pour la Zuckerberg Initiative
Ailleurs, l’activité d’entremetteur de David Plouffe pose des questions d’un tout autre niveau. A Moscou, c’est auprès d’oligarques et de banquiers, pour certains proches du Kremlin, qu’il décroche des rendez-vous pour le compte d’Uber. Et à Chicago, la ville de Barack Obama, le lobbying mené par David Plouffe pour Uber se fait hors du cadre légal – à tel point qu’il sera, en 2017, condamné à une amendepour avoir démarché, sans s’être déclaré comme lobbyiste, le maire de la ville et ancien directeur de cabinet de Barack Obama, Rahm Emanuel.
UBER FILES
Une enquête internationale sur le lobbying et les manoeuvres de la société Uber pour s’imposer en France et dans les grandes métropoles entre 2013 et 2017.Tous les articles de l’enquête
Damien Leloup
« Uber Files » : qui est vraiment Travis Kalanick, le patron qui voulait « ubériser » le monde
Le fondateur d’Uber, patron redouté de la Silicon Valley, subit un feu croisé de critiques avec les révélations des « Uber Files » et la diffusion de la série « Super Pumped », qui exposent la face cachée de cet entrepreneur star.
Par Damien LeloupPublié le 12 juillet 2022 à 12h55 – Mis à jour le 13 juillet 2022 à 08h36
Temps de Lecture 2 min.

Un stratège applaudi par Emmanuel Macron
C’est l’un des enseignements étonnants des « Uber Files », ces révélations fondées sur des documents internes d’Uber publiées par Le Monde et ses partenaires internationaux : Emmanuel Macron vouait une certaine admiration à Travis Kalanick, louant sa « réussite impressionnante » alors qu’il n’avait même pas 40 ans. En un temps record, le fondateur américain d’Uber a permis à sa société de s’imposer à travers le monde.

Écouter aussi « Uber Files » : comment le ministre Macron a aidé Uber en secret
Pour cela, il dispose, au début des années 2010, de deux armes : une première expérience solide en matière de levée de fonds, qui va lui permettre de constituer un trésor de guerre gigantesque, et de sponsoriser à perte l’implantation de son service dans des dizaines de pays simultanément. L’autre arme, que Travis Kalanick manie avec dextérité, c’est l’aplomb. Uber s’installe sans grand égard pour les législations locales : la consigne donnée à ses équipes est de ne négocier avec les autorités qu’une fois le service trop implanté, et populaire, pour qu’il puisse être interdit.
« Uber Files », une enquête internationale
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Les « Uber Files » révèlent aussi comment le groupe californien, déterminé à s’imposer par le fait accompli et, au besoin, en opérant dans l’illégalité, a mis en œuvre des pratiques jouant volontairement avec les limites de la loi, ou pouvant s’apparenter à de l’obstruction judiciaire face aux enquêtes dont il faisait l’objet.
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Un ex- « pirate » milliardaire
La genèse de son succès, c’est l’histoire si américaine d’un pirate devenu homme affaires. Étudiant brillant, Travis Kalanick se fait remarquer au tournant des années 2000, en plein essor du téléchargement illégal, en créant Scour, un logiciel de partage de fichiers, qui fermera très vite face à des plaintes d’ayants droit. Scour renaît dans une version légale. Mais l’éclatement de la bulle Internet, une comptabilité un peu trop créative et des dissensions entre fondateurs provoqueront la chute de l’entreprise, revendue in extremis au géant Akamai pour une somme confortable. A l’abri du besoin, Travis Kalanick se consacre à la recherche d’un nouveau projet. Dans son appartement, il reçoit des créateurs de start-up. Parmi eux, Garrett Camp, l’auteur du site StumbleUpon, avec qui il développe, autour de bières, l’idée d’une application permettant d’appeler un chauffeur.
Des méthodes décriées
Ses méthodes agressives de conquête de marchés, Travis Kalanick les applique également en interne. Dans une Silicon Valley où les patrons hauts en couleur ne manquent pas, il est l’un des plus redoutés. Au fil des années, les scandales s’accumulent – harcèlement sexuel, management toxique… En 2017, il est filmé lors d’une altercation avec un chauffeur Uber à propos du tarif des courses –, il sera contraint de s’excuser publiquement. En juin 2017, alors que Travis Kalanick prend des congés pour faire le deuil de ses parents, décédés dans un accident, un rapport extrêmement critique sur la gestion des cas de harcèlement par l’entreprise est remis à Uber. Ses alliés au conseil d’administration le lâchent ; il démissionne de son poste de PDG, mais restera au conseil d’administration jusqu’en 2019.
Un « ubérisateur » dans l’âme
Devenu investisseur, par le biais d’un fonds baptisé « 10 100 », Travis Kalanick continue de s’impliquer dans des projets de l’économie dite « collaborative ». Parmi ses plus importants investissements figure CloudKitchens, une société spécialisée dans les « cuisines fantômes », qui préparent des plats destinés exclusivement à la livraison. On ignore ce qu’il a pensé de Super Pumped, la récente série de Showtime qui dépeint son ascension et sa chute de manière peu flatteuse. On sait en revanche qu’il a peu goûté la publication des “Uber Files”, estimant dans un communiqué que les méthodes qu’il appliquait à l’époque étaient non seulement légales, mais nécessaires pour faire bouger le « statu quo ».« Elles ont donné naissance à une industrie qui est aujourd’hui devenue un verbe »,écrit son porte-parole. Un verbe souvent utilisé dans un sens péjoratif.
Lire notre enquête : « Uber Files » : une « stratégie du chaos » assumée pour conquérir le monde
Damien Leloup
« Uber Files » : dans le monde entier, chronique d’une extraordinaire entreprise de lobbying
Par Maxime Vaudano, Anne Michel, Jérémie Baruch et Damien LeloupPublié le 13 juillet 2022 à 06h00, mis à jour hier à 10h39
Temps de Lecture 10 min. Read in English
DÉCRYPTAGES
En Allemagne, en Irlande, en Italie, en Belgique, la plate-forme de VTC a cherché les meilleurs relais pour obtenir des réglementations favorables à son activité.
Les « Uber Files » dressent une photographie extrêmement précise des efforts déployés par la start-up américaine pour s’imposer dans les métropoles du monde entier, au milieu des années 2010. Véritable manuel pratique, ces 124 000 documents éclairent les différentes stratégies utilisées par les lobbyistes d’Uber pour imposer leurs vues, par la séduction ou par la force.
« Uber Files », une enquête internationale
« Uber Files » est une enquête reposant sur des milliers de documents internes à Uber adressés par une source anonyme au quotidien britannique The Guardian, et transmis au Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) et à 42 médias partenaires, dont Le Monde.
Courriels, présentations, comptes rendus de réunion… Ces 124 000 documents, datés de 2013 à 2017, offrent une plongée rare dans les arcanes d’une start-up qui cherchait alors à s’implanter dans les métropoles du monde entier malgré un contexte réglementaire défavorable. Ils détaillent la manière dont Uber a utilisé, en France comme ailleurs, toutes les ficelles du lobbying pour tenter de faire évoluer la loi à son avantage.
Les « Uber Files » révèlent aussi comment le groupe californien, déterminé à s’imposer par le fait accompli et, au besoin, en opérant dans l’illégalité, a mis en œuvre des pratiques jouant volontairement avec les limites de la loi, ou pouvant s’apparenter à de l’obstruction judiciaire face aux enquêtes dont il faisait l’objet.
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En Allemagne, le rédacteur en chef et l’investissement secret
La voiture du PDG d’Uber, Travis Kalanick, une vieille BMW M3 convertible, est en panne. Il ne l’a pas fait réparer, et son permis de conduire est périmé. C’est en tout cas ce qu’il annonce, ce 8 juin 2016, sur la scène de la conférence NOAH, à Berlin, le rendez-vous annuel des entreprises européennes de la tech. Son arrivée a été remarquée : il est entré à bord d’une Trabant peinte aux couleurs des taxis berlinois, pour marteler le message que les taxis sont une abomination appartenant au passé.
A bord de la vieille voiture fabriquée du temps de la République démocratique allemande, le chauffeur est très connu en Allemagne : il s’agit de Kai Diekmann, le rédacteur en chef du tabloïd Bild, le plus populaire des journaux allemands, avec 1,2 million d’exemplaires quotidiens. C’est aussi M. Diekmann qui l’interroge sur scène. Mais aucun des deux hommes n’y révélera une information importante : depuis près d’un an, Uber cherche à recruter Kai Diekmann pour diriger son activité de lobbying en Allemagne – il rejoindra finalement l’entreprise en 2017, comme « conseiller politique ». Plusieurs documents des « Uber Files » montrent que l’embauche du dirigeant d’une des plus puissantes rédactions du pays était déjà discutée, en juillet 2015, entre les hauts cadres d’Uber en Europe.
Le groupe Axel Springer, qui possède « Bild » et de très nombreux autres médias, a discrètement investi dans Uber
Les participants à la conférence ignorent aussi que son organisateur, le groupe Axel Springer, qui possède Bild et de très nombreux autres médias, a discrètement investi dans Uber. Cette prise de participation, qui ne sera rendue publique qu’en 2017, s’élève à 5 millions d’euros, révèlent aujourd’hui les « Uber Files ». Une partie de cette somme a été versée « en médias », c’est-à-dire en publicités à tarif préférentiel, et notamment des coupons de réduction diffusés dans Bild sous forme de publirédactionnels.
Lire aussi : « Uber Files » : comment Uber a remporté la bataille de Londres
Ce rapprochement entre le groupe Axel Springer et Uber a-t-il influé sur la ligne éditoriale des médias du groupe ? Sollicité par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), Axel Springer assure que son investissement dans Uber ne représentait que « 0,1 % de tous les investissements de l’entreprise ces dix dernières années », un montant « économiquement insignifiant ». M. Diekmann estime qu’il n’y a « jamais eu ni pu avoir de conflit d’intérêts entre [ses] nombreuses discussions avec des patrons du secteur de la tech et [ses] activités à Bild ».

En tout état de cause, Bild était, dès 2015, considéré par Uber comme un outil politique utile. Alors que l’actualité allemande est alors dominée par la crise des réfugiés, la direction d’Uber pense pouvoir « jouer un coup » en ouvrant largement les portes de son service aux réfugiés syriens – et en retirer un cadre légal plus favorable. « Je pense que Bild est notre meilleure route pour y parvenir et toucher [la chancelière Angela] Merkel, écrit à l’époque Rachel Whetstone, la lobbyiste en chef de l’entreprise. Et je pense que Kai Diekmann est notre meilleure route pour cela. »
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En Belgique, les meilleurs ennemis
C’est l’une de ces coïncidences dont Bruxelles a le secret. Fin 2014, Uber fait face à une hostilité croissante – et violente – de la part des taxis dans la capitale belge. Le gouvernement régional nomme alors un nouveau ministre des transports, chargé de régler le problème et de moderniser les taxis : Pascal Smet. Issu du Parti socialiste flamand, M. Smet est aussi un bon ami de… Mark MacGann, qui vient d’être nommé lobbyiste en chef d’Uber pour l’Europe. Les deux hommes se sont rencontrés, quelques années plus tôt, au sein d’un groupe de personnes engagées contre l’homophobie dans le monde de l’entreprise, et participent parfois à des événements caritatifs ensemble.

En août 2014, Mark MacGann convie d’ailleurs M. Smet à un dîner de gala au bénéfice d’enfants malades du sida. M. Smet accepte, puis, mi-septembre, renvoie un message un peu inquiet : « Mark, une question, est-ce que tu travailles pour Uber maintenant ? » « Pas encore officiellement », répond M. MacGann, tout en assurant que son nouveau poste n’a aucun rapport avec le gala de charité. Pourtant, Pierre-Dimitri Gore-Coty, qui dirige les opérations d’Uber pour l’Europe de l’Ouest, est aussi invité à ce gala. « Mon ami Pascal Smet sera l’un de mes invités et ce serait une bonne occasion pour que tu le rencontres dans un contexte informel et fun », écrit M. MacGann. M. Smet ne viendra finalement pas à cette soirée, prétextant être malade.
UBER FILES – Le lexique
Greyball
Kill Switch
Lobbying
Loi Grandguillaume
Loi Thévenoud
LOTI
Pantouflage
Uber
UberPop
VTC
Commence alors entre les deux hommes un jeu du chat et de la souris à tous les niveaux. Les discussions se multiplient ; M. Smet dit vouloir avancer rapidement sur son « plan taxi », et souhaite légaliser l’activité d’Uber, à condition que l’entreprise respecte un certain nombre de règles. Mi-décembre 2014, coup de théâtre : Pascal Smet annonce avoir déposé une plainte contre Uber, principalement pour suspicion de travail dissimulé par l’intermédiaire de son service UberPop, et il promet une nouvelle vague de contrôles des chauffeurs. « Un coup de poignard dans le dos, écrit M. MacGann à ses collègues. Ils ne nous ont pas prévenus qu’ils envisageaient cette action. » Les documents des « Uber Files » laissent parfois planer le doute sur qui manipule qui, dans les discussions entre Uber et Pascal Smet, qui mêlent le politique, le personnel et les plaisanteries.
Lire notre enquête : « Uber Files » : quand les Pays-Bas aidaient Uber à freiner un contrôle fiscal
Les négociations se poursuivront pourtant sans trop d’encombres : en février 2015, M. Smet finalise son « plan taxi », considéré par Uber comme une très bonne avancée. L’entreprise et le ministre se mettent d’accord : pour éviter de « jeter de l’huile sur le feu », Uber s’abstiendra de dire publiquement qu’il soutient le projet, et fera même relire son communiqué de presse par le cabinet de Pascal Smet. L’ambiance est à l’époque électrique : en septembre, Mark MacGann et Pascal Smet seront pris à partie physiquement par des chauffeurs de taxi pendant un petit déjeuner de travail à Bruxelles. Le « plan taxi » de M. Smet sera finalement adopté… avec huit ans de retard, en 2022.
En Irlande, le va-tout qui n’a pas suffi
L’Irlande n’est pas une terre fertile pour Uber. Implantée sur l’île depuis février 2014, l’entreprise n’a jamais pu y déployer pleinement ses services de VTC, contrainte par les autorités de proposer uniquement des courses de chauffeurs avec une licence officielle, c’est-à-dire des taxis. La faute à l’autorité nationale des transports, qui s’est toujours montrée « inflexible dans les discussions et peu disposée à envisager l’innovation », comme le regrette un cadre d’Uber, dans un message de mars 2015 issu des « Uber Files ».
Pour modifier l’équilibre des forces, l’entreprise américaine a misé sur John Moran, l’ancien directeur général du ministère des finances, qu’il a recruté comme « conseiller politique » en Irlande, en août 2015. Le consultant a tenté de mettre à profit son épais carnet d’adresses dans les cercles gouvernementaux et économiques du pays pour assouplir la réglementation irlandaise sur les VTC. En l’espace de cinq mois, M. Moran a approché, à plusieurs reprises, son ancien ministre de tutelle Michael Noonan, ainsi que les ministres des transports et de l’éducation, pour promouvoir « de nouvelles innovations pour la plate-forme logistique d’Uber », selon le registre de transparence du lobbying irlandais. L’initiative rencontrant un succès modéré, tant les relations entre Uber et les organismes régulateurs sont exécrables, John Moran joue alors son va-tout.
En janvier 2016, il propose à son supérieur Mark MacGann, lobbyiste en chef d’Uber pour l’Europe, de faire parvenir un argumentaire directement au domicile du ministre des finances « sans qu’il fasse partie des documents officiels » du ministère. Le jeu en vaut la chandelle : une note sur l’économie du partage « plus politique pour Noonan serait bienvenue, en particulier dans la perspective des élections [législatives de février 2016] ».

L’objectif des lobbyistes d’Uber est clair : fournir des éléments de langage au parti au pouvoir, le Fine Gael, dans le but d’infléchir sa ligne politique. Cette fois, l’opération semble avoir fonctionné. Le manifeste électoral du Fine Gael, publié un mois plus tard, promeut une réglementation « sûre et fiable » pour les VTC, et soutient les « nouvelles plates-formes (…) en cours de développement qui permettent à tous de gagner un revenu supplémentaire dans cette économie du partage ». John Moran jubile. « Vous reconnaîtrez le texte », écrit l’ex-fonctionnaire aux cadres britanniques d’Uber.
Le PDG d’Uber a tenté d’influencer directement le chef du gouvernement irlandais lors d’une rencontre organisée à Davos, en 2016
Les « Uber Files » montrent que le PDG de l’entreprise californienne, Travis Kalanick, a également tenté d’influencer directement le chef du gouvernement irlandais, Enda Kenny, lors d’une rencontre organisée au Forum économique mondial de Davos, le 21 janvier 2016. D’après un compte rendu interne, M. Kenny a montré à cette occasion du « soutien » à l’argumentaire de l’entreprise visant à « encourager l’innovation », tout en prévenant que « rien ne se passerait avant les élections ». A la suite de cette rencontre, le directeur d’Uber en Europe Pierre-Dimitri Gore-Coty lui a écrit pour insister sur le fait que « les réglementations doivent être actualisées ».
Lire notre analyse : Face aux difficultés, Uber s’est transformé, sans vraiment changer de modèle
Las ! Les tentatives d’Uber d’imposer son modèle au marché irlandais n’aboutiront finalement jamais. Malgré le maintien au pouvoir d’Enda Kenny, la réglementation n’a jamais été modifiée, en raison de la forte résistance du ministère des transports. Interrogée par nos confrères du quotidien The Irish Times, l’autorité nationale des transports rappelle qu’Uber en Irlande « est et a toujours été » un service utilisant des chauffeurs et des véhicules sous licence, comme tout autre opérateur de taxis.
Après les premières révélations des « Uber Files », le 10 juillet, le député de gauche Paul Murphy a jugé auprès du Irish Times « préoccupant de constater qu’[Uber] ait tant d’influence, qu’ils puissent écrire une section de la politique d’un manifeste électoral tout en continuant à faire du lobbying ». Le ministre de l’enseignement supérieur Simon Harris, qui était à l’époque des faits ministre délégué aux finances, a insisté sur le fait que les structures chargées des réglementations en Irlande « faisaient leur travail ».
En Italie, un magnat de la presse pour « ferrer » Matteo Renzi
En Italie, Uber n’aura pas mis longtemps pour trouver son superlobbyiste : Carlo De Benedetti, figure du capitalisme italien, patron de presse et à l’époque actionnaire du groupe américain, a endossé le rôle de médiateur secret de la plate-forme, révèle notre partenaire italien L’Espresso.
Une campagne de pression, portant pour nom de code « Opération Renzi », a été mise au point au milieu des années 2010 par les dirigeants de la multinationale. Elle avait pour but d’influencer la majorité de centre gauche au pouvoir, du gouvernement aux députés du Parti démocrate, afin d’adapter la loi aux intérêts d’Uber.

Ainsi, des échanges confidentiels entre responsables d’Uber de 2014 à 2016 montrent que Carlo De Benedetti n’a pas ménagé ses efforts, pour intercéder en faveur de l’entreprise auprès du premier ministre Matteo Renzi et de son gouvernement. Le magnat italien, qualifié par Uber d’intermédiaire « décisif », les aurait ainsi aidés à « ferrer » M. Renzi, au moment où son gouvernement faisait passer une nouvelle loi contenant des dispositions sur les taxis et les chauffeurs privés. Un dîner important a notamment été organisé en septembre 2015, dans la résidence romaine de l’homme d’affaires italien, avec des hommes-clés d’Uber, dont son lobbyiste pour l’international David Plouffe – ancien organisateur de la campagne électorale victorieuse de Barack Obama en 2008, aux Etats-Unis – et son homologue en Europe, Mark MacGann.
Lire aussi : « Uber Files » : un parfum de corruption sur la campagne de Russie du groupe américain
Sollicité, Carlo De Benedetti a expliqué être entré au capital d’Uber « il y a plus de dix ans », à l’invitation d’un ami banquier, et en être sorti en 2020. Il a affirmé n’avoir « jamais fait des opérations de lobbying avec eux ou quiconque ». De son côté, Matteo Renzi a répondu à L’Espresso qu’il n’avait « jamais personnellement suivi » les questions liées aux taxis et aux transports, gérés « au niveau ministériel ».
Travis Kalanick, un PDG à l’agenda des chefs de l’Etat
Le planning est calé à la minute près. A 8 h 30, le vice-président américain, Joe Biden, à l’hôtel Intercontinental. A 9 h 30, le premier ministre irlandais, Enda Kenny, au centre des congrès, suivi du commissaire européen à l’économie, Pierre Moscovici, à 10 heures. Direction ensuite l’hôtel Belvédère, pour rencontrer l’oligarque russe Ivan Streshinsky à 11 heures et le commissaire européen à la concurrence, Jyrki Katainen, à 11 h 30. A peine le temps d’avaler un sandwich qu’il faut déjà attaquer les rendez-vous de l’après-midi avec des journalistes. Travis Kalanick n’aura qu’une demi-heure pour souffler, entre 17 h 30 et 18 heures, avant d’enchaîner deux rencontres avec le dirigeant israélien Benyamin Nétanyahou et le patron de la Bourse de New York, Tom Farley, avant d’aller dîner.
Des journées comme celle-ci, l’ancien PDG d’Uber en a enchaîné quatre, au mois de janvier 2016, dans un véritable marathon diplomatique couru à l’occasion du Forum économique mondial de Davos, en Suisse. Les notes préparatoires de cet événement, révélées par les « Uber Files », offrent un aperçu des efforts de lobbying déployés à cette époque par Uber et ses dirigeants pour s’attacher les faveurs des dirigeants du monde entier. En moins de quatre jours, donc, M. Kalanick a rencontré quatre premiers ministres, plusieurs ministres, deux commissaires européens, sans parler de la philanthrope américaine Melinda Gates, du milliardaire russe German Gref ou encore de Jack Ma, le patron du géant chinois Alibaba. Et des dizaines de rendez-vous organisés par ses lieutenants avec d’autres responsables publics de plus bas niveau.
Les centaines de lobbyistes qui composaient ce corps diplomatique parallèle étaient animés par le même objectif : faire plier les gouvernements
Les comptes rendus de ces rencontres, rédigés par les lobbyistes d’Uber, tendent à démontrer l’utilité de ces tête-à-tête avec Travis Kalanick, passé maître dans l’art de la séduction. Le premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel ? « Il a dit qu’il allait parler à son ministre des transports. » Le ministre-président des Flandres, Geert Bourgeois ? « Il a dit qu’Uber était le futur et proposé de nous aider. » Joe Biden semble, quant à lui, si favorablement impressionné par sa rencontre avec M. Kalanick qu’il modifie, à la dernière minute, son discours public pour y faire une allusion. « Les entreprises de VTC emploient des dizaines de milliers de nouvelles personnes. J’ai rencontré aujourd’hui le PDG de l’une de ces sociétés, qui dit qu’il va créer deux millions d’emplois cette année, en offrant à ces personnes la liberté de travailler autant d’heures qu’ils le souhaitent et de mener leur vie comme ils l’entendent », déclare le vice-président américain, devant un parterre de chefs d’Etat et de dirigeants économiques
.Lire notre enquête : « Uber Files » : le réseau souterrain des géants de la tech à l’appui de la start-up américaine
Mais Davos n’est que le point culminant de l’activité frénétique de l’immense réseau d’influence déployé par Uber à travers le monde au milieu des années 2010. Les centaines de lobbyistes qui composaient ce corps diplomatique parallèle étaient animés par le même objectif : faire plier les gouvernements pour adapter les réglementations au fait accompli imposé par l’application de transport, en utilisant toutes les armes à leur disposition (négociations politiques, pressions judiciaires, médias, financement d’études académiques favorables…).
Une série de documents établis en 2014 par le cabinet d’influence Fipra donne la mesure de l’ampleur des efforts de lobbying entrepris par Uber : ils ne listent pas moins de 1 850 « cibles » à approcher par Uber pour faire avancer ses pions dans une trentaine de pays européens. On y retrouve essentiellement des responsables politiques et des fonctionnaires, mais également des universitaires, des grands patrons, des journalistes et des conseillers influents.
Correction, le 14 juillet à 10h40 : des citations de réaction aux « Uber Files » étaient incorrectement attribuées au premier ministre irlandais, alors qu’elles avaient été prononcées par un député et un ministre.