« Le nouveau gouvernement doit réviser en profondeur et de manière transparente les mécanismes d’homologation des pesticides »
TRIBUNE
Collectif
Les pratiques des agences de sécurité alimentaire ne permettent pas de déceler la toxicité réelle des pesticides, dénonce un collectif de toxicologues et représentants d’associations dans une tribune au « Monde ».
Publié le 06 juillet 2022 à 14h00 Temps de Lecture 4 min.
La France et l’Union européenne sont face à un paradoxe de taille. La réglementation sur les pesticides est, sur le papier, très exigeante : un produit ne peut être autorisé que si l’évaluation des risques ne prévoit pas d’effet néfaste à court ou à long terme sur l’humain ou la nature, en utilisation normale. Or, les pesticides continuent d’être autorisés et utilisés, alors que de nombreux scientifiques montrent l’existence de leurs effets néfastes dans le monde réel.
En juin 2021, l’expertise Inserm [Institut national de la santé et de la recherche médicale] montrait que les preuves du rôle des pesticides sont fortes ou moyennes pour seize pathologies, contre huit en 2013. En cas d’exposition de leur mère pendant la grossesse, les enfants ont un surrisque de leucémie, de tumeur cérébrale ou de malformation congénitale. Par ailleurs, les études et les rapports montrant que les pesticides sont un facteur déterminant de la perte de biodiversité et de l’hécatombe des insectes se succèdent. L’expertise Inrae-Ifremer [Institut national de la recherche agronomique et Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer] de mai 2022 montre leurs effets délétères sur l’ensemble du vivant. Ces conclusions s’inscrivent dans la droite ligne de celles publiées en 2019 par l’IPBES, organisme de l’ONU qualifié de « GIEC de la biodiversité ».
Lire aussi : Glyphosate : des experts indépendants mettent en doute l’intégrité des travaux d’homologation
Ce paradoxe a une source identifiable : les pratiques des agences de sécurité alimentaire, évaluant la toxicité des pesticides avant leur homologation, ne permettent pas de déceler la toxicité réelle des produits. Les failles sont systémiques et se retrouvent à chaque étape de l’évaluation. Les agences passent à côté des dangers des molécules déclarées comme substances actives et des pesticides tels qu’ils sont vendus.
Un pesticide n’est jamais une molécule seule, mais un mélange d’une molécule déclarée comme « substance active » avec des formulants qui amplifient son effet, dont certains sont des dérivés du pétrole cancérigènes. Lors de la première étape du processus, les dangers intrinsèques des « substances actives » doivent être identifiés, et certains sont des critères d’exclusion du marché. Le caractère cancérigène, mutagène ou reprotoxique en est un, ainsi que le caractère perturbateur endocrinien. Il faut entrer dans les détails de ce processus pour comprendre comment ces propriétés restent invisibles.
Lignes directrices
L’étude de la toxicité des substances se base quasi exclusivement sur des essais réglementaires fournis par les industriels. Les résultats de la quasi-totalité des études de la littérature scientifique internationale sont ignorés, au motif qu’ils ne correspondent pas à la procédure standardisée des agences. Or, en 2016, 98 % des études industrielles écartaient la génotoxicité du glyphosate, alors que 67 % des études scientifiques citées par le Centre international de recherche sur le cancer [une agence de l’Organisation mondiale de la santé] la démontraient.
Lire aussi : Pesticides : la proposition en trompe-l’œil de la Commission européenne pour réduire de moitié leur usage
En outre, les essais réglementés obéissent à des lignes directrices qui ne sont pas conçues pour détecter tous les effets néfastes possibles. L’absence d’évaluation des dangers à long terme des formulations complètes – alors que de nombreuses données scientifiques montrent que leur toxicité effective est bien supérieure à celle des substances dites « actives » – ou encore l’absence de test standardisé pour évaluer les effets perturbateurs endocriniens, ne sont que quelques exemples de ces failles méthodologiques pouvant conduire à des « erreurs » évitant un classement comme « dangereux », synonyme d’exclusion.
Les dangers sur la biodiversité sont également sous-évalués. Les essais normalisés sont inexistants pour la toxicité envers les amphibiens et les reptiles, pourtant en danger d’extinction. De plus, les protocoles peuvent ici, aussi, rendre invisible la toxicité des substances. C’est le cas des « tests abeilles », dont les autorités soulignent elles-mêmes les lacunes : un taux de mortalité de 10 % est, par exemple, jugé acceptable.
Lire aussi la tribune : « Installer un million de paysans dans les campagnes, seule façon de limiter le recours aux pesticides »
Après l’évaluation des dangers, les agences vont évaluer les risques liés à l’utilisation des pesticides, définis comme la combinaison du niveau d’exposition et du niveau de danger. Cette méthode n’est pertinente que si l’exposition n’est pas sous-évaluée.
Or, les modèles d’exposition aux pesticides sous-estiment l’exposition réelle. Un rapport de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail datant de 2016 montrait que les modélisations d’exposition – elles aussi produites par les industriels – reposent sur des scénarios n’intégrant pas les données issues d’études scientifiques publiées. Le rapport mettait aussi en garde sur le rôle protecteur abusivement conféré aux équipements, permettant de rendre « acceptables » des niveaux d’exposition pourtant supérieurs aux normes, sans avoir vérifié l’efficacité de ces équipements, ni le caractère réaliste de leur utilisation. Cette procédure conduit donc à autoriser des produits tout en faisant porter au professionnel la responsabilité d’une éventuelle intoxication.
Vive opposition
D’énormes failles existent à chaque étape du processus d’évaluation, rendant possible la mise sur le marché de pesticides qui ne devraient pas être utilisés, jusqu’au jour où la pression de l’évidence devient trop forte. Après des années voire des décennies d’utilisation, une fois que les effets délétères sont constatés.
Lire aussi la tribune : « Notre société doit tendre vers un objectif zéro pesticide pour préserver notre environnement et notre alimentation »
Pour protéger la population et la biosphère, il faut agir ! En ce début de nouveau quinquennat, l’opposition entre les partisans du « produire plus » et ceux d’une transformation profonde du modèle agricole français et européen est plus vive que jamais. Il est pourtant un point sur lequel tous les acteurs de ce débat doivent tomber d’accord : tant que leur usage se poursuivra, les pesticides devront être autorisés sur la base d’un système rendant compte de leur toxicité réelle de façon transparente, prenant en compte l’ensemble des données scientifiques publiées, et les produits ne respectant pas les exigences réglementaires devront être interdits.
Le nouveau gouvernement doit prendre acte de ces lacunes et réviser en profondeur et de manière transparente les mécanismes d’homologation des pesticides. Devant l’ampleur de la catastrophe écologique et sanitaire qui se déroule sous nos yeux, il y a urgence.
Pauline Cervan, toxicologue de l’association Générations futures ; Dominique Masset, coprésident de l’association Secrets toxiques ; Michel Nicolle, vice-président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides (AMLP) ; Pierre-Michel Périnaud, président de l’AMLP ; Philippe Piard, coprésident de Secrets toxiques ; François Veillerette, porte-parole de Générations futures ; Arnaud Schwartz,président de l’association France Nature Environnement.
Collectif