Le Haut Conseil pour le climat appelle à un « sursaut » de l’action climatique en France
Selon l’instance indépendante, la réponse de la France au dérèglement climatique « progresse mais reste insuffisante ». Matignon a annoncé que le pays visait désormais une réduction des émissions de 50 % d’ici à 2030, contre − 40 % auparavant.
Par Audrey Garric
Publié le 29 juin 2022 à 22h00, mis à jour hier à 09h31
Temps de Lecture 6 min. https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/06/29/le-haut-conseil-pour-le-climat-appelle-a-un-sursaut-de-l-action-climatique-en-france_6132623_3244.html

Il y a du mieux mais le compte n’y est toujours pas. Dans son quatrième rapport annuel, publié mercredi 29 juin, le Haut Conseil pour le climat (HCC) estime que la réponse de la France au dérèglement climatique « progresse mais reste insuffisante », de sorte que des « risques majeurs persistent » de ne pas atteindre les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour 2030. Compte tenu de cette menace et du renforcement des objectifs européens, l’instance indépendante, mise sur pied par Emmanuel Macron en 2018, appelle à un « sursaut » de l’action climatique dans le pays.

Dans le contexte de la guerre en Ukraine et de la flambée des prix de l’énergie, une telle accélération permettrait de « réduire la forte dépendance de la France aux importations d’énergies fossiles et d’engrais minéraux » qui la rendent vulnérable, ajoutent les treize membres du HCC. Ces climatologues, agronomes, économistes ou géographes conseillent au gouvernement de donner la priorité à la sobriété, au déploiement des énergies renouvelables et à l’évolution des pratiques agricoles et alimentaires (réduction de la consommation de viande, du gaspillage, etc.).
Recul insuffisant des émissions
Comme chaque année, ce rapport, devenu une référence pour analyser la politique climatique gouvernementale, est fortement attendu. Publié dans un contexte de tensions au sein de la structure, il contient une cinquantaine de recommandations afin d’orienter un nouveau gouvernement qui a promis de faire de l’écologie l’une de ses priorités.
Preuve du volontarisme de Matignon, les conseillers du cabinet de la première ministre, chargée de la planification écologique et énergétique, ont organisé un point presse en amont de la remise du rapport à Elisabeth Borne, ainsi qu’aux ministres de la transition écologique et de la transition énergétique.
Lire l’entretien : « Il va falloir vivre avec le changement climatique et la France est loin d’être préparée »
Première conclusion de l’épais document (180 pages), intitulé « Dépasser les constats, mettre en œuvre les solutions » : les émissions de gaz à effet de serre ont augmenté de 6,4 % en 2021, par rapport à 2020, en raison de la reprise partielle de l’activité économique post-Covid-19, mais elles restent inférieures de 3,8 % au niveau de 2019. « Elles s’inscrivent dans une tendance à la baisse, avec une réduction de 23 % depuis 1990 », note Corinne Le Quéré, climatologue à l’université britannique d’East Anglia, qui préside le HCC.
Toutefois, cette diminution est loin d’être suffisante. D’abord, parce que le rythme de réduction sur la période 2019-2021 (– 1,9 % par an), qualifié de « modeste » par le HCC, est proche de celui observé sur la décennie 2010-2019 (– 1,7 % par an). Ensuite, parce que si les émissions pour 2019-2021 sont dans les clous, c’est principalement dû aux effets de la pandémie et au report d’une partie de l’action à plus tard. Le gouvernement, faute d’être parvenu à respecter ses objectifs pour la période 2015-2018, a en effet relevé les budgets carbone, c’est-à-dire les plafonds d’émissions, pour la période 2019-2023. « La reprise des activités encore partielle en 2021, avec le maintien de restrictions et le télétravail, notamment, complexifie l’identification des effets des mesures structurelles », indique Corinne Le Quéré.
Enfin, l’Union européenne (UE) a relevé ses objectifs climatiques : elle s’est engagée à réduire ses émissions nettes d’au moins 55 % d’ici à 2030 par rapport à 1990, contre 40 % précédemment. De sorte qu’il reviendra à la France de relever son objectif à – 50 % en brut (contre – 40 % auparavant) et près de – 55 % en net (en incluant l’absorption du CO2 par les puits de carbone comme les forêts), selon les calculs du HCC. Mercredi, Matignon a confirmé que la France visait ces deux nouveaux objectifs, qui devront être débattus au Parlement avant d’être adoptés
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« Cela impose une accélération sans précédent », prévient Benoît Leguet, membre du HCC. Le rythme annuel de réduction des émissions devra doubler, pour atteindre – 4,7 % par an en moyenne sur la période 2022-2030. Emmanuel Macron s’y était engagé au moment de sa campagne pour un second mandat. La pression est d’autant plus grande que la France est sous le coup de deux décisions de justice, du Conseil d’Etat et du tribunal administratif de Paris, lui enjoignant de prendre des mesures supplémentaires.
Les transports, secteur le plus polluant
Pour la première fois, tous les secteurs connaissent une baisse des émissions (en comparant 2021 à 2019). Elle est « bien établie et structurelle » pour les bâtiments, l’industrie et l’énergie, même si elle a ralenti depuis 2015 dans ces deux derniers domaines, indique Corinne Le Quéré. « La baisse est récente et reste à confirmer pour les transports et l’agriculture », ajoute-t-elle. Elle devra fortement s’accélérer. Il en est de même pour l’empreinte carbone totale de la France (incluant les émissions des importations) qui diminue au moins depuis 2010, mais reste 1,4 fois plus élevée que les émissions territoriales.
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Dans le détail, les transports restent le premier secteur polluant, avec 30 % des émissions nationales. Si la part des véhicules électriques dans les immatriculations de voitures neuves s’accélère en 2021 (9,8 %), le déploiement des bornes de recharge accuse un retard, et la date de fin de vente des véhicules thermiques (2040) est trop « éloignée ». La transition cyclable se poursuit mais le HCC appelle à de nouvelles infrastructures. Enfin, il note que la stratégie de décarbonation de l’aérien « n’est pas engagée » et qu’elle « n’intègre pas la maîtrise de la demande ».
Dans l’agriculture (19 % des émissions), le plan stratégique national déclinant la future politique agricole commune « ne suffit pas », prévient Marion Guillou, membre du HCC, et permettrait au mieux d’atteindre la moitié des objectifs de réduction des émissions pour 2030. Or, ces derniers pourraient doubler avec les nouvelles normes européennes. Le HCC appelle à mettre en place une redevance sur les engrais azotés minéraux. Pour l’industrie (également 19 % des émissions), les financements climat augmentent mais restent insuffisants, et la transformation des emplois n’est pas assez prise en compte.
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En ce qui concerne les bâtiments (18 % des émissions), le HCC se félicite de la nouvelle réglementation environnementale du bâtiment neuf (RE2020). Si le nombre de rénovations a fortement augmenté, il s’agit en fait de simples gestes (comme changer une fenêtre), tandis que les rénovations globales, les plus efficaces, représentent seulement 0,1 % des opérations et sont « peu encouragées ». L’instance juge aussi que l’éradication des passoires thermiques « reste mal accompagnée, avec des réglementations et des aides inadaptées ».
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Dans l’énergie (11 % des rejets), seul secteur dont les émissions sont « significativement inférieures » aux objectifs, les mesures de sobriété et d’efficacité énergétique sont « insuffisamment déployées », de même que les énergies renouvelables, avertit le HCC, qui rappelle que les investissements dans le nucléaire et l’hydrogène mettront du temps à se concrétiser.
Mesures d’urgence préoccupantes
Les mesures d’urgence en réponse à la flambée des prix de l’énergie, comme le bouclier tarifaire ou la substitution du gaz russe par du GNL, prises « dans un esprit de protection de la société », « pourraient nuire à l’atteinte des objectifs climatiques si elles sont maintenues sur le long terme », avertit Corinne Le Quéré, se gardant toutefois de critiquer le redémarrage de la centrale à charbon de Saint-Avold (Moselle), censé intervenir à l’hiver 2022. « Ces centrales doivent fermer le plus rapidement possible », rappelle-t-elle.
Autre source de préoccupation : l’absorption de CO2 par les puits naturels (forêts, prairies…) s’est fortement dégradée entre 2013 et 2019, avant d’augmenter légèrement entre 2019 et 2020, ce qui constitue une menace pour l’atteinte de la neutralité carbone en 2050. En cause : une augmentation de la mortalité (sécheresses, incendies, scolytes, etc.), une hausse des prélèvements et une diminution de la pousse des arbres. « Il faudra étendre la stratégie nationale de lutte contre la déforestation importée à d’autres pays que le Brésil, et l’objectif de zéro artificialisation nette des sols doit être étendu aux parkings et zones de stockage des commerces et aux sites de commerce en ligne », comme Amazon, appelle l’agronome Marion Guillou.
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Le Haut Conseil pour le climat note des « avancées » en matière de gouvernance de l’action climatique en 2021, notamment le « bon signal » de son repositionnement sous l’autorité de la première ministre. « Il faut maintenant impliquer l’ensemble du gouvernement, augmenter le suivi et l’évaluation des politiques publiques, coordonner l’action de l’Etat et des territoires, instaurer une programmation des finances climat », énumère Benoît Léguet, le directeur général de l’Institut de l’économie pour le climat.
Enfin, le HCC s’alarme du fait que la France « n’est pas prête » à faire face à la crise climatique. Notant que les impacts des vagues de chaleur, des sécheresses ou des inondations s’aggravent, avec des conséquences pour la santé humaine et l’économie, les experts relèvent que les politiques d’adaptation « manquent d’objectifs stratégiques, de moyens et de suivi ». Ils appellent à mettre en place une stratégie nationale, avec des financements, qui anticipe les relocalisations, et mobilise l’urbanisme et l’aménagement du territoire.
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Matignon indique « saisir la balle au bond » du HCC, en lançant des chantiers sur l’adaptation (réforme de l’assurance récolte, gestion de l’eau, limitation des îlots de chaleur urbains), un plan sur la sobriété énergétique ou encore, prochainement, une formation de l’administration aux enjeux du climat. Les services de la première ministre se félicitent, comme Emmanuel Macron l’avait fait à plusieurs reprises, d’avoir doublé le rythme de réduction des émissions en cinq ans par rapport au quinquennat précédent, ce que le HCC n’a pas évalué, mais que les chiffres confirment.
« La situation est fragile, et sans le Covid les émissions auraient dépassé les budgets carbone dans les transports. Il faudra prendre des actions plus concrètes et de nouveaux financements pour atteindre les objectifs renforcés », appelle de son côté Anne Bringault, la coordinatrice des programmes au Réseau Action Climat.
Audrey GarricContribuer
Le Haut Conseil pour le climat, confronté à un manque de moyens, traverse une crise interne
La première version du résumé du rapport a été jugée « trop complaisante » vis-à-vis du gouvernement par certains des membres.
Par Audrey Garric Publié hier à 11h27, mis à jour hier à 12h32
Temps de Lecture 3 min.

Le bateau du Haut Conseil pour le climat (HCC) est soumis à de forts remous. De nombreux mécontentements et inquiétudes se sont exprimés au sein de l’instance indépendante chargée d’évaluer les politiques gouvernementales sur le climat, à l’occasion de la publication de son quatrième rapport annuel, mercredi 29 juin. Sur fond d’un déficit chronique de moyens et d’une désorganisation du travail, une partie des treize membres s’est émue, au cours des dernières semaines, de sujets « écartés ou édulcorés » dans le document. Nombre d’entre eux ont rejeté la première version du résumé exécutif, jugée trop « complaisante » à l’égard du gouvernement, et contenant des « éléments faux et pas en phase » avec le contenu du rapport.
L’enjeu est crucial, tant la structure mise en place, en novembre 2018, par Emmanuel Macron et placée sous l’autorité du premier ministre, est devenue une vigie de la transition écologique en France. Ses rapports, qui n’ont pas hésité à critiquer l’action gouvernementale, sont notamment au centre des argumentaires de la justice dans les procès contre l’Etat pour « inaction climatique ».
Or, cette année, le projet initial de résumé ne mentionnait pas que la trajectoire était insuffisante et abordait peu l’enjeu de la sobriété. Il « saluait » le plan stratégique national déclinant la politique agricole commune – alors qu’il contribuerait à atteindre au mieux la moitié des objectifs climatiques pour l’agriculture. Il valorisait également les plans climat, pourtant publiés par trois ministères seulement et dont le peu d’ambition avait été épinglé par un précédent avis du HCC.
« Inquiétante dépolitisation »
« On a évité le pire, le résumé a totalement été réécrit, et des passages ont été réintégrés dans le rapport », assure, soulagé, un membre du HCC, qui souhaite rester anonyme, expliquant que le texte a dû faire l’objet de nombreuses réécritures et qu’une réunion de « crise » a été organisée le 20 juin. « Malgré tout, il y a une inquiétante dépolitisation de ce rapport, alors que l’objet est très politique », regrette-t-il. « Mes remarques ont été prises en compte, mais je n’endosse pas tout à fait le rapport dans son ensemble et le résumé exécutif, confie une autre membre du HCC. Le ton est plus en retrait que les années précédentes, et nous aurions pu faire une évaluation plus approfondie. »
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Pour la présidente de l’instance, la climatologue Corinne Le Quéré, les allers-retours font partie du processus normal, et « ce qui compte, c’est le produit final, dont les messages sont forts ». Elle reconnaît que la rédaction de ce rapport est intervenue dans une « année difficile », entre la crise due au Covid-19 qui a bousculé l’organisation du travail, ainsi que les nombreuses actualités dont il a fallu analyser les retombées, telles que la pandémie, la guerre en Ukraine, le paquet climat européen ou les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).
Les climatologues, agronomes ou économistes qui composent le HCC ont « la liberté d’écrire ce qu’ils veulent », juge un troisième membre, mais ils « manquent de temps et de moyens » pour le faire. Plusieurs sources déplorent un travail réalisé dans l’urgence et dans un contexte de « grande tension », entre un brouillon de résumé exécutif écrit avant le rapport, des centaines de pages à lire et à commenter en quelques jours, des réunions organisées à la dernière minute.La rencontre entre certains membres du HCC, à titre individuel, et le président de la République, au lendemain de sa réélection, a encore davantage crispé les relations alors que tous n’avaient pas été mis au courant.
Equipe insuffisante
Le Haut Conseil ne tourne qu’avec un secrétariat de sept membres pour rédiger les rapports – qui sont en CDD ou détachés d’autres institutions. Une équipe insuffisante pour évaluer une transition écologique dont l’ampleur ne cesse de croître, mais aussi pour se développer sur d’autres thématiques (adaptation au changement climatique, etc.). Sur les quatre postes supplémentaires promis en 2020, trois n’ont toujours pas été pourvus. « On espère atteindre la masse critique de 15 postes à la fin de l’année », assure Corinne Le Quéré. En comparaison, le comité sur le changement climatique britannique, dont est inspiré le HCC, compte 30 permanents – pour des missions plus larges.
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Conséquence de ce manque de moyens, le rythme de production a fortement ralenti. Les deux rapports thématiques sur l’agriculture et sur les transports, qui auraient dû être publiés au premier semestre, ont été mis en suspens.
« On n’a pas les moyens de notre indépendance », tranche un membre, s’interrogeant sur le fait de savoir si c’est « intentionnel ou de la négligence ». Une autre source estime que la désorganisation procède d’une « stratégie » pour que les experts « n’aient pas le temps de se concentrer sur les détails du message » ; pour d’autres, l’indépendance est intacte.
Dans tous les cas, le Haut Conseil pour le climat cherche à faire évoluer son rôle, pour qu’il soit plus « utile » au gouvernement. « On a été très critiques jusqu’à présent, on l’est encore, mais c’est important de mentionner aussi les évolutions positives pour que le gouvernement puisse s’appuyer dessus afin d’aller plus loin », revendique Corinne Le Quéré. Le HCC doit développer une approche plus « systématique et quantitative », avance-t-elle, notamment en fournissant des recommandations plus nombreuses et détaillées ou en intégrant davantage le rôle des régions.
Si la tempête est passée, le calme n’est pas revenu. Une réunion pour débriefer sera organisée le 7 juillet. Certains se projettent déjà dans l’enjeu du renouvellement de dix des treize experts, dont le mandat arrive à échéance en novembre 2023. « Leur remplacement ou leur reconduite pour cinq ans sera essentiel dans une institution fragilisée », glisse une source.
Audrey Garric