Le recours aux médecins intérimaires dans les hôpitaux, une fausse solution pour tout le monde

Critiqués pour leurs rémunérations plus élevées que celles des praticiens en poste, ils ne permettent pas d’assurer les remplacements dont les hôpitaux ont besoin. Et s’interrogent, eux aussi, sur leurs conditions de travail.

Par Publié le 22 juin 2022 à 12h00 https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/06/22/le-recours-aux-medecins-interimaires-dans-les-hopitaux-une-fausse-solution-pour-tout-le-monde_6131544_3224.html

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« Cet été, du travail j’en aurai. » Peu de doutes chez Patrick (son prénom a été modifié). Médecin urgentiste diplômé, il a quitté l’hôpital public en 2019 pour rejoindre un autre régiment, régulièrement critiqué dans le monde médical, celui des intérimaires. Le choix de la « liberté », plutôt que celui d’un rythme toujours plus malmenant. Depuis, le quadragénaire « bouche les trous ». Envoyé par des agences, ou contacté par les établissements, il enchaîne les remplacements courts dans des hôpitaux un peu partout en France. Et comme avant chaque été, une dizaine d’offres lui arrive chaque jour. Mais, avec toutes les tensions à l’horizon dans les hôpitaux français, un doute se manifeste : « La vraie question, ça va être les conditions de travail. »Lire aussi :  Article réservé à nos abonnés  Comment les hôpitaux se préparent à passer l’été

Théoriquement, ces intérimaires constituent une réserve pour les hôpitaux, notamment dans les périodes de congés d’été ou de fêtes de fin d’année. Ils sont considérés comme des renforts nécessaires pour certains, qualifiés de« mercenaires » pour d’autres du fait du niveau plus élevé de leurs rémunérations, ou encore de« cancer de l’hôpital », pour Frédéric Valletoux, le président de la Fédération hospitalière de France (FHF), qui estimait leur nombre à près de 10 000 sur RTL début juin – aucun chiffre officiel n’existe –, contre près de 45 000 praticiens hospitaliers au 1er janvier 2021. Pourtant, la rustine de l’intérim ne devrait pas suffire en juillet-août. « Des services vont fermer en cascade ces prochaines semaines », déplore Jérôme Goeminne, président du Syndicat des managers publics de santé (SMPS).

« Prix totalement déréglés »

« Garde 24 heures : 2 500 euros net les 9, 14, 24, 29 juillet. » Sur les réseaux sociaux, quelques offres aux salaires mirobolants remontent. Des directeurs d’hôpitaux le reconnaissent : quand le remplacement est urgent, ou sur des jours fériés, il arrive que des paies atteignent le double ou le triple des médecins des services. Une minorité d’intérimaires font même pression jusqu’à quelques heures avant le service pour majorer leur rémunération. Bastien Ripert, directeur du centre hospitalier d’Antibes, en a été témoin dans son établissement précédent : « On est dans un marché déséquilibré, avec une raréfaction de l’offre, une demande toujours croissante, et donc des prix totalement déréglés. »

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Un petit rire nerveux résonne dans le combiné. « Même à Noël, on ne connaît personne qui travaille à ces tarifs-là », affirme Christine Dautheribes, porte-parole du Syndicat national des médecins remplaçants des hôpitaux (SNMRH). Elle-même anesthésiste intérimaire, elle évoque les 24 heures de garde payées environ 1 300 euros net depuis plus de dix ans. Le tout sans les congés payés, les formations, la même couverture sociale… Elle l’avoue : cette autre pénibilité, elle ne l’accepterait pas pour un salaire inférieur.Lire aussi :  « Cet été, l’hôpital ne doit pas être la seule lumière allumée sur un territoire », dit Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France

Quand la loi Rist a été promulguée en octobre 2021, le monde intérimaire s’est insurgé contre sa disposition plafonnant leurs gardes à 1 170 euros brut (soit 950 net). Les défections se sont multipliées et le ministère a reculé l’application à « dès que possible en 2022 ». Rien ne s’est passé depuis. Selon une enquête lancée par la Conférence nationale des directeurs de centres hospitaliers (CNDCH) auprès de ses membres mi-mai, obtenue par Le Monde, 83 % des centres hospitaliers continueraient à passer outre cette réglementation dans leurs appels de « gré à gré » aux intérimaires. Et cela dans la quasi-totalité des spécialités.

Surenchère de travail

Patrick l’urgentiste le reconnaît : si ses tarifs oscillent entre 1 200 et 1 500 euros net, il a accepté des gardes à 2 200 euros à deux reprises. Mais, outre les 72 heures que la garde lui bloque avec les centaines de kilomètres entre son domicile et l’hôpital et l’adaptation à un service, la surenchère de revenu a été synonyme de surenchère de travail. « J’en suis sorti dans un état pas croyable, à faire tout seul un travail qui aurait dû être fait à plusieurs, souffle-t-il. Comme si les autres se disaient : “L’intérimaire bien payé va récupérer la merde”. »

Le médecin l’affirme haut et fort : « J’aime mon métier, mais je n’ai pas envie de faire un infarctus à 40 ans. » Au fur et à mesure que les conditions de travail se dégradent, que les attaques publiques fusent, que la rémunération menace d’être amputée, l’idée de la reconversion émerge graduellement dans leurs discussions entre confrères intérimaires. « Demain, je peux monter un cabinet en libéral, et l’étranger me fait des yeux doux », confie Patrick. Pour cet été, il hésite encore à s’engager sur un contrat.Lire aussi :  Article réservé à nos abonnés  Au CHU de Rennes, le casse-tête des plannings d’été : « On a vu que, dès avril, on ne comblerait pas tous les besoins »

Cette hésitation, les agences d’intérimaires en sont de plus en plus témoins. A Appel médical, pendant que les commandes de dernière minute s’intensifient, les interrogations des candidats se multiplient : « Sur l’établissement, le nombre de titulaires, le ratio patients-soignants… Des questions qu’on n’avait pas avant », raconte son directeur général, Stéphane Jeugnet. Dans le même temps, bien que les demandes des hôpitaux n’explosent pas, l’agence éprouve un peu plus de mal à y répondre. « L’an dernier, on arrivait à servir près de 60 % des commandes, note-t-il. Contre 40 % ou 50 % maintenant. » L’explication ? Comme pour l’hôpital public : les difficultés croissantes à trouver des médecins, notamment à cause de la concurrence du secteur privé.

Pierre Kron

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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