« Il est temps que les enjeux de santé environnementale et de santé au travail fassent cause commune »
TRIBUNE
Judith Rainhorn
Historienne, professeure à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne – CHS/Maison française d’Oxford
L’historienne Judith Rainhorn pointe, dans une tribune au « Monde », le lieu de travail comme environnement toxique et les facteurs d’invisibilité de cette toxicité dans le système économique contemporain, depuis l’ère industrielle.
Publié hier à 11h00 Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/06/25/il-est-temps-que-les-enjeux-de-sante-environnementale-et-de-sante-au-travail-fassent-cause-commune_6132008_3232.html
La souffrance au travail a une histoire. Rappelons-nous le vieux Maheu du Germinal de Zola (1885), qui déclarait avoir « assez de charbon dans la carcasse pour [se] chauffer tout l’hiver ». Au détour d’une archive, on rencontre, depuis l’aube de l’ère industrielle, des chapeliers saoulés par les vapeurs de mercure dans les fabriques de feutres, des ouvrières en allumettes dont la mâchoire se nécrose sous l’effet du phosphore, des ouvriers cérusiers fabriquant le fameux « blanc de plomb » destiné aux peintures en bâtiment, des mineurs dont les poumons s’encrassent de silice ou, plus près de nous, des ouvriers du bâtiment intoxiqués par les fibres d’amiante : cette litanie des corps souffrants traduit un environnement de travail dangereux pour celles et ceux qui le fréquentent.
Depuis l’aube du XIXe siècle, l’industrialisation a exacerbé des risques préexistants et, dans le même temps, introduit des risques nouveaux, liés à l’entrée dans l’âge des machines et à l’usage de plus en plus massif de produits chimiques nocifs dans les procédés de travail. Cependant, l’environnement de travail pollué et dégradé souffre d’une opacité historique majeure. Pour qu’il soit visible, encore faut-il que le fatalisme fasse place à l’impatience et à la colère contre l’intolérable : tomber malade ou mourir de son travail ou, comme on l’a plus récemment formulé, « perdre sa vie à la gagner ».
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Au XIXe siècle, le mouvement hygiéniste évoquait l’environnement toxique du travail, tout en le noyant dans les multiples causes de la misère ouvrière : salaires insuffisants, logement indigne, alimentation carencée, suivi médical inexistant, etc. La négligence et les « mœurs ouvrières » sont aussi érigées en coupables : vers 1900, quand le savoir médical atteste que le plomb est un abortif puissant, certains déplorent l’atmosphère polluée des ateliers d’imprimerie, qui entraîne des fausses couches à répétition chez les femmes typographes, tandis que d’autres accusent les ouvrières anglaises de s’embaucher aux fabriques chimiques de Newcastle pour se débarrasser à bon compte d’une grossesse indésirable…
Un ancien déni collectif
Savantes ou populaires, les mobilisations qui demandent l’abolition légale des produits toxiques dans l’espace de travail provoquent la croisade des entrepreneurs mis en cause. Ils élaborent un argumentaire collectif de défense maniant l’approximation, voire le mensonge scientifique, et construisant l’ignorance publique à propos de la toxicité de leur poison : qu’on se rappelle la croisade du Comité permanent amiante, né en 1982, pour promouvoir la recherche scientifique encourageant l’usage de l’amiante dans l’économie française, alors que sa toxicité était avérée.
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Au-delà de la bataille des secteurs incriminés pour leur propre survie, l’invisibilité de la pollution de l’environnement de travail est le fruit d’un déni collectif, qui englobe l’Etat – peinant à trancher entre protection de la santé publique et soutien à l’économie nationale –, ouvriers et syndicats au front de la défense de l’emploi et consommateurs négligents ou indifférents : la peinture au plomb, dont on connaissait la toxicité, pour ses fabricants comme pour ses usagers, est demeurée en usage pendant plus de cent cinquante ans en dépit de cela (Blanc de plomb. Histoire d’un poison légal, Judith Rainhorn, Presses de Sciences Po, 2019).
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Contre les épidémies silencieuses provoquées par l’environnement toxique du travail, le début du XXe siècle a vu s’imposer, dans la plupart des pays industrialisés, une reconnaissance médico-légale des maladies professionnelles. En France, la loi du 25 octobre 1919 constitue pourtant un trompe-l’œil de justice sociale.
Un enjeu toujours d’actualité
En n’indemnisant d’abord que deux pathologies (intoxications au plomb et au mercure) et de manière forfaitaire seulement, elle contribue à la sous-reconnaissance des maux du travail en reposant sur un système de tableaux âprement négociés qui excluent de nombreuses victimes de maladies professionnelles de l’indemnisation (Cent ans de sous-reconnaissance des maladies professionnelles, C. Cavalin et al. (dir.), Presses des Mines, 2021). Tout au long du siècle, la prise en compte par la loi de nouvelles affections n’a pas entravé leur développement. En 2021, le Covid-19 est devenu l’objet du tableau 100 des maladies professionnelles.
Avec la désindustrialisation, l’accroissement des savoirs médicaux ou encore l’apparition de l’ergonomie au cours de la seconde moitié du XXe siècle, l’appréhension des risques dans l’environnement du travail s’est modifiée. Alors qu’on met de plus en plus en lumière l’apparition des troubles musculo-squelettiques (85 % des pathologies indemnisées) et les risques psychosociaux, l’environnement à risque que constitue le lieu de travail concerne encore très largement poussières, émanations et fumées toxiques, responsables de nombreux cancers professionnels.
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Les procès retentissants de Turin sur l’exposition à l’amiante (2012) ou de Douai sur le préjudice d’anxiété des mineurs de Lorraine exposés à des produits nocifs (2021) sont l’arbre qui cache la forêt des situations toxiques demeurées dans l’opacité. Il est temps que les enjeux de santé environnementale et de santé au travail, historiquement distincts, fassent cause commune : le glyphosate, pesticide le plus utilisé au monde, est un poison pour les agriculteurs qui l’ont répandu sur leurs champs pendant des décennies de « progrès agricole », comme il l’est pour l’environnement humain, animal et végétal, qui en subit durablement les émanations. L’histoire nous apprend qu’à l’intérieur comme à l’extérieur de l’espace de travail, la même cuisine des poisons est à l’œuvre.
Judith Rainhorn(Historienne, professeure à l’université Paris-I-Panthéon-Sorbonne – CHS/Maison française d’Oxford)