« Ramener la crise environnementale à notre cerveau, c’est déguiser de l’idéologie politique en vulgarisation scientifique »
CHRONIQUE

Stéphane Foucart
La destruction de l’environnement relève avant tout de choix politiques, et n’a pas grand-chose à voir avec les afflux de dopamine dans le cortex des individus, dénonce dans sa chronique Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 01h29 Temps de Lecture 3 min.
La crise environnementale ? Ce serait à cause de notre cerveau. Pas notre faute à nous, non. Celle de l’enchevêtrement de neurones que nous avons entre les oreilles. Le changement climatique, le saccage et la surexploitation des océans, l’industrialisation de l’agriculture et de l’élevage, l’effondrement de la biodiversité commune, la destruction des habitats naturels, la prolifération du plastique : tout cela serait déterminé par nos structures cérébrales profondes. A la faveur de quelques ouvrages publiés récemment, cette petite musique berce ces jours-ci la conversation publique.
Le coupable serait le striatum, niché sous le cortex, modelé par des centaines de milliers d’années d’évolution pour faire pétiller de plaisir notre cerveau à chaque comportement susceptible de garantir la survie et celle de l’espèce : manger, copuler, s’élever dans la hiérarchie sociale, glaner des informations nouvelles et surprenantes… Tout cela sans limite, jusqu’à l’excès. Jusqu’à la destruction de la biosphère et du climat. L’homme serait ainsi programmé pour se comporter en espèce invasive, pour n’être en somme, vis-à-vis de son environnement, guère autre chose qu’un parasite dans la charpente.
Il est indéniable que, ces dernières années, les travaux menés en psychologie cognitive et en neurosciences ont permis d’explorer – dans une certaine mesure – les ressorts cérébraux des choix individuels (encore que la portée et l’interprétation de certains de ces résultats soient fortement débattues). Mais faire de ces mécanismes une cause dominante du destin des sociétés revient simplement à nier à peu près toutes les connaissances accumulées par les sciences humaines et sociales.
Qui est alors « responsable » ?
La destruction de l’environnement ne découle pas d’une somme de décisions et d’arbitrages individuels sur le temps que l’on passera sous la douche, sur la quantité de viande que l’on mangera dans la semaine ou sur le nombre de déplacements en avion que l’on s’autorisera dans l’année. Elle relève avant tout de choix politiques qui contribuent à construire et faire fonctionner les structures économiques et sociales, et n’a pas grand-chose à voir avec les afflux de dopamine dans les cerveaux des individus.
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Il est bien sûr probable que le système économique que nous avons bâti tire parti de notre fonctionnement cérébral pour générer toujours plus de croissance et détruire toujours plus vite l’environnement, mais qui est alors « responsable » : les individus (équipés de leur cerveau), ou plutôt les choix politiques qui induisent le fonctionnement de l’économie ?
En d’autres termes, nous ne vidons pas les océans parce que nous sommes individuellement affamés de poissons, mais parce que la pêche industrielle est largement subventionnée et que les dégâts liés à son activité ne sont pas inclus dans le coût de ce qu’elle met sur le marché. Nous n’aspergeons pas les champs d’intrants de synthèse parce que nous manquons de céréales, mais parce que les politiques actuelles encouragent la production de surplus de matières premières agricoles et autorisent la destruction de la biodiversité.
Ramener la crise environnementale à une question de comportements individuels, et les comportements des individus au fonctionnement de leur cerveau, n’a rien à voir avec les sciences cognitives ou les neurosciences : c’est déguiser de l’idéologie politique en vulgarisation scientifique. C’est faire disparaître du tableau l’impact des choix politiques, et occulter notre responsabilité et celle de nos élites dans la catastrophe actuelle.
Pas de fatalité naturelle
Masquer les dysfonctionnements de la société en les « naturalisant » est une tendance connue. Nous détruisons l’environnement ? C’est le cerveau, donc. Les femmes sont assignées aux tâches ménagères ? C’est l’évolution qui les a spécialisées. Il y a des riches et des pauvres ? C’est parce que les premiers ont de meilleurs gènes et un quotient intellectuel plus élevé. Etc.
Il n’y a pas de fatalité « naturelle » à la destruction de l’environnement. En trois cent mille ans d’existence, Homo sapiens a expérimenté de très nombreux types d’organisations politiques et sociales, de nombreuses façons d’habiter et d’utiliser le monde. Certaines destructrices pour leur environnement, d’autres non – sans que la structure du cerveau y soit pour quoi que ce soit. Mais depuis cinq siècles, les sociétés européennes ont si méticuleusement détruit, inféodé ou avili les autres manières de vivre, que nous en sommes venus à nous assimiler, nous et notre mode de vie, à Homo sapiens au sens large.
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Dans L’Evénement anthropocène (Seuil, 2013), Jean-Baptiste Fressoz et Christophe Bonneuil le notaient déjà malicieusement : était-il approprié d’utiliser la racine grecque anthropos pour dénommer l’ère géologique marquée par la domination destructrice de l’homme ? Les Bushmen ou les Nambikwara, membres à part entière de notre espèce, n’y ont pourtant guère de responsabilité… N’aurait-il pas mieux valu parler, suggéraient entre autres les deux historiens, de capitalocène ?
Il n’y a, là non plus, aucune fatalité. Le capitalisme financiarisé n’est pas le fruit de l’évolution naturelle du fonctionnement économique des sociétés, et le meilleur antidote à cette idée est un ouvrage récent de l’anthropologue David Graeber et de l’archéologue David Wengrow (Au commencement était… Une nouvelle histoire de l’humanité, Les Liens qui libèrent, 752 pages, 29,99 euros). Cette somme érudite et passionnante révèle toute la diversité et l’inventivité des sociétés humaines ; elle montre qu’il n’y a nulle direction obligée, nulle évolution naturelle des organisations sociales et politiques, mais une multitude de chemins qu’il est possible d’emprunter, sans pour autant « revenir à la bougie ». Lisez ce livre, c’est excellent pour le cerveau.
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Stéphane Foucart