L’humain est-il rétif à la solidarité ?
PRATIQUES 27 AVRIL 2022
La « nature humaine » est constamment invoquée pour justier des choix politiques, donc arbitraires. Ainsi la concurrence et la compétition seraient des invariants de l’histoire d’Homo sapiens justiant l’organisation néolibérale du monde. Sauf que… c’est faux du point de vue des sciences sociales.
Frédéric Pierru (Chercheur en sciences sociales et politiques au CNRS, Arènes-Université de Rennes)
Trop d’économistes et de responsables politiques modèlent la société humaine sur la lutte perma- nente qu’ils croient exister dans la nature. Or ces allégations sont le fruit de leurs projections. Pres- tidigitateurs, ils commencent par mettre leurs pré- jugés idéologiques dans le chapeau de la nature, puis les en retirent comme autant de lapins pour montrer que la nature conrme leurs thèses. Nous nous sommes trop longtemps laissé duper par ce tour de passe-passe (1).
Àmesure que se déploie dans les entreprises et services publics un management « désincarné », souvent autoritaire, à l’utilitarisme et l’économisme étroits, fondé sur le principe de mise en concurrence généralisée des organisations et des individus, n’hésitant pas à recourir à la menace et au chantage (à l’emploi en particulier), bureaucratisant à l’excès les environnements de travail, les appels à la Culture, au Sens, à l’Éthique, à la Participation, à l’Humanisme, à l’Empathie, au Care se multiplient, avec force chartes à enluminures, de discours aussi ambitieux qu’iréniques, de comités Théodule… Comme si les discours en venaient à réafrmer, pour la façade, des valeurs et des principes qui, inéluctablement, disparaîtraient de la vie concrète des organisations et de l’expérience du travail de nombreux salariés. Plus on dit l’éthique, moins on en fait dans les pratiques ordinaires. Plus on dit vouloir démocratiser les entreprises, plus le ma- nagement devient autoritaire et centralisé. Plus on dit vouloir « remettre du sens », plus l’expérience labo- rieuse est celle des injonctions paradoxales et du sentiment de l’absurdité. Tel est le péril d’une réexion et d’une mobilisation qui se donnent pour slogan l’hu- manisme et la solidarité : donner une nouvelle occasion au capitalisme de se relégitimer en incorporant une partie des critiques qui lui sont adressées. Hier l’autonomie, l’épanouissement, la « responsabilité sociale et écologique » des entreprises, aujourd’hui, un humanisme solidaire revisité.
Pour autant, ce péril doit-il conduire à abandonner la référence à l’« Humain » et à la solidarité comme point d’appui critique et normatif ? Nous ne le croyons pas, mais à condition, cependant, de spécier ce que l’on entend par l’Humain. Car outre le risque de re-légitimer volens nolens une rationalité gestionnaire trop heureuse de s’emparer de valeurs consensuelles et généreuses, la défense vague et intellectuellement paresseuse de principes comme l’humanisme et la solidarité menace de se retourner contre celles et ceux qui sont censés en bénécier. En effet, les sociétés développées tendent à faire prévaloir une conception inédite de l’individu comme entrepreneur de soi-même, devant travailler son intériorité psychique et affective an d’optimiser non seulement son bien-être, mais aussi son potentiel social et productif. De plus en plus, ce sont dans les termes de l’affect que les relations sociales sont for- mulées, de la subjectivité souffrante que la société se donne à voir. La tendance dominante est à l’individua- lisation, à la « mentalisation » et la « psychologisation » du social. L’individu qui ne s’adapte pas assez vite, qui a des problèmes relationnels, qui ne montre pas sufsamment de souplesse psychique est sommé de se remettre en cause, puis à opérer un travail sur lui, en ayant par exemple recours à un thérapeute ou à un coach. C’est l’individu supposé défaillant qui doit s’adapter, pas l’organisation dans laquelle il travaille (2). Celle-ci ne saurait être remise en question. Aussi, dès que l’humanisme en appelle à redécouvrir des facultés comme l’empathie, la solidarité, la compassion, l’al- truisme, la générosité, la reconnaissance, il est menacé par deux périls : la récupération en forme de neutrali- sation (donner un visage « humain » à des fonction- nements organisationnels non-humains) et le blâme des victimes (les soignants sont alors renvoyés à leurs défaillances morales et affectives).
La « nature humaine », une invention occidentale (3)
Nous prendrons ici le cas de l’empathie, fondement de toute solidarité – on ne peut être solidaire que vis- à-vis d’êtres, humains ou pas, que l’on reconnaît comme sufsamment proches (4). Cette notion est en vogue autant que ses usages sont relâchés et polysé-miques. Comme le remarque fort justement Jacques Hochman, « l’empathie a été promue comme la bonne à tout faire du management, du marketing, de la médecine, du travail social ou de l’éducation », alors même qu’il y a encore cinquante ans, le terme était inexistant dans la langue française et que certains dictionnaires continuent à l’ignorer (5). Un tel « déferlement empathique » doit inviter à la prudence. Il est avant toute chose le résultat de cette dynamique puissance d’individualisation, de recodage, dans les catégories des affects et de la psychologie, des relations sociales. Mieux, il est un traceur de la tendance, amorcée à compter des années 1970, à « biologiser » les phénomènes sociaux et culturels, les biosciences étant de plus en plus sollicitées pour éclairer les débats poli- tiques et sociaux du moment (6). Dans tous les cas, l’em- pathie renverrait à une « intériorité », qu’elle soit bio-ogique, émotionnelle ou psychologique, mais certainement pas à l’organisation sociale.
Outre son afnité élective avec les grandes tendances socioculturelles, la séduction exercée par la notion d’empathie doit beaucoup au fait que celle-ci prend le contre-pied d’une conception lugubre de la « nature humaine », censément bestiale, violente, belliqueuse, égoïste qui, si elle est constitutive de la culture occi- dentale, a particulièrement pris son essor à partir du XIXe siècle dans le sillage des travaux de Charles Darwin et d’une certaine économie politique. C’est à cette époque que les savants évolutionnistes et les historiens commencent à dépeindre l’aube de l’hu- manité comme cruelle, violente et guerrière, image que populariseront les romans dits « préhistoriques » ou encore les musées (7). C’est aussi à cette époque que l’Adam Smith de la Théorie des sentiments moraux est oublié au prot de l’Adam Smith de La richesse des Nations, le libéralisme économique se réclamant de la nature d’un Homo œconomicus à la fois calcu- lateur, égoïste et matérialiste. L’idéologie libérale se réclame aussi d’un certain darwinisme social, l’économie fonctionnant selon lui à la compétition et à la survie du plus fort et/ou du plus intelligent. L’eugénisme apporte lui aussi son écot à la consécration d’une vision noire de la « nature humaine », tout comme la psychanalyse freudienne qui considère que les pulsions primitives de l’enfant doivent être domestiquées et civilisées par la constitution du « sur- moi ». Dans tous les cas, l’affaire est entendue : il n’y a rien à attendre de bon de l’homme dès lors que le « singe tueur » qui est en lui ne fait pas l’objet d’un travail civilisateur. La terrible expérience des totali- tarismes, en particulier dans sa variante nationale-so- cialiste, viendra donner du grain à moudre à ce que l’on peut appeler la « théorie du vernis » civilisateur prêt à craquer sous la pression des pulsions bestiales et violentes à l’endroit de celles et ceux qui sont stig- matisés comme ne relevant pas de l’« espèce hu- maine » aurait dit Robert Antelme.
La redécouverte, à compter du milieu des années 1990, de « l’empathie » vise en particulier à critiquer le réductionnisme d’une pensée utilitariste et écono- miciste qui irrigue aussi bien le néolibéralisme et la « science » économique mainstream que, plus bana- lement, des conceptions managériales qui voient dans l’homme un acteur égoïste et rationnel pouvant être gouverné à distance via la mise en place d’un système d’incitations et de stimuli positifs (primes et autres bakchichs monétaires) et négatifs (sanctions) (8). Parties du monde de l’entreprise, ces conceptions du bon gouvernement d’une « nature humaine » intrinsèque- ment mauvaise ont peu à peu irrigué les services pu- blics et, au-delà, l’État, jusqu’à remanier profondé- ment les fondements normatifs de l’action publique. Les professionnels de l’État social médecins, inrfirmières, enseignants, travailleurs sociaux, magistrats, etc. ont alors réagi à ce qu’ils considèrent être un « viol éthique », la mauvaise monnaie des valeurs financières et monétaires chassant la bonne, celle de la déontologie et de l’éthique professionnelles. Dans ce contexte sociopolitique, de nombreux savants, issus de disciplines variées (primatologie, anthropo- logie, ethnographie, sociologie, etc.), ont entrepris de déconstruire ce qu’ils considèrent être un mythe propre à l’Occident. Les plus radicaux vont jusqu’à récuser même la notion de « nature humaine », laquelle ne serait qu’une… création culturelle. En effet, l’Homme se caractériserait par sa plasticité et sa néo- ténie : être particulièrement inachevé à la naissance, ce serait les symboles et les signications qui vien- draient prendre le relais d’une « nature » foncièrement incomplète. Le culturel l’emporterait d’emblée sur le biologique, le second étant façonné par le premier. L’anthropologie et l’ethnologie n’ont d’ailleurs cessé de montrer à quel point les conceptions de l’Homme variaient d’une ère culturelle à l’autre, la conception occidentale ayant pour spécificité de prétendre à l’universel. D’autres travaux, plus modérés, soulignent l’ambivalence de la « nature humaine » : à côté des penchants agressifs et égoïstes, d’autres inclinations sont à l’œuvre : la coopération, l’empathie, l’altruisme, le mutualisme. La paléontologue et préhistorienne Marylène Patou-Mathis souligne ainsi que les Néan- derthaliens prenaient en charge leurs aînés comme les individus handicapés. Les premiers Homo sapiens auraient fait preuve de compassion et de coopération, et ce sont ces facultés qui auraient assuré la réussite adaptative de l’espèce humaine.
Les leçons précieuses de la primatologie
Dans la même veine, l’un des chercheurs les plus en vue sur le sujet est le primatologue Frans de Waal, dont les ouvrages sont des best sellers, même si le succès n’est pas forcément gage de qualité. Spécialiste des grands singes, et particulièrement des espèces les plus proches de l’Homme le chimpanzé et le bonobo , de Waal s’efforce de restituer les fondements biologiques de la morale et de la religion. À l’opposé de la vision dominante (et transcendante) qui ferait de celles-ci les produits de la capacité intellectuelle et réexive de l’Homme, il en défend une conception immanente et émotionnelle (versus intellectuelle), et non spécique à l’homme, dont les fondements se- raient à rechercher dans l’attention et les soins nour- riciers maternels : de nombreux animaux présentent des instincts sociaux, au premier chef l’empathie, à l’origine de comportements coopératifs et altruistes, mais aussi le sens de l’équité. Dit autrement, la morale et la religion ne seraient que des élaborations secon- daires ou dérivées de ces instincts sociaux ancestraux ; elles naîtraient d’affects et d’émotions primordiales qui relieraient les corps entre eux (via, par exemple, les fameux « neurones miroirs »). Partant, de Waal plaide, et c’est à ce stade que ses réflexions deviennent particulièrement utiles à notre propos, pour un programme humaniste : « La bonne nouvelle est que les principaux ingrédients d’une société morale ne nécessitent pas la religion, puisqu’ils viennent de l’intérieur. » L’on pourrait croire que le primatologue tombe ici dans le biologisme le plus étroit, connant les facultés positives dans l’intériorité des individus. Il n’en est rien. Il rejoint, en effet, les travaux des an- thropologues et ethnologues: ce sont l’organisation sociale et la culture qui, in fine, favorisent ou neutralisent ces facultés primitives, selon les travaux de l’épigénétique. Il revient aux sociétés de valoriser la part maudite (l’égoïsme, la hiérarchie, l’agressivité, la concurrence) ou, au contraire, la part « sacrée » de la constitution biologique d’une espèce humaine pro- fondément ambivalente. Au nal, c’est bien le « social » qui recode le biologique.
Ces remarques sont essentielles au sens où elles déplacent la focale de l’intériorité affective et psycho- logique des individus vers l’extériorité des cadres et significations socioculturels. Elles sont autant d’in- jonctions à ne pas sombrer dans le psychologisme in- dividualisant dont pourrait se satisfaire un manage- ment en recherche de Sens et d’Éthique an de mieux dissimuler la mise en place de fonctionnements organisationnels profondément déshumanisants. La relation causale est en fait inverse : des choix orga- nisationnels et sociaux découle une « nature » humaine décidément bien… culturelle et socialement située.
Le recodage social du biologique : l’emprise des logiques de situation
Nous prendrons ici, toutes choses étant égales par ail- leurs bien sûr, l’exemple éclairant des Einsatzgruppen qui, à l’arrière du Front de l’Est, ont perpétré ce que l’on a appelé la « Shoah par balles », tuant près de deux millions de personnes, hommes, femmes, en-
fants, principalement de confession juive et des Tsiganes. Il est rassurant pour nous de penser que ces atrocités ont été commises par des psychopathes aux capacités d’empathie nulles ou encore des fanatiques radicalisés par la propagande nazie. Il n’en est rien. Comme l’a montré l’historien Christopher Browning, il s’agissait d’« hommes ordinaires », plutôt éduqués, qui ont mené des vies paisibles, familialement et socialement bien intégrées, avant, puis après la guerre (9). D’ailleurs, très peu nombreux furent ceux qui manifestèrent des regrets ou des remords à propos des tue- ries de masse qu’ils perpétrèrent. Pourtant, ils agirent en situation d’une façon que l’on qualierait au- jourd’hui volontiers d’« inhumaine », les actes de compassion et de pitié étant extrêmement rares. Comment des « hommes normaux » deviennent de tels « meurtriers de masse » ? Telle est l’énigme que s’est proposé de résoudre un ensemble de travaux d’historiens et de psychologues sociaux depuis les années 1980. Les pistes avancées sont très précieuses pour qui s’efforce de rééchir à la façon dont sont activées ou désactivées des facultés considérées par les anthropologues comme universelles, telles que l’empathie, l’altruisme ou l’aversion pour l’iniquité.
La professionnalisation, la routinisation,
la normalisation et l’industrialisation du travail de mise à mort permettent d’en alléger
le fardeau psychique et moral.
La principale conclusion est profondément déran- geante pour notre sens moral qui voit a priori dans ces hommes l’incarnation du Mal absolu. La réalité, en effet, est que si des hommes ordinaires peuvent se livrer à de tels actes, c’est parce qu’il n’y a pas de discontinuité entre leur vie ordinaire et celle des tueries perpétrées en temps de guerre : les deux revêtent, sur le moment, un caractère de banalité : « La guerre et l’activité des ouvriers et artisans de la guerre sont banales, aussi banales que l’est toujours le compor- tement des hommes dans des situations hétérono- miques – c’est-à-dire dans l’entreprise, au sein d’une administration, à l’école ou à l’université. Cette banalité a pourtant ouvert grand les portes à la violence la plus extrême qu’ait connue l’histoire de l’humanité, laissant plus de cinquante millions de morts et un continent ravagé à de multiples points de vue (10). » L’on peut commettre, dès lors que la situation s’y prête, des atrocités sur le mode banal d’une activité quasi-professionnelle à accomplir, sans être forcément « motivé pour tuer » (11). Ici, il a fallu que le « cadre de référence » se déplace : le système de valeurs militaires et l’univers social de proximité (les obligations envers le groupe des camarades et des supérieurs) ont redéni ce qu’il était concevable de faire. L’historien Harald Weltzer a identié notamment deux variables suscep- tibles d’expliquer ce glissement moral. D’une part, l’idéologie largement partagée par la population al- lemande de l’époque, dont ces hommes étaient partie prenante, instaurait une coupure radicale entre Nous (les Aryens) et Eux (les Juifs), excluant d’emblée ces derniers de l’univers d’obligation et de réciprocité sociales. Dès lors, aucune identication possible n’était possible à l’égard des victimes, perçues comme relevant d’une altérité radicale. D’autre part, Weltzer, à la suite d’autres, s’est particulièrement intéressé aux logiques de situation dans lesquelles ces soldats étaient plongés, partant du principe que les Hommes sont « des êtres sociaux, dont les perspectives et les actes sont déterminés dans une proportion considérable par les données sociohistoriques, culturelles et contextuelles où ils se trouvent placés » (12). En l’occurrence, ces soldats ont été pris dans une dynamique sociale auto-consolidée de franchissement de seuils où le conformisme dans le cadre de petits groupes clos et très solidaires, la soumission à l’autorité, la focalisation sur l’aspect tech- nique du meurtre de masse jouaient un rôle moteur, bien plus décisif que les dispositions individuelles (l’idéologie, l’origine sociale, l’âge ou le grade). La question de la technique est particulièrement intéres- sante pour notre propos.
En effet, Weltzer recourt souvent à l’analogie industrielle pour décrire le travail concret de mise à mort. Cette analogie n’est pas fortuite : à bien des égards, ces soldats sont des ouvriers et des artisans d’une industrie a priori inhumaine. La division du travail et la focalisation sur des problèmes techniques à résoudre pour accroître le rendement de l’entreprise génocidaire permettent de neutraliser les facultés empathiques à l’endroit de victimes qui deviennent ainsi des « objets ». La professionnalisation, la routinisation, la normalisation et l’industrialisation du travail de mise à mort permettent d’en alléger le fardeau psychique et moral. Dans la perspective des exécuteurs, il s’agit d’un travail déplaisant mais qu’il fallait accomplir, en se montrant si possible « professionnel ». Cette morale d’ordre technique déplace les repères moraux habituels. Ainsi, « inventer » une technique de mise à mort simultanée de la mère et de son enfant devient la preuve de l’« humanité » des exécuteurs… Le perfectionnement des techniques s’accommode parfaitement de l’accomplissement d’actes que l’on jugerait, d’un point de vue autre que celui des exécuteurs, moralement monstrueux.
Certes, il s’agit ici d’un cas limite, mais, en tant que tel, il est particulièrement heuristique : il invite à ne pas enfermer des capacités comme l’empathie ou la compassion dans l’intériorité psychique et affective des individus. Tout au contraire, les contextes sociaux sont déterminants quant à leur activation ou leur désactivation. Bref, il invite à déplacer le regard de la dimen- sion psychologique vers la dimension sociale tout en éclairant d’une lumière nouvelle des situations plus ordinaires. D’ailleurs, Weltzer lui-même compare son matériau historique extraordinaire au cas de la médecine, relevant, par exemple, que tout chirurgien dans le cadre d’une activité qui cause des blessures et des déformations – acquiert avec le temps une forme de dureté et d’insensibilité à l’égard de son « objet » de travail le malade opéré alors même qu’il peut se considérer comme un mari affectueux et un père aimant. Le professionnalisme du médecin consiste d’abord à « garder la tête froide » et à ne pas se laisser envahir par les émotions. Reprenant la notion élaborée par le sociologue américain Erving Goffman de « distance au rôle », Weltzer conclut qu’« il est essentiel de ménager une distance entre la personne et le rôle : ils accomplissent tous des actes qui peuvent éven- tuellement leur poser des problèmes humains, tout en leur paraissant s’imposer professionnellement. C’est ce mécanisme, permettant de répondre aux exigences professionnelles dans les sociétés développées, dont se réclament aussi les exécuteurs ».
Quelle leçon politique tirer de ces développements anthropologiques, éthologiques, sociologiques, his- toriques ? Il nous semble qu’ils doivent nous vacciner contre toutes les tentatives de « naturalisation » et d’essentialisation d’une pseudo-« nature humaine » qui seraient inhérentes à la légitimation d’un ordre social. Selon les griots du néolibéralisme, l’homme serait inéluctablement un loup pour l’homme, porté sur la compétition et la rivalité, animé par le goût du pouvoir sur ses prochains. Une telle « nature » condamnerait à l’avance toute ambition altruiste et solidaire. Les néolibéraux se croient malins en s’ef- forçant de dévoiler les mauvais penchants humains contre ceux qui valorisent des comportements plus vertueux. Au fond, ils universalisent leur propre rapport, sociopathique, égoïste et cynique, au monde. Ce qui les rend dangereux, c’est qu’ils occupent sou- vent des positions de pouvoir qui leur permettent de mettre en place des organisations délétères qui font advenir ce qu’ils croient être naturel, selon le schéma de la performativité ou de la prophétie auto-réalisatrice. Les cyniques, une fois au pouvoir, ont donc les moyens de rendre vrais leurs délires anthropologiques. À rebours de ces usages terroristes de la notion de « nature humaine », il faut donc rappeler que nos conduites sont aussi sociales, en ce sens qu’elles sont façonnées par l’univers social dans lequel nous évo- luons. C’est la raison pour laquelle il faut se battre pour mettre en place des environnements vertueux à même de créer des personnes vertueuses. La Sécurité sociale est l’une des principales institutions qui valo- risent et favorisent la coopération et la solidarité. C’est la raison pour laquelle elle est tant honnie des néolibéraux. Organiser l’insécurité sociale, comme le font les gouvernements successifs depuis trois décen- nies, revient à encourager les comportements de sauve-qui-peut et de chacun pour soi, puis à se récla- mer de ces derniers, alors essentialisés, pour miner encore davantage la solidarité, dans une logique de fuite en avant mortifère pour la cohésion sociale.A
1. Frans de Waal, L’âge de l’empathie: leçons de la nature pour une société solidaire, Arles, Actes Sud-Babel, 2011 [2010], p. 19.
2. Barbara Stiegler, Il faut s’adapter, Paris, Gallimard, 2019. 3. Marshall Sahlins, La nature humaine, une illusion occiden-
tale, Paris, Éditions de l’Éclat, 2009.
4. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’antispécisme, qui élargit
le cercle de la solidarité humaine aux animaux que l’on re- connaît dotés de sensibilité (en particulier de la capacité à souffrir).
5. Jacques Hochman, Une histoire de l’empathie, Paris, Odile Jacob, 2012, p. 5.
6. Sébastien Lemerle, Le singe, le gène et le neurone, Paris, PUF, 2014.
7. Marylène Patou-Mathis, Préhistoire de la violence et de la guerre, Paris, Odile Jacob, 2013.
8. Richard H. Thaler, Cass R. Sustein, Nudge. La méthode douce pour inspirer la bonne décision, Paris, Pocket, 2012.
9. Christopher Browning, Des hommes ordinaires, Paris, Tallandier, 1998.
10. Sönke Naitzel, Harald Weltzer, Soldats, Paris, Gallimard, 2013, p. 103.
11. Nicolas Mariot, « Faut-il être motivé pour tuer ? », Genèses, 53, 2003.
12. Harald Weltzer, Les Exécuteurs. Des hommes normaux aux meurtriers de masse, Paris, Gallimard, 2007, p. 96.