« Pour décarboner l’économie, seules des politiques publiques vigoureuses seront à la hauteur de l’enjeu »
TRIBUNE
Dominique Vignon
Expert de l’énergie
L’expert et ancien industriel Dominique Vignon appelle, dans une tribune au « Monde », les autorités à planifier et à réguler l’usage des sources d’énergie, tant pour les producteurs que pour les consommateurs.
Publié le 24 juin 2022 à 12h00, mis à jour hier à 05h54 Temps de Lecture 4 min.
Les citoyens européens attendent la décarbonation de nos économies : limiter si possible le réchauffement climatique à 1,5 °C en 2050 par rapport aux températures préindustrielles, ce qui implique de commencer sans délais une réduction drastique des émissions pour atteindre l’objectif « zéro émission nette » (ZEN) en 2050. Et la première cible pointée du doigt par les associations environnementales est l’industrie pétrolière et gazière, qui fournit l’arme du crime climatique : le carbone des hydrocarbures et du gaz naturel contribue largement au réchauffement.
Les quelques opérateurs pétroliers et gaziers européens sont sensibles à ces attentes, qu’ils perçoivent parfois lors d’assemblées générales d’actionnaires agitées et médiatisées. Ils y répondent tous à peu près dans les mêmes termes, en planifiant la décarbonation progressive de leurs activités à l’horizon 2050. Leurs programmes sont assez crédibles : ils comportent notamment l’élimination du torchage de routine du gaz dans les raffineries (gaz naturel non économiquement récupérable et actuellement brûlé), et la réduction des fuites tout au long du cycle de production et de transport. Mais ces émissions contrôlables par les opérateurs ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Les organisations environnementales ne s’y trompent pas, qui demandent de geler les nouveaux projets.

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Le problème est que la demande des consommateurs finaux d’énergies fossiles ne faiblit pas. Les grands opérateurs peuvent certes offrir des énergies décarbonées, mais ils sont assez démunis pour modifier le niveau et la structure de la demande. L’objectif de réduction de 40 % des consommations finales en 2050, rappelé par Emmanuel Macron, à Belfort, en février, est ambitieux. Seules des politiques publiques vigoureuses seront à la hauteur de l’enjeu ; elles doivent être fondées sur la contrainte (mise hors marché locatif des passoires thermiques), sur des aides à la reconversion des clients comme des fournisseurs, et sur l’augmentation du prix du CO2 dans des conditions assurant l’équité entre les usagers. D’ici là, les opérateurs énergétiques préparent leurs offres d’énergies décarbonées, mais ils doivent aussi satisfaire une demande d’énergie fossile toujours prépondérante, même si elle doit décroître.
Ressources limitées
Les offres d’énergie décarbonée de tous les opérateurs actuels croissent rapidement à partir de deux ressources : la biomasse et l’électricité décarbonée. Mais cette stratégie fait face à une triple réalité : à quels usages affecter la biomasse, qui n’est disponible qu’en quantité limitée ? Comment convertir à l’électricité les demandes des usagers qui n’accéderont pas à la biomasse ? Comment fournir pendant la transition l’énergie carbonée que les clients continueront à demander ?
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L’utilisation de la biomasse produite en concurrence avec des usages alimentaires ou nécessitant de nouvelles terres issues de la déforestation est exclue. Les ressources sont donc limitées (huiles de cuisson, résidus forestiers, plastiques, éventuellement boues de stations d’épuration). Et les utilisateurs potentiels sont nombreux : production de chaleur pour les réseaux urbains, de carburants liquides décarbonés pour les transports lourds et l’aviation (très difficile à décarboner), combustion de biométhane dans des chaudières ou des turbines à gaz palliant l’intermittence des énergies renouvelables. Il n’y aura pas de biomasse pour tout le monde !
Si ces affectations sont laissées aux lois du marché, elles iront aux usages les plus difficiles à décarboner, qui seront prêts à payer le prix le plus élevé par tonne de CO2 évité. Mais le marché sera alors socialement injuste : par exemple, le prix des pellets pour le chauffage urbain va augmenter, car les résidus de bois seront captés par l’aviation pour faire du biokérosène. Une planification énergétique est nécessaire, pour flécher la biomasse vers les usages socialement souhaitables, grâce à des politiques de soutien à l’investissement ou à des prix de rachats garantis. Cette planification doit donner aux opérateurs une visibilité sur leurs investissements.
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Il faut aussi soutenir les nouveaux usages de l’électricité (industrie lourde, véhicules électriques, hydrogène, etc.). Les opérateurs actuels, ainsi que de nouveaux opérateurs dans le secteur de l’hydrogène, sont prêts à investir. Les projets de « gigafactories » font chaque semaine l’objet de nouvelles annonces, qu’il s’agisse de fabriquer des électrolyseurs, des batteries ou de produire de l’hydrogène.
Système complexe
Mais le soufflé va retomber rapidement si les usages ne se développent pas. Or, l’exemple du véhicule électrique montre bien qu’il ne s’agit pas de produire des véhicules, mais de mettre en place de nouvelles infrastructures d’utilisation. Certains opérateurs vont occuper les créneaux de la production d’électricité décarbonée et de son utilisation. Or, seule la puissance publique peut assurer la régulation de ces développements d’infrastructures pour éviter les distorsions entre l’offre et la demande. Et pendant que les énergies décarbonées s’installent, il faut aussi satisfaire la demande d’hydrocarbures et de gaz des clients finaux qui n’ont pas encore effectué leur transition.
Actuellement, les opérateurs répartissent leurs investissements à peu près par tiers : énergie complètement décarbonée, énergie moins carbonée (transition du pétrole au gaz), et pétrole pour la demande résiduelle. En Europe, près de 50 milliards d’euros sont investis chaque année par les opérateurs dans les énergies renouvelables et de transition. En revanche, les opérateurs ont diminué leur capacité de production de produits pétroliers, ce qui a entraîné une hausse des prix du pétrole depuis mi-2019.
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Les structures de bilans des opérateurs d’énergie sont très solides, et leurs capacités d’investissement sont considérables. Mais la transition énergétique est un système complexe, maillé de couplages et d’incertitudes. Il y a des interactions fortes entre les développements de l’électricité et ceux du biogaz : on peut, par exemple, accroître le rendement de la conversion de la biomasse en biocarburants en injectant dans le processus de production de l’hydrogène, qui nécessite lui-même de l’électricité décarbonée ; et si on dispose de turbines à biogaz couvrant l’intermittence des énergies renouvelables, on a moins besoin de batteries ou d’hydrogène.
C’est un système complexe qu’il s’agit de construire et de gérer au rythme de la décroissance des énergies carbonées : les opérateurs énergétiques vont y contribuer. Les pouvoirs publics doivent planifier la transition énergétique. Celle-ci permettra de limiter la croissance inéluctable des prix des énergies.
Dominique Vignon, ancien PDG du groupe Framatome, est président du pôle énergie de l’Académie des technologies.
Objectif zéro emissions en 2050
Eliminer le CO2 dans les trente ans suppose que chaque secteur d’activité s’engage concrètement dans une mutation technologique, humaine et économique d’ampleur.
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Dominique Vignon(Expert de l’énergie)