Comment les hôpitaux se préparent à passer l’été
Les postes d’aides-soignants et d’infirmiers ne trouvent pas preneurs, alors que les besoins augmentent avec les congés. Selon une étude de la Fédération hospitalière de France, 99 % des hôpitaux se disent en difficulté. Chaque établissement cherche des solutions.
Par Eric Nunès et Delphine Roucaute Publié hier à 00h21, mis à jour hier à 18h36
Temps de Lecture 7 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/06/22/comment-les-hopitaux-se-preparent-a-passer-l-ete_6131446_3224.html

Comment conserver la sécurité des soins quand les effectifs se réduisent ? C’est ainsi que pourrait se résumer le dilemme du secteur hospitalier à l’approche de l’été, alors que la plupart des directions s’engagent à ne pas toucher aux congés de leurs soignants, épuisés par deux années de crise sanitaire.
S’il est habituel de fermer des lits tous les ans pour s’adapter à ces équipes réduites, l’été 2022 s’annonce particulièrement difficile. Depuis le printemps, des difficultés de recrutement compliquent les plannings estivaux dans les établissements et obligent les équipes à chercher de nouvelles solutions
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Selon une enquête menée en avril et mai par la Fédération hospitalière de France (FHF) auprès de plus de 400 établissements et dont les données sont publiées en exclusivité, mercredi 22 juin, dans Le Monde, la quasi-totalité (99 %) des établissements connaissent des difficultés de recrutement, de manière permanente ou ponctuelle. Et ce, malgré une augmentation moyenne des effectifs de 3 % entre 2019 et 2021, ainsi qu’une hausse de la masse salariale de 16 %. « Cette situation n’a pas permis de réduire la proportion de postes vacants dans les professions d’aides-soignants et en infirmiers », écrivent les auteurs. En cause ? Une demande de soins en constante augmentation, notamment en raison des soins déprogrammés pendant la crise sanitaire.
Au niveau national, 74 % des centres hospitaliers (CH) et 55 % des centres hospitaliers universitaires (CHU) – de plus grandes structures – ont des problèmes de recrutement d’infirmiers, les difficultés se concentrant sur les postes de nuit.
Dans les CHU, les postes les plus en souffrance se situent dans les blocs opératoires et en chirurgie ; en services de médecine pour les centres hospitaliers. Mais c’est la gériatrie qui est au centre des préoccupations, pour 90 % des CHU et 84 % des CH. Selon la FHF, la réintégration des soignants suspendus pour non-vaccination ne résoudrait pas pour autant cette crise, puisqu’ils ne représentent plus que 0,3 % des agents des établissements.
« Resserrer nos liens »
« C’est comme la sécheresse, c’est tari », avance Gildas Le Borgne, directeur de cabinet à la direction générale du CHU de Rennes, pour évoquer l’assèchement du marché de l’emploi en Ille-et-Vilaine. Une « situation inédite », selon les mots de l’agence régionale de santé (ARS) Bretagne, qui oblige le système hospitalier à l’introspection.
« Après la crise exceptionnelle du Covid-19, on espérait reprendre nos marques, mais là ce sont nos propres forces vives qui font défaut », regrette M. Le Borgne. Moins de personnes se sont présentées aux entretiens d’embauche, posant plus de conditions, notamment sur les horaires de nuit ou les postes en gériatrie. Y compris parmi les étudiants diplômés cette année. « On a l’impression que ceux qui s’interrogeaient sur leur métier ont vu que leur environnement de travail ne s’améliorait pas », analyse M. Le Borgne.
Résultat, sur le territoire de Rennes, établissements publics et privés confondus, la fermeture des lits de médecine va augmenter de 50 % par rapport à 2021, et de 30 % pour les soins de suite et de réadaptation. Outre les tensions aux urgences liées à la fermeture de celles, voisines, du centre hospitalier privé Saint-Grégoire, pour la première fois une unité de soins entière (seize lits) va fermer au CHU. L’été va exiger un pilotage fin, au jour le jour, avec la coopération des structures publiques et privées. « La crise nous oblige à resserrer nos liens, nous trouverons notre salut par la coopération », souligne M. Le Borgne.
Plus au sud, au CHU de Toulouse, le constat se fait moins sombre, malgré un conflit social aux urgences. La direction se réjouit de fermer une centaine de lits de moins qu’en 2019, malgré un pic à 385 lits sur 2 170 fermés début août, soit 18 % des places. Après un début d’année très compliqué avec la vague Omicron, l’absentéisme concerne désormais 11 % des effectifs et se rapproche du niveau de 2019.
Comment expliquer un tel optimisme ? Dès juillet 2021, le CHU a mis en place une politique de fidélisation et d’attractivité pour le personnel paramédical, en proposant, par exemple, un accès direct au CDI sur certains postes, la réduction du temps de « stagiairisation » ou des opérations de « job dating » toute l’année afin de pouvoir capter des personnes dans toute la France. « Notre fragilité de tous les jours, ce sont les RH, que les soignants soient là, qu’ils aient envie de revenir, explique Christophe Mazin, secrétaire général du CHU. L’enjeu principal dans ce casse-tête est de redistribuer les forces en fonction des compétences des soignants pour assurer la sécurité des soins. »
« Un effet domino »
Malgré un malaise global du système hospitalier, les situations diffèrent selon les territoires et les structures. « Il y a des difficultés dans tous les établissements mais les petites structures sont plus impactées, notamment avec des postes de médecins vacants aux urgences », avance Rémi Salomon, à la tête de la Conférence des présidents de commission médicale d’établissement de CHU, ajoutant : « Les fermetures se font avec un effet domino ; les CHU en difficultés le sont en partie à cause des structures intermédiaires qui ferment. »
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C’est notamment le cas au CH d’Ardèche méridionale, à Aubenas. En prévision du flot de touristes qui s’empressera de se jeter dans la fraîcheur des gorges de l’Ardèche cet été, le CH prévoyait de monter une seconde équipe de structures mobiles d’urgence et de réanimation (SMUR) mais elle ne devrait pas voir le jour « faute de médecins », regrette le directeur Gilles Dufour. Avant l’été, ce petit établissement a déjà dû fermer douze lits en gastro-entérologie, puis douze en cardiologie et six en courts séjours gériatriques. « Nos médecins quittent l’hôpital pour exercer dans le privé et nous ne parvenons pas à recruter par manque de marge de négociation salariale. C’est un facteur du manque d’attractivité de l’hôpital », constate, amer, le patron de l’établissement.
Le CH de Tourcoing (Nord) a déjà dû réduire ses capacités d’accueil d’environ 9 %, sur un total de 400 lits d’hospitalisation. Avec un taux d’absentéisme important de 14 % des personnels, les cadres de santé doivent chaque jour redéployer les équipes en fonction des forces restantes et des impératifs des services. Après deux années passées à lutter contre la pandémie, « le personnel est dans un état d’épuisement psychologique », diagnostique Isabelle Vérin, présidente de la commission médicale d’établissement.
Les hôpitaux de villes moyennes et des métropoles n’échappent pas à ce phénomène de baisse de capacité de soins. Au CH du Mans, on anticipe un taux de fermeture des lits de 10 % à 15 %. Aux Hospices civils de Lyon, un géant de plus de 5 000 lits, environ 15 % des postes consacrés aux urgences sont déjà vacants.
Optimiser
Alors comment l’hôpital peut-il passer l’été sans risquer une embolie à l’entrée des urgences ? C’est le casse-tête sur lequel phosphorent toutes les directions. A défaut d’avoir du personnel soignant en quantité, il reste à optimiser le parcours des patients.
La première chose est de s’assurer que les services d’urgences se concentrent sur leur mission originelle. A Lyon, leurs portes ne sont plus grandes ouvertes : un service d’accès aux soins a été créé en amont, avec la médecine de ville, pour qu’elle prenne en charge les patients qui n’y ont pas leur place. Idem à Rodez, où une maison médicale fait office de premier front, avec des médecins généralistes qui pilotent la prise en charge et redirigent les patients vers le service compétent.
Autre possibilité, la téléconsultation qui, depuis novembre 2021, est testée au Mans, sur un territoire qui figure parmi les déserts médicaux les plus arides – avec 235 médecins pour 100 000 habitants, selon l’Insee. Une permanence téléphonique est tenue par des généralistes, en collaboration avec le SAMU. Ils participent à la régulation du flux de patients et souvent la décision est prise de les renvoyer vers la médecine de ville ou vers une pharmacie avec, en poche, une prescription médicale faite à distance
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L’entrée aux urgences soulagée, il reste à optimiser les flux internes de l’hôpital. Lyon a inventé un « hub » afin de piloter les ouvertures et les fermetures de lits. « Sous le contrôle de l’ARS, ce département aura une visibilité sur l’ensemble des capacités du centre universitaire hospitalier, des hôpitaux publics et des établissements privés », expose le professeur Vincent Piriou, président de la commission médicale d’établissement des Hospices civils de Lyon. En clair, ce nouvel organisme prend la main sur la circulation des patients sur son territoire et empêche de garder en réserve des lits ouverts, même si l’hôpital voisin est dans le rouge.
Dans la Sarthe, une équipe de « bed managers [gestionnaires de lits] » supervise la disponibilité des lits sur le territoire. Un système de transfert est centralisé pour éviter« le gâchis de lits », explique Guillaume Laurent, directeur du CH du Mans. Seul bémol : les établissements privés n’ont pas encore intégré ce réseau.
« Cela ne règle pas le problème structurel »
Toujours pour permettre à l’hôpital public de passer l’été sans naufrage, la ministre de la santé, Brigitte Bourguignon, désormais sur le départ après son échec aux législatives, a annoncé, le 8 juin, des mesures d’urgence, comme le doublement de la rémunération des heures supplémentaires du personnel non médical et du temps de travail additionnel des médecins. Elle a aussi promis la facilitation du retour de retraités et l’arrivée anticipée des infirmiers et aides-soignants fraîchement sortis de l’école, avant l’obtention de leur diplôme.
L’arrivée dès juillet des jeunes soignants est accueillie avec soulagement. « C’est un coup de pouce, accorde Guillaume Laurent, mais cela ne règle pas le problème structurel de l’hôpital. » L’appât d’une augmentation des heures supplémentaires ne prend pas auprès des personnels médicaux et paramédicaux. « Ils font des heures supplémentaires depuis des mois, on ne peut se permettre des mesures contre-productives qui conduiront le personnel à se mettre en arrêt maladie », poursuit Isabelle Vérin
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En attendant les conclusions de la « mission flash » confiée par Emmanuel Macron à François Braun, président de SAMU-Urgences de France, sur le terrain hospitalier, on espère que la médecine de ville soit davantage mise à contribution dans le maillage du territoire. « La progression des déserts médicaux entraîne un report des soins vers l’hôpital et sa congestion. Il faut remettre en place une organisation entre ces deux acteurs de la santé », estime Vincent Piriou. Un débat récurrent, qui sera sûrement abordé lors de la « conférence des parties prenantes » promise par Emmanuel Macron en mars.
Eric Nunès et Delphine Roucaute
« Cet été, l’hôpital ne doit pas être la seule lumière allumée sur un territoire », dit Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France
Pour maintenir l’offre de soins durant les vacances, Frédéric Valletoux demande, dans un entretien au « Monde », à revoir l’organisation du système de santé, en incluant dans l’équation les cabinets de ville.
Propos recueillis par Delphine Roucaute et Eric NunèsPublié hier à 13h30, mis à jour hier à 13h38
Frédéric Valletoux est président de la Fédération hospitalière de France depuis 2011 et maire de Fontainebleau. Il vient d’être élu député de Seine-et-Marne, sous l’étiquette Horizons-Ensemble !.
Selon les données de l’enquête menée par la Fédération hospitalière de France, 99 % des établissements ont des difficultés de recrutement permanentes ou ponctuelles. Comment l’expliquez-vous ?
Il y a une hausse lente et constante des effectifs de la fonction publique hospitalière, de 3 % entre 2019 et 2021. Mais cette hausse est cachée par la persistance des problèmes de recrutement, d’attractivité de l’hôpital, par l’absentéisme et la forte rotation des effectifs due à la crise liée au Covid-19.
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Ensuite, l’hôpital doit faire face à une hausse de la population et également de demandes de soins liées au vieillissement et à l’explosion de pathologies chroniques. Enfin, l’hôpital compense également la faiblesse de la médecine de ville, les généralistes sont de moins en moins nombreux et donc inévitablement dépassés, cela entraîne le report de nombre de patients vers l’hospitalier.
Emmanuel Macron a chargé le médecin François Braun, président de Samu-Urgences de France, d’une « mission flash » sur les urgences et les soins non programmés. Qu’en attendez-vous ?
Une photographie précise de l’état les lieux des services hospitaliers. Nous estimons que 80 % des hôpitaux en France sont en difficulté pour maintenir l’offre de lits et de services dans leur plénitude du fait des tensions sur les effectifs. Nous attendons également des mesures d’urgence pour parvenir à maintenir cet été l’accès aux soins.
Il est nécessaire de maintenir l’ouverture d’un minimum de cabinets de ville, ils doivent coordonner leurs plannings de vacances pour ne pas partir en congés simultanément. C’est un procédé simple, basique, qui se fait dans toutes les entreprises, dans toutes les organisations. L’hôpital ne doit pas se trouver, tout à coup, la seule lumière allumée sur un territoire. Il faut aussi une revalorisation rapide de toutes les astreintes et notamment la nuit.
Toutefois, il ne s’agit là que de mesures d’urgence pour passer l’été. A moyen terme, il faut revoir de fond en comble l’organisation du système de santé, que cela concerne son financement, l’attractivité des carrières ou la rémunération des hospitaliers. Il faudra aussi alléger le poids de l’administration qui pèse aussi bien sur la médecine libérale que sur l’hôpital et qui participe à l’épuisement des équipes, qui ont l’impression de faire rouler le rocher de Sisyphe.
Craignez-vous que le défaut de majorité absolue à l’Assemblée nationale entraîne une paralysie de la réforme hospitalière ?
Nous avons, durant la campagne présidentielle, auditionné l’ensemble des candidats. Même si les réponses ne sont pas les mêmes selon les partis, il y a un consensus sur l’urgence de la réforme de la santé. L’acteur dont il faut conforter le rôle et la place, c’est l’hôpital. Au nom de l’intérêt général et de l’intérêt supérieur des Français. On peut bâtir des solutions qui, si elles ne seront jamais effectivement consensuelles à 100 %, pourraient néanmoins être suffisamment fédératrices pour trouver des majorités à l’Assemblée et au Sénat.
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Delphine Roucaute et Eric Nunès
Au CHU de Rennes, le casse-tête des plannings d’été : « On a vu que, dès avril, on ne comblerait pas tous les besoins »
Au pôle abdomen et métabolisme, les cadres de santé, « colonne vertébrale de l’hôpital », s’affairent sur le calendrier. Pour la première fois, une unité de soins va être fermée.
Par Delphine Roucaute Publié hier à 11h10, mis à jour hier à 16h13
Temps de Lecture 3 min. https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/06/22/des-avril-on-a-vu-qu-on-ne-comblerait-pas-tous-les-besoins-au-chu-de-rennes-le-casse-tete-des-plannings-d-ete_6131532_3224.html

Les tableaux barrés de lignes rouges, orange et beiges recouvrent la table. Dans leur bureau du pôle abdomen et métabolisme, au centre hospitalier universitaire (CHU) de Rennes, les trois cadres de santé analysent d’un œil expert les lignes de présence et d’absence de leurs équipes respectives pour l’été, qui débutent à peine mais monopolisent leurs forces depuis quelques mois déjà. « Dès avril, on a vu qu’on ne comblerait pas tous les besoins », raconte Laurence Le Montreer, 57 ans, la cadre supérieure qui gère les 460 soignants du pôle – « l’équivalent d’une PME ».
Prises en étau entre les congés annuels des infirmières et aides-soignantes et le manque de candidats pour les remplacer, elles ont dû faire une proposition difficile à la direction : fermer une unité de soins, c’est-à-dire seize lits, pendant plus d’un mois, du 22 juillet au 4 septembre. Une première au CHU, pourtant habitué à réduire la voilure pendant l’été. « Cela nous affecte forcément, on s’inquiète du devenir de certains patients », avance Guillaume Bouguen, chef du service des maladies de l’appareil digestif.

Les soignants de son service vont devoir déménager un étage plus bas, au service maladies du foie. Un service pour deux spécialités, l’« hépato » et la « gastro », avec des patients et des compétences différents. De quoi attiser les inquiétudes des professionnels de santé.
« Vrai casse-tête »
« On se demande toujours si on a pris la bonne décision », souffle Laurence Le Montreer, se tournant vers ses collègues : « Je me demandais d’ailleurs si on ne pouvait pas réduire la durée de fermeture ? » Au-dessus de leurs masques, les regards de Florence Buneaux et Charlène Masson ne cillent pas : « Non, ça ne va pas être possible. » Les plannings sont formels, le personnel soignant ne sera pas assez nombreux. Cette année, en particulier, les aides-soignantes se font rares.

A 56 ans, Florence Buneaux, cheveux gris coupés court, a l’habitude des plannings à faire et à défaire. Pour celui de cet été, elle a travaillé des heures, un crayon dans une main et une gomme dans l’autre, « à l’ancienne », sourit-elle. A portée de main, son téléphone noir sonne à intervalles réguliers. Des patients à admettre dans les deux unités qu’elle gère, trente-cinq personnes à manager et des postes vacants à remplacer au pied levé.
A ses côtés, Charlène Masson, 34 ans, « faisant fonction de cadre », va bientôt passer le concours qui lui permettra d’accéder à ce poste à responsabilité. Si elle apprécie d’évoluer dans sa carrière d’infirmière, elle ne s’attendait pas « à devoir gérer autant d’administratif et de RH [ressources humaines] ». « C’est vrai que le métier a évolué »,acquiesce Florence Buneaux, qui regrette : « Cette gestion des ressources humaines est très chronophage et les arrêts un vrai casse-tête. Tout cela, ça fait moins de temps auprès des équipes et des patients. » Son téléphone sonne une fois de plus : « un arrêt de travail ». Les négociations commencent alors au bout du fil avec les membres de son équipe. Si certains acceptent de bousculer leur planning, d’autres ne répondent plus à l’appel de leurs cadres, las de jouer les sauveurs.
Epuisement professionnel
« Quelquefois, on se sent un peu seules au sein de notre unité, surtout quand il y a un conflit dans l’équipe », admet Florence Buneaux. Ou quand il lui faut transmettre une idée impulsée par la direction à laquelle elle n’adhère pas… Une position « entre le marteau et l’enclume » de plus en plus source d’épuisement professionnel, a alerté l’Association nationale des cadres de santé (Ancim) dans un communiqué publié le 2 juin. Depuis plusieurs semaines, les appels de cadres épuisés se sont multipliés auprès de l’association et des mouvements de grève ont été lancés à Alençon, Bordeaux et Toulouse, événements rares dans une profession peu habituée à protester.

« Nous voulons aujourd’hui alerter sur (…) l’urgence de soigner les soignants en leur redonnant leur dignité et leur raison d’être », écrit l’Ancim. Pour sa présidente, Dominique Combarnous, l’enjeu principal est d’associer les cadres aux décisions. « Dans un hôpital, la gouvernance doit avoir trois têtes : la direction, les médecins et les cadres de santé », insiste-t-elle, ces derniers étant « la colonne vertébrale de l’hôpital ». « Les textes vont dans notre sens, il suffit de les appliquer », souligne Mme Combarnous, en référence à la circulaire publiée en août 2021 à la suite de la mission menée par le professeur Olivier Claris sur la simplification de l’hôpital. Un enjeu de valorisation d’autant plus urgent que, selon les chiffres de l’Ancim, deux tiers des effectifs de cadres de santé, essentiellement féminins, devront être renouvelés d’ici dix ans, tandis que 30 % des places en institut de formation ne sont pas pourvues.
Au CHU de Rennes, la proposition de fermeture de lits est venue des cadres, en concertation avec le personnel soignant, qui y voyait l’assurance de conserver les congés de tout le monde. Mais Charlène Masson ne peut s’empêcher de penser déjà à l’après. Chaque été, les cadres disposent de « mensualités », des enveloppes budgétaires destinées à compenser les congés de l’équipe. Mais « que va-t-il se passer en septembre ? Trouvera-t-on des gens ? » Les lignes colorées du planning n’ont pas fini de l’occuper.
Delphine Roucaute