« Emmanuel Macron va devoir sortir rapidement des généralités et des ambiguïtés »
CHRONIQUE
Solenn de Royer
C’est l’un des paradoxes du premier tour des législatives pour le président : lui qui n’a eu de cesse d’alimenter la dépolitisation de la campagne pourrait se retrouver aux prises avec une Assemblée nationale ultrapolitisée, explique, dans sa chronique, Solenn de Royer, grand reporter au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 05h40, mis à jour à 10h46 Temps de Lecture 3 min.
Ce n’est pas un coup de tonnerre mais un avertissement sérieux. Au coude-à-coude avec la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) de Jean-Luc Mélenchon (26,11 %, selon le comptage du Monde), la coalition présidentielle Ensemble ! (25,82 %) n’est pas assurée d’obtenir une majorité absolue, dimanche 19 juin. C’est surtout la première fois sous la Ve République que le parti du président de la République n’arrive pas en tête aux élections législatives dans la foulée de l’élection présidentielle, voire recule entre les deux scrutins.Législatives 2022, en direct : « Pas une voix pour le RN », du « cas par cas » s’il y a des duels entre l’extrême droite et la Nupes : la majorité tente de définir une ligne pour le second tour
En 2002, 2007 et 2012, l’UMP, puis le PS, avaient dépassé, parfois très largement, la barre des 30 % des voix dans la foulée de l’élection de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy ou François Hollande. Cette fois, la majorité sortante fait beaucoup moins bien qu’il y a cinq ans (La République en marche et le MoDem avaient obtenu 32,33 % des suffrages en 2017), et enregistre 2 points de moins que le score du président sortant il y a sept semaines seulement.
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A cette contre-performance s’ajoutent quelques symboles douloureux : l’ex-ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, incarnation du macronisme triomphant il y a cinq ans, est sèchement éliminé dès le premier tour dans le Loiret, de même que l’ex-ministre du logement Emmanuelle Wargon, dans le Val-de-Marne. Et si parmi les 15 membres du gouvernement d’Elisabeth Borne lancés dans la compétition électorale, plusieurs – dont Gabriel Attal et Gérald Darmanin – sortent largement en tête, d’autres, comme Clément Beaune ou Amélie de Montchalin, se trouvent en difficulté, l’un à Paris et l’autre en Essonne.
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Emmanuel Macron, qui a reproduit – par choix tactique, hésitation politique ou procrastination – sa tentative d’anesthésier le jeu démocratique, stratégie gagnante à la présidentielle, a payé ici sa non-campagne. Tout comme ont été mis à son débit un certain immobilisme et le flou entretenu sur les grandes orientations de son second mandat, dont il a souvent semblé, depuis sa réélection, ne pas savoir que faire, ni avec qui.
Problématiques nationales et polémiques
En mettant plusieurs semaines à composer son gouvernement, et en s’effaçant lui-même de la campagne – il n’y est revenu que dans la dernière ligne droite, brandissant avec « l’extrême gauche » mélenchoniste le « moi ou le chaos » utilisé depuis cinq ans face à l’extrême droite –, le chef de l’Etat a laissé la place libre au leader des « insoumis » qui, à défaut d’avoir une chance d’arriver à Matignon, a donné le tempo de l’après-présidentielle et apparaît comme le grand vainqueur de ce premier tour, alors même que les candidats de la Nupes disposent de peu de réserves de voix pour le second.
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Ce qui avait marché pendant la campagne présidentielle, largement éclipsée par la guerre en Ukraine, n’aura donc pas fonctionné pour les législatives, alors que sont revenues en force les problématiques nationales (prix de l’essence, inflation et pouvoir d’achat), voire les polémiques (affaire Abad, incidents au Stade de France).
Qu’il obtienne ou non une majorité absolue le 19 juin, Emmanuel Macron – dont le socle électoral se rétrécit – se voit fragilisé par un scrutin qu’il avait pourtant tout fait pour enjamber. Ayant perdu le bénéfice de son exploit historique – être réélu hors période de cohabitation –, il devra composer avec d’orgueilleux alliés, Edouard Philippe et François Bayrou. Lesquels pourraient se voir pousser des ailes, alors que la question de la succession du président sortant – qui ne pourra pas se représenter dans cinq ans – sera évidemment dans toutes les têtes.
Une démocratie fatiguée
En fonction des résultats de dimanche 19 juin, Emmanuel Macron pourrait également avoir besoin des élus Les Républicains qui, donnés pour mort après la présidentielle, reprendraient vie comme faiseurs de roi et de majorité dans une Assemblée nationale où les « insoumis » seront puissants (et sans doute bruyants), et le Rassemblement national mieux représenté qu’il n’a jamais été.
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C’est d’ailleurs l’un des paradoxes de ce scrutin pour le président : lui qui n’a eu de cesse d’alimenter la dépolitisation pourrait se retrouver aux prises avec une Assemblée nationale ultrapolitisée, voire radicalisée. L’arroseur arrosé. La conjonction de ces trois facteurs – socle rétréci, guerre de succession à venir, oppositions fortes et radicalisées – compliquera son mandat et la mise en œuvre de ses réformes, notamment celle des retraites.
L’abstention historique (52,48 %) ayant marqué ce premier tour de scrutin est en outre un nouvel avertissement adressé au pouvoir, signe d’une démocratie fatiguée et d’institutions à bout de souffle. S’il n’est pas responsable de la crise du système de représentation, Emmanuel Macron n’a pas aidé à la mobilisation des électeurs en ayant donné le sentiment d’esquiver la campagne. L’évocation d’un « conseil national pour la refondation », nouvel organe de délibération, a également été jugée peu opportune par de nombreux acteurs de la majorité, au moment où les électeurs étaient appelés aux urnes pour définir les contours de la future Assemblée. Un conseil pourtant censé remédier à « l’essoufflement démocratique », avait précisé la porte-parole du gouvernement, Olivia Grégoire. Sur ce plan-là, comme sur les priorités de son mandat, Emmanuel Macron va devoir sortir rapidement des généralités et des ambiguïtés, et prendre des initiatives fortes, s’il veut éviter qu’un « non-mandat » succède à une « non-campagne ».
Solenn de Royer