L’institution de la nouvelle planification écologique par le gouvernement Borne reste dans le flou.

« Sans légitimité démocratique forte et sans courroie de transmission administrative pour être effective, la planification écologique n’est qu’un affichage »

TRIBUNE

Cédric Durand – économiste

Razmig Keucheyan – sociologue

La nouvelle planification écologique annoncée par le gouvernement reste dans le flou, regrettent, dans une tribune au « Monde », l’économiste Cédric Durand et le sociologue Razmig Keucheyan. Ils rappellent que des mesures venues d’en haut ne suffiront pas à assurer le succès de la bifurcation écologique.

Publié aujourd’hui à 17h00    Temps de Lecture 3 min. 

Après des décennies de fantasmes néolibéraux sur les vertus autorégulatrices de l’économie de marché, le retour en grâce du plan s’apparente à un retour du refoulé. On n’échappe pas à notre destin économique collectif et à la nécessité de le gouverner ensemble. L’instabilité financière endémique, la crise écologique, les soulèvements populaires et les commotions guerrières réinstaurent la primauté du politique sur l’économique. Planifier, donc, c’est regarder ensemble dans la même direction. Mais regarder comment ? L’institution de la nouvelle planification écologique par le gouvernement Borne reste dans le flou. Plus inquiétant, les principes mêmes qui la fondent ne sont pas explicités. Alors que la planification écologique est directement rattachée à la première ministre, en soi un geste fort, on attend toujours un discours qui en préciserait l’esprit et une architecture institutionnelle lui donnant consistance.

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Les premiers éléments dont on dispose laissent présager un émiettement peu lisible et difficilement pilotable des compétences. Ainsi, le secrétaire général en charge de ce dossier à Matignon se voit confier une mission aux contours vagues et peu engageants : « coordonner l’élaboration des stratégies nationales » en matière d’écologie. En somme, on cherche toujours les raisons de croire que la planification écologique n’est pas, de la part du pouvoir macronien, un simple élément de langage électoraliste visant à mordre sur les plates-bandes mélenchonistes.

Une instance pour le temps long

Le premier fondement de la planification est d’être démocratique. Dans son récent rapport sur le sujet, France Stratégie met bien en avant cette préoccupation : s’il s’agit de transformer la structure énergétique sur laquelle repose notre société et, plus largement, notre relation à la nature, il faut pouvoir s’appuyer sur une légitimité en acier trempé. Une légitimité bien plus solide que celle que procurent de courtes victoires électorales. Pour l’obtenir, la participation populaire, l’ancrage territorial, l’implication des branches économiques et du monde associatif, l’éclairage des communautés scientifiques sont indispensables. Elles doivent être organisées en une instance spécifiquement conçue pour le temps long. Elle peut être rattachée à Matignon, puisqu’une forme de centralisation politique permettant la hiérarchisation des objectifs est souhaitable. Mais ses liens avec le Parlement, où sont plus largement représentés les divers secteurs et sensibilités qui traversent la société, doivent être permanents.

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Pour que la bifurcation écologique réussisse, des règles venues d’en haut ne suffiront pas : des initiatives à tous les niveaux devront les faire vivre. Une précondition pour cela est qu’une carte des enjeux soit disponible. Aujourd’hui, l’appareil statistique en matière écologique est indigent, et beaucoup moins intégré que dans les domaines économiques, financiers et sociaux. Le point zéro de la planification écologique, c’est donc la formation d’une statistique écologique publique et d’une comptabilité écologique privée qui nous permettent enfin d’être précisément conscients de ce que nous faisons à la nature. Délibérer démocratiquement suppose de connaître précisément les enjeux afin de pouvoir décider en conséquence. Nous en sommes loin. Un véritable mandat et des moyens humains et financiers doivent donc être donnés à l’Insee et à d’autres institutions productrices de savoirs afin de faire émerger et de diffuser l’information écologique.

Comme l’écrivait Chalmers Johnson à propos de l’Etat développeur japonais, en matière d’efficacité politique, la question cruciale est : « Qui gouverne ? » Où se situe le quartier général et quels sont les moyens dont il dispose pour imposer ses priorités ? Pour réussir, la planification écologique doit être dotée d’un branchement administratif qui lui donne accès aux centres de décision les plus cruciaux de l’appareil d’Etat en matière économique : en particulier la Banque de France, la Caisse des dépôts et consignations, l’Insee, la Dares et la sous-direction des politiques sectorielles au sein du ministère de l’économie et des finances. A défaut d’une telle chaîne de commandement, la planification restera un supplément d’âme, un espace de coopération dont les priorités se heurteront toujours aux urgences des places fortes économiques et financières.Lire aussi :  Article réservé à nos abonnés« La ville postcarbone de demain exige un bouleversement technologique, économique, sociétal et urbanistique total »

Quant à la méthode, la planification écologique pourra reposer sur des recettes simples, s’appuyant en partie sur l’expérience française de l’après-seconde guerre mondiale : investissements et commandes publics, programmation budgétaire, accompagnement du démantèlement des activités sales et politique du crédit sont les principaux instruments mobilisables. Leur déploiement doit être conditionné au respect par les acteurs, au niveau des territoires et des branches, des objectifs environnementaux fixés dans le plan, objectifs qui acquièrent par cette conditionnalité même un caractère contraignant. Insistons sur ce point pour éviter tout malentendu : une planification sans contrainte politique imposée aux acteurs économiques n’en est pas une. La contrainte ne se limite pas à la régulation a posteriori de l’activité marchande. Il s’agit bien plutôt de sa canalisation en direction d’objectifs jugés désirables par le peuple et ses représentants, notamment par la maîtrise publique de l’investissement.

Sans légitimité démocratique forte, sans lunettes pour voir ce dont elle a la charge et sans courroie de transmission administrative pour être effective, la planification écologique n’est qu’un affichage. Son nom est celui d’un sentiment d’urgence. Mais, sans corps, le mot sonne creux, comme le pouvoir velléitaire qui le prononce sans être capable de se hisser à la hauteur des enjeux.

Cédric Durand est économiste à l’université de Genève ; Razmig Keucheyan, professeur de sociologie à l’université de Paris Cité.

Cédric Durand(économiste) et  Razmig Keucheyan(sociologue)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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