« La réussite d’une politique de prévention en santé implique une lutte contre les lobbys opposés aux mesures qui dérangent leurs intérêts »
TRIBUNE
Bernard Basset – Médecin et président d’Addictions France
François Bourdillon – Médecin, spécialiste de santé publique – Serge Hercberg
Médecin, spécialiste de la nutrition
Pour une « démocratie sanitaire dynamique », il faut une information accessible, transparente et objective des consommateurs, et une totale indépendance vis-à-vis du secteur économique, plaident, dans une tribune au « Monde », Bernard Basset, François Boudillon et Serge Hercberg, médecins et spécialistes en santé publique.
Publié le 07 juin 2022 à 09h00 – Mis à jour le 07 juin 2022 à 11h03 Temps de Lecture 4 min.
Tous les acteurs de la santé publique peuvent se réjouir que la prévention soit devenue officiellement une priorité jusqu’à être mise en valeur dans l’intitulé du ministère « de la santé et de la prévention », confié à Brigitte Bourguignon. Depuis des décennies, la prévention n’avance qu’en réaction aux crises sanitaires qui en démontrent à la fois la pertinence et l’efficacité.
Nous ne pouvons qu’espérer que cette nouvelle mandature soit l’occasion de bâtir une véritable politique publique de la prévention, et non pas un catalogue de mesures (et d’annonces gouvernementales), mais un programme d’ensemble cohérent et à la hauteur des enjeux. Car le constat et les obstacles sont connus de longue date.
Le choix des priorités s’impose en grande partie car nous connaissons sans conteste les plus grands déterminants de la santé : la consommation d’alcool et de tabac, la malbouffe et la sédentarité, les expositions environnementales nocives. Nous savons aussi qu’agir sur ces déterminants permet d’améliorer l’espérance de vie sans incapacité.
Mais le simple énoncé de ces priorités incontournables est aussi celui de ses plus grandes difficultés, car une prévention efficace va heurter les intérêts de secteurs économiques qui se sont toujours opposés à des mesures telles qu’une information accessible, transparente et objective des consommateurs. Ne serait-ce, par exemple, que pour informer les femmes du danger de l’alcool pendant la grossesse, responsable du syndrome d’alcoolisation fœtale dont l’incidence serait de 1,3 pour 1 000 naissances vivantes par an (selon la Haute Autorité de santé).
L’arme du prix
De la même manière, le lobby de l’agroalimentaire combat sans relâche la diffusion du Nutri-Score si facile à comprendre par le consommateur, qui permet d’améliorer les comportements d’achat et de faire évoluer la qualité nutritionnelle des produits en incitant les industriels à améliorer leur composition. C’est pourquoi il faut naturellement poser en principe que l’information en santé et les messages sanitaires doivent être totalement indépendants du secteur économique, et sous la seule responsabilité de la ministre de la santé et de la prévention.
Le choix de l’efficacité pour la prévention, c’est aussi utiliser des outils qui ont fait leurs preuves. L’arme du prix, via les taxes, est de ceux-là, qu’il s’agisse de la taxe sur les boissons sucrées, du prix des cigarettes ou du prix minimum par unité d’alcool. L’encadrement de la publicité pour les produits nocifs pour la santé (alcool y compris le vin, aliments gras, sucrés, salés…) devrait aller de soi, et de pair avec une information fiable. Or nous voyons, depuis trente ans, l’impossibilité de faire passer une loi réglementant le marketing et la publicité pour la junk food, ainsi que les attaques contre cette loi exemplaire qu’est la loi Evin [relative à la lutte contre le tabagisme et l’alcoolisme].
Il est temps que cette dernière retrouve sa force d’origine et qu’elle soit étendue à de nouveaux risques, comme les paris sportifs en ligne, dont la promotion éhontée est la source d’une addiction comportementale de plus en plus fréquente, avec son cortège de difficultés sociales, familiales et de santé mentale. L’interdiction de la vente de tabac et d’alcool aux mineurs, aujourd’hui largement contournée, démontre que le respect de la loi n’est pas assuré.
Pollution de l’air
Il est temps également de prendre en compte les pollutions environnementales, et en premier lieu la pollution de l’air responsable de 48 000 morts par an [chiffre officiel retenu depuis 2016 par Santé publique France] et les expositions aux pesticides, aux perturbateurs endocriniens, à l’amiante et à la chlordécone.
Les autres priorités, la crise récente l’a démontré, reposent sur l’action dans la durée comme la valorisation de l’hygiène de base (gestes barrières, amélioration de la qualité de l’air intérieur) et la promotion continue de la vaccination, seules à même de répondre immédiatement aux nouveaux risques infectieux qui ne manqueront pas de survenir.
De manière générale, les outils et les programmes probants de prévention sont connus, mais leur déploiement suppose à la fois une volonté politique et des moyens humains. La prévention nécessite souvent des compétences spécifiques qui ne sont pas l’apanage des seuls professionnels de santé : ingénierie et pilotage de projets, pédagogie, montage de partenariats complexes… On constate, sous l’effet des besoins, l’apparition de nouveaux métiers dans le champ de la prévention. La reconnaissance de ces nouveaux métiers et de leurs missions, complémentaires de celles des professionnels de santé, est la condition de la réussite, par l’inscription pérenne dans le paysage d’un système de prévention intégré au système de santé.
Promouvoir l’éducation et la recherche
La désertification médicale doit rendre prudent sur de nouvelles missions à confier aux médecins. La délégation de tâches pour les dépistages, l’éducation thérapeutique du patient et le suivi de certaines maladies chroniques – mise en place pour la vaccination contre le Covid-19 – est évidemment une des pistes à suivre. Enfin, les enseignants doivent être mobilisés pour développer l’éducation pour la santé pour nos jeunes.
Il convient clairement d’aller au-delà de la notion de risques pour la santé et de s’inscrire résolument dans une logique de promotion en inscrivant la santé dans toutes les politiques permettant d’agir notamment sur l’environnement et les milieux de vie. La recherche en santé publique, bien moins développée que dans les pays anglo-saxons, doit soutenir cette construction d’une politique publique de prévention.
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Si les grandes lignes d’une politique de prévention peuvent se définir facilement compte tenu des multiples constats, rapports et recommandations qui se sont accumulés au fil des ans, sa réussite nécessite une volonté politique, une lutte contre les puissants lobbys qui s’opposent aux mesures dérangeant leurs intérêts, une adhésion de la population, une participation des usagers du système de santé. C’est une condition nécessaire, mais difficile à satisfaire, comme on l’a vu lors de la pandémie dont nous sortons à peine. Il n’en reste pas moins qu’une réflexion pour une démocratie sanitaire vivante et dynamique est indispensable.
Le chantier de la prévention et de la promotion de la santé qui attend Brigitte Bourguignon est exaltant, mais difficile. Tous les professionnels de santé publique sont prêts à se mobiliser pour une politique qui exige audace et courage politique.
Bernard Basset est médecin, spécialiste en santé publique, président d’Addictions France et ancien haut fonctionnaire au ministère de la santé ; François Bourdillon est médecin, spécialiste de santé publique et ancien directeur de Santé publique France ; Serge Hercberg est médecin, professeur émérite de nutrition, université Sorbonne-Paris-Nord, et ancien président du Programme national nutrition santé.
Bernard Basset(Médecin et président d’Addictions France), François Bourdillon(Médecin, spécialiste de santé publique) et Serge Hercberg(Médecin, spécialiste de la nutrition)