La junte au Burkina Faso prise en tenaille entre l’étau djihadiste et les critiques des Burkinabés déçus

Au Burkina Faso, l’étau djihadiste se resserre autour de la junte

Les groupes armés multiplient les blocus des villes dans l’est et le nord du pays, et tirent parfois à l’artillerie. 

Par Sophie Douce(Ouagadougou, correspondance)Publié le 03 juin 2022 à 19h00 – Mis à jour le 03 juin 2022 à 20h30  

Temps de Lecture 5 min.

 https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/06/03/au-burkina-faso-l-etau-djihadiste-se-resserre-autour-de-la-junte_6128869_3212.html

.

Le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, président du Burkina Faso et de la transition, arrive au premier conseil des ministres du gouvernement nouvellement nommé, à Ouagadougou, le 7 mars 2022.
Le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, président du Burkina Faso et de la transition, arrive au premier conseil des ministres du gouvernement nouvellement nommé, à Ouagadougou, le 7 mars 2022. OLYMPIA DE MAISMONT / AFP

Yembilima* se demande qui contrôle désormais ses terres, dans l’est du Burkina Faso. Fin mai, sa commune Madjoari a fini par céder, après un an de siège des djihadistes. « Ils ont attaqué la base militaire, tout le monde a fui, Madjoari est tombée aux mains des terroristes », s’attriste l’élu de cette localité, qui comptait quelque 15 000 habitants, avant la crise.

Sur la route, une cinquantaine de personnes auraient été exécutées en cherchant à s’échapper. « Les groupes ont ligoté les jeunes hommes, les ont emmenés dans la brousse et ont tiré, seuls les femmes et les vieillards ont été épargnés », assure cet homme qui a pu s’entretenir avec des rescapés. Il rapporte que « cinquante autres » civils sont toujours portés disparus.Lire aussi   Burkina Faso : après le putsch, la transition au défi de l’urgence sécuritaire

Le gouvernement n’a toujours pas confirmé le bilan de cette attaque, expliquant que les opérations de recherche se poursuivent pour tenter d’identifier les victimes. Mais si ce nombre est avéré, il s’agirait de l’un des plus importants massacres perpétrés en quelques mois au Burkina Faso, où les attaques sont quasi quotidiennes ces dernières semaines.

Après l’espoir suscité par le putsch de l’armée fin janvier contre le président Kaboré, les critiques se multiplient contre le nouvel homme fort du pays, Paul-Henri Sandaogo Damiba. Celles-ci sont à la mesure des attentes populaires et des promesses de reconquête du territoire formulées par les soldats lors de leur arrivée au pouvoir.

Une situation humanitaire alarmante

Depuis le coup d’Etat, Yembilima s’interroge de plus en plus. « Est-ce que les militaires sont vraiment venus pour nous sauver ? On se sent abandonné, c’est même pire qu’avant, toute notre zone est occupée maintenant », fustige l’ancien conseiller municipal, qui affirme que l’armée s’est repliée après l’attaque du 19 mai contre la garnison de Madjoari. « Les combattants étaient très nombreux et lourdement armés, ils ont brûlé la base, les soldats ont été obligés de fuir », assure-t-il.

La violence des assauts enregistrés ces dernières semaines, certains perpétrés pour la première fois à l’artillerie et ciblant des régions jusqu’ici épargnées par les attaques, inquiète. Les groupes djihadistes multiplient aussi les blocus des villes, dans l’est et le nord du pays. L’armée tente parfois d’escorter des convois de ravitaillement mais ne parvient toujours pas à libérer ces zones sous embargo.

Lire aussi   Au Burkina Faso, la famine guette les populations qui ont fui les djihadistes

« On mangeait un jour sur deux pour économiser nos dernières réserves de céréales, ensuite il fallait se nourrir de feuilles d’arbres et de mangues, beaucoup d’enfants sont tombés malades et sont morts », rapporte un vieil homme, qui a pu être évacué de Madjoari par l’armée en hélicoptère fin mars. Le 14 mai, dix-sept habitants ont été tués en tentant d’aller cueillir des fruits en brousse.

En ce début de période de soudure, qui doit durer jusqu’aux premières récoltes fin août, la situation humanitaire est alarmante, avec près de deux millions de Burkinabés souffrant de la faim et 6 % de la population désormais déplacée, un chiffre record.

Une « thérapie à double action »

Le lieutenant-colonel Damiba, qui s’est engagé à organiser le retour des déplacés dans leur village d’origine, promet de tirer « un premier bilan » début septembre. « Mais à ce rythme, c’est un pari quasi impossible : il ne s’agit pas de les ramener dans des villages vides et de repartir, il faudra assurer une sécurité permanente et accompagner le retour de l’Etat », pointe une source sécuritaire.

Devant l’impatience des Burkinabés, le chef de la junte multiplie les déplacements pour tenter de « galvaniser les troupes », éprouvées par sept ans de lutte antidjihadiste. « Les forces de défense et de sécurité sont de plus en plus engagées dans des actions offensives contre les groupes armés terroristes, avec un service de renseignements de plus en plus précis », a défendu vendredi 3 juin Yves-Didier Bamouni, le commandant des opérations du théâtre national, affirmant qu’une centaine de combattants avaient été neutralisés depuis mai, dont trois « importants chefs terroristes » dans le nord du pays.

Lire aussi : Au Burkina Faso, le difficile dialogue avec les groupes djihadistes

Sur le terrain, le lieutenant-colonel Damiba, qui poursuit la réorganisation de son armée, mise sur une « thérapie à double action ». La première, consistant à dialoguer d’un côté, grâce à des « comités locaux » mis en place pour inciter les combattants à déposer les armes et, de l’autre, à « traquer jusqu’à leur dernier retranchement ceux qui refusent de comprendre et s’obstinent à semer la terreur », a expliqué le chef de l’Etat burkinabé, le 19 mai, lors d’une rare allocution, à Bobo-Dioulasso.

« La stratégie du bâton et de la carotte a des limites, on ne peut pas négocier en situation de faiblesse. Or, l’armée peine à changer le rapport de force, les groupes ont sophistiqué leurs attaques et sont de plus en plus armés », nuance le spécialiste de la question sécuritaire Mahamoudou Savadogo. A Djibo, plusieurs sources rapportent que les pourparlers menés avec certains chefs djihadistes locaux ont échoué, après une série d’exactions imputées à des volontaires pour la défense de la patrie (VDP), des supplétifs recrutés par l’armée.

Appel à la force « Barkhane »

L’étau djihadiste lui se resserre. Le 2 juin, une attaque à l’obus a été déjouée de justesse à Djibo contre des bases militaires. Un soldat et quatre volontaires ont été tués, plusieurs boutiques saccagées. Les autorités burkinabées ont dû faire appel à la force française « Barkhane », qui a envoyé une patrouille de Mirage 2000 pour survoler la zone. Deux semaines plus tôt, « à la demande du partenaire burkinabé » comme l’indique l’armée française, des avions français avaient déjà été dépêchés « en urgence » pour repousser l’assaut de « plus de 200 terroristes » contre le détachement de Bourzanga, dans le centre-nord du pays.

Malgré tout, la coopération entre les deux pays reste délicate. En témoigne le silence de Ouagadougou sur cet appui français. Du côté de l’Union européenne, des discussions sont en cours pour étudier une éventuelle mission de soutien, mais l’ambiguïté entretenue par les autorités burkinabées inquiète. « La possibilité d’une réplication du modèle malien et l’utilisation de forces affiliées à la Russie ne peuvent être exclues », a averti le Service européen pour l’action extérieure, dans un document daté du 25 mai.

Lire aussi :  Le Burkina Faso n’entend pas écourter la période de transition

Le 22 avril, une délégation d’officiers burkinabés s’était rendue à Bamako pour échanger avec le chef de la junte malienne Assimi Goïta. La présidence burkinabée indique que les échanges ont porté sur « le renforcement de la coopération opérationnelle » entre les deux pays, sans donner plus de détails. Ont-ils également parlé de la coopération avec la Russie ? Le lieutenant-colonel Damiba, qui serait régulièrement en contact avec son homologue malien, entretient le flou sur le sujet, tandis que des meetings pro-russes se multiplient ces dernières semaines dans la capitale pour exiger une rupture des accords militaires avec la France.

Selon plusieurs sources officielles françaises, le chef des putschistes n’est pas favorable à une réorientation stratégique en direction de la Russie, mais est soumis aux pressions d’autres officiers de la junte qui militent pour ce nouveau partenariat.

Lire aussi :  Burkina Faso : une attaque attribuée à des djihadistes fait plusieurs dizaines de morts dans l’est du pays

La junte, qui a interdit les manifestations, tente aussi de faire face à la grogne montante, provoquée par la hausse des prix du carburant et des denrées alimentaires. La polémique enfle ces dernières semaines depuis les révélations du journal d’investigation burkinabé Le Reporter sur l’augmentation du salaire des membres du gouvernement de Damiba, qui promettait pourtant, à sa prise de fonction, de « gouverner par l’exemple et dans la sobriété ».

« C’est indécent alors que les gens ont faim, les primes des soldats ne sont pas versées : on se demande si l’insécurité n’était pas juste un alibi pour s’emparer du pouvoir, d’autant plus qu’on cherche de plus en plus à museler les voix opposantes », dénonce Guy-Hervé Kam, de l’Alliance ensemble pour le Faso, un regroupement de partis politiques.

*Le prénom a été changé.

Sophie Douce(Ouagadougou, correspondance)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire